Saint Denis et les coupeurs de têtes

Saint DenisD’après la Légende Dorée de Jacques de Voragine, le philosophe Denis l’Aéropagite fut converti par Saint Paul. Il devient le premier évêque d’Athènes. Il devint ainsi le porte-parole des deux sciences connu des hommes de l’Antiquité et du Moyen-Age : la philosophie grecque et la parole chrétienne. Lorsque Denis apprend que Saint Paul et Saint Pierre ont été mis en prison par Néron, il désigne un autre évêque à sa place et se rend à Rome pour voir les deux apôtres. Après leur martyr, le pape Clément lui demande d’aller convertir les habitants de la Gaule. Denis vient prêcher dans la ville de Lutèce. Il fait de nombreuses conversions, ordonne des prêtres, élève des églises. Il devient le premier évêque de Paris. Puis, l’empereur Domitien ordonne que l’on oblige les chrétiens à sacrifier aux idoles. Un préfet nommé Fescennius est envoyé de Rome contre les chrétiens de Paris.
Il découvre Saint Denis en train de prêcher et le fait arrêter avec ses compagnons. Ils ont la tête coupée sur la colline de Montmartre, le mont des martyrs. Une fois décapité, Saint Denis se redresse et ramasse sa tête au sol. Il marche durant deux milles en direction du nord, en portant cette tête. Il arrive au lieu où est aujourd’hui enseveli son corps et où s’élève la cathédrale qui porte son nom.
Dans son best seller, « Petite Poucette », Michel Serres présente Saint Denis comme le symbole de l’homme moderne. L’ordinateur remplit la plupart des fonctions que l’on associe habituellement à cette tête : la mémoire, l’imagination, la raison. Au surplus il peut recevoir des informations, ce que permet la tête car elle est le siège de 4 des cinq sens : la vue, l’ouïe, le goût, l’odorat. Il peut aussi communiquer, ce que permet aussi la tête grâce à la parole. Le micro ou la tablette sous le bras, nous sommes comme Saint Denis portant sa tête. Et nous restons collé devant cette tête, cet autre nous-même qui nous déverse, informations, images musique.
« Lorsque nous ouvrons tous les matins notre ordinateur, avec nos mails, nos archives, nos logiciels, ne ressemblons-nous pas tous, peu ou prou à Denis ? Nous aussi nous avons décapité notre tête « bien pleine » pour la mettre sur l’ordinateur. Elle est là devant nous. Et nous devons alors nous poser la question : que reste-t-il dans notre corps sans tête ? Ou dans notre tête vide ? » (Michel Serres, « Pantopie »)
Mais s’il y a une tête coupée, c’est qu’il y a eu un coupeur de tête. L’ordinateur n’existe et surtout n’est utilisable que si une confrérie nombreuse a réfléchi à ce qui est dans la tête de leurs contemporains et comment le mettre dans cette nouvelle tête qu’est l’ordinateur. Partout dans le monde aujourd’hui des équipes y travaillent, observent nos habitudes, nos comportements, les informations dont nous avons besoin pour les mettre dans la tête-machine qu’est l’ordinateur.
On ne parle pas là de ceux qui font cette merveille technologique que nous tenons dans nos mains, ordinateur, tablette ou Smartphone. Mais de ceux qui conçoivent le système qui s’appuie sur cet objet pour permettre de recevoir, mémoriser, modifier et émettre des informations. Donnons leur le nom de concepteurs-développeurs du système d’information, terme qui rassemble les divers métiers.
Des véritables coupeurs de têtes, les concepteurs-développeurs partagent le goût des héros, de Alan Turing à Steve Jobs, le langage ésotérique, et surtout la crainte qu’ils inspirent aux autres.
Installer, fabriquer un système d’information, quelle que soit sa taille, c’est toujours un projet, c’est à dire un ensemble d’actions visant à mettre en place un produit inédit et unique. Ce produit combine des matériels, des programmes et des procédures à respecter par ceux qui vont les utiliser. Au départ, tout le monde est content d’avoir de nouveaux outils, plus modernes, plus branchés. Mais rapidement les utilisateurs comprennent que ces outils ne sont pas forcement aussi simples à utiliser qu’ils le pensaient, et surtout, qu’ils doivent respecter de nouvelles procédures qui bousculent leurs habitudes. Ils découvrent alors qu’ils sont entrés dans l’inconnu. Cette découverte tardive a de multiples raisons. D’abord, les concepteurs-réalisateurs ont pu faire de l’esbroufe, minimiser la difficulté à s’adapter au nouvel outil et survendu ses capacités à aider les utilisateurs. Ensuite, les concepteurs-réalisateurs ont pu prévenir que l’arrivée du nouveau système allait changer beaucoup de chose, mais les utilisateurs ne les ont pas écouté, estimant que ces petits nouveaux n’allaient pas leur apprendre leur métier. Puis les chefs ont pu considérer que le système était déjà suffisamment couteux, et qu’on n’allait pas en plus investir des sommes déraisonnables dans la formation et l’accompagnement des utilisateurs. Quelque soit les raisons, et le plus souvent elles se combinent entre elles, on découvre au dernier moment que l’on entre dans l’inconnu, une jungle peuplée de chasseurs de têtes et de pièges.
J’ai fait parti pendant quinze ans de cette confrérie, participant à la fabrication de programmes, à la collecte d’informations, à la formation des utilisateurs (on ne marche pas si facilement avec sa tête sous le bras). A priori rien ne me prédisposait à être un coupeur de tête, ni ma formation d’historien, ni ma profession d’origine de fonctionnaire d’Etat. Peut-être un atavisme lointaine. Ma famille est originaire de la rive nord de la Durance et du Verdon, d’Avignon à Moustiers Sainte-Marie. Cette région, dans l’antiquité lointaine, était occupée par des peuplades celto-ligures, qui étaient au sens propre et non plus figuré, des coupeurs de têtes, les Cavares.
J’appartiens à une génération où les formations spécialisées dan le SI n’existaient pas, et peu de mes collègues avaient été  formés au départ pour ce métier. Les uns et les autres, nous avons découvert que l’un de nos rôles était de rassurer nos interlocuteurs. Nous n’y étions pas vraiment prèts.
Bibliographie
Jacques de Voragine : La légende dorée (Point-2014)
Michel Serres : Petite Poucette (Le Pommier-2012)
Michel Serres entretiens avec Martin Legros et Sven Ortoli : Pantopie de Hermès à petite poucette (Le pommier-2014)

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