Le premier système d’information

pochonUn système d’information ne nécessite pas de disposer d’ordinateurs ou d’internet. Un carton avec les tarifs, un carnet à souche pour les tickets, une boite en fer pour la monnaie, et un tampon encreur pour marquer les entrants suffisent à faire un excellent système d’information pour le bal des pompiers. Dans le principe, cependant, il n’y a pas de différence fondamentale avec l’ERP (Enterprise Resource Planning) le plus avancé. Ce matériel rustique permet de vendre les places, d’assurer la traçabilité et d’effectuer la justification comptable.
Ecrire et compter
Pendant des millénaires, l’homme s’est passé d’outils pour gérer les informations. La parole suffisait pour communiquer, et éventuellement les mains pour les marseillais. La mémoire, les capacités de déduction et de calcul de son cerveau lui permettait de stocker et traiter les informations.
L’humain consacra son inventivité à d’autres activités. Il découvrit le feu, l’arc, le tissage et le traitement des peaux, et même l’élevage et l’agriculture. Cette situation prédomine dans le temps et dans l’espace. Sur les quelques 5000 langues parlées aujourd’hui sur la planète, à peine 250 sont écrites.
Puis, autour de 3200 avant notre ère, apparait dans le pays de Sumer (sud de l’Irak actuel), un premier système de traçabilité des informations.
Des hommes comptaient les bêtes d’un troupeau ou des boisseaux de céréales en utilisant des cailloux pour être sur qu’ils étaient d’accord sur le nombre compté (cailloux et calcul ont la même étymologie). Pour garder la trace du résultat, ils eurent l’idée de mettre les cailloux dans une poche en argile fraiche. Ils la fermèrent et tracèrent un dessin sommaire pour définir ce qui avait été compté. Ces marques s’appellent des logogrammes, c’est à dire des dessins représentant un concept ou un objet. On peut admirer quelques exemplaires de ces poches au département des antiquités orientales du Louvre.
Rapidement, une autre marque apparaît sur ces poches représentant le nombre de cailloux contenus par la poche. Les deux logogrammes associés constituent un embryon de phrase. Pour les spécialistes, ces poches sont un contrat entre les deux parties, et les signes sur les poches sont la première forme d’écriture. Ecriture, comptage, contrat : informations et instruction à respecter apparaissent en même temps dans un premier système d’information associant aide au calcul, et traçabilité. Elle est pas belle la vie ?
Rapidement, les sumériens se débarrassent des cailloux. Les contrats deviennent de simples tablettes d’argile, sur lesquelles le scribe trace des signes avec un poinçon, indiquant l’objet du contrat et le nombre de produits échangés (on parle d’écriture cunéiforme, la trace du poinçon ayant une forme de coin). Puis, ces signes s’enrichissent, vont pouvoir être utiliser pour d’autres choses, lois, prières aux Dieux, récits.
Pourquoi tout ça ?
Les sumériens ne nous ont pas laissés d’expression de besoin du client ou de spécification fonctionnelle ou technique. Nous ne saurons sans doute jamais pourquoi ils ont inventé l’écriture. L’agriculture et l’élevage étaient apparus vers 10000 avant notre ère et permettait de nourrir des populations nombreuses. Pourquoi inventer l’écriture presque 6000 ans plus tard ?
Certaines des hypothèses actuelles me plaisent bien. L’agriculture était apparue pendant une des dernières périodes glaciaires. En Irak coule alors un fleuve gigantesque alimenté par la fonte des glaces sur les montagnes du Nord. Ce fleuve crée au sud un paradis terrestre où les plantes poussent à peine plantées par les cultivateurs.
Puis les conditions climatiques changent. On sort de l’ère glaciaire. La Terre se réchauffe. Le grand fleuve est moins alimenté, il se divise entre l’Euphrate et le Tigre, et apparaissent les terres du milieu (Mésopotamie). Les conditions des plantations se dégradent faute d’eau.
Les hommes se lancent alors dans l’irrigation qui nécessite du monde et de l’organisation. Il faut construire des réserves d’eau avec des barrages, un réseau de canaux. Cela impose d’organiser les corvées pour que chacun participe à la construction et l’entretien des ouvrages. Ensuite il faut gérer la distribution. Chacun doit avoir un jour, une heure où il peut irriguer son champ. Une autorité doit aussi veiller à ce qu’il n’y ait pas de vol d’eau, et régler les conflits éventuels entre paysans.
Toutes ces contraintes imposent un Etat fort, et un moyen de tracer les obligations réciproques. Le premier système d’information serait donc contemporain d’un système de production nécessitant une organisation puissante. Toutes les civilisations où apparait ensuite l’écriture sont fondées sur des cultures d’irrigation : Egypte, Chine, Mayas.
Et alors ?
D’abord, il n’est pas indifférent que la naissance de l’écriture soit contemporaine d’un changement environnemental majeur. Le premier microprocesseur date de 1971. Le rapport du Club de Rome « Halte à la Croissance » date de 1972 et lance la recherche d’un développement durable. La proximité de ces dates n’est sans doute pas un hasard.
Ensuite, nous utilisons toujours les logogrammes. Les icones sur nos écrans, les smiley (☺) dans nos mails sont des logogrammes. Il s’agit bien de dessins représentant des concepts, et nous utilisons toujours l’invention des sumériens. Communiquer est trop complexe pour abandonner un outil existant. L’équipement des systèmes d’information est cumulatif et ne se débarrasse jamais des étapes précédentes. Les livres, l’imprimerie prennent moins de place qu’avant, mais l’ordinateur et les écrans ne les remplacent pas. Amazon a dévasté le commerce traditionnel du livre avant d’ouvrir sa première librairie à Seattle le 3 novembre 2015.
Bibliographie
Clarisse Herrenschmidt Les trois écritures : Langue, nombre code (Gallimard-2010)
Louis-Jean Calvet : Histoire de l’écriture (Pluriel-2011)
Ian Morris : Pourquoi l’occident domine le monde… pour l’instant (L’Arche-2011)

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