Les cathédrales du système d’information

le maître d'ouvrage 2Si vous lisez l’article « Maitrise d’ouvrage » de Wikipedia, vous verrez qu’il est largement consacré à l’informatique, mais qu’il est illustré d’une enluminure représentant un évêque devant sa cathédrale en construction. Pourquoi le système d’information a-t-il eu recours à ce vocabulaire délicieusement désuet pour décrire son organisation : Maître d’Ouvrage, Maître d’Oeuvre. Derrière ces mots, quelle réalité ?
L’arrivée des « cols bleus »
Revenons à la première révolution industrielle. D’Adam Smith à Lénine, tout le monde est d’accord sur le fait qu’elle est basée sur deux facteurs : la mécanisation (grâce à la vapeur, puis à l’électricité), et la division du travail. Pour mettre en œuvre ces deux facteurs, l’industrie s’est organisée en d’énormes usines, et selon un processus strict :

  • Les chercheurs du Centre de recherche conçoivent le nouveau produit,
  • Les ingénieurs du bureau des méthodes définissent comment le fabriquer,
  • Les ouvriers de l’usine le fabriquent,
  • Les vendeurs du service commercial le vendent.

Tout le monde est au service du client, de ses besoins mais selon la formule d’Henri Ford « Any customer can have a car painted any colour he wants so long as it is black. » (Tous les clients peuvent avoir une voiture de la couleur qu’ils souhaitent pourvu qu’elle soit noire).
L’avis de l’ouvrier n’importe pas plus. Il y a bien une boite à idée au milieu de l’usine, mais la direction n’en attend, au mieux, que quelques astuces.
Lorsque l’industrie est arrivée, selon les époques et les pays, les ouvriers étaient des bretons sorti de leur campagne, des noirs venus des champs de coton, des arabes arrachés à leurs douars, ou des chinois extraits des rizières. Ces déracinés, chassés par la faim, savaient une chose, c’est qu’ils ne savaient pas. Ils ont acceptés la domination des ingénieurs qui leur expliquaient comment travailler. Grâce à cela ils entraient dans les « Temps modernes », selon le titre ironique du film de Chaplin.
Aujourd’hui, ces recettes sont toujours appliquées par Apple, l’entreprise industrielle la plus profitable au monde. La création des produits et la conception de la fabrication se fait à Cupertino, la fabrication dans des usines géantes en Chine et l’iPad est blanc ou noir. Dans tout les cas, l’objectif est la standardisation et l’allongement des séries de fabrication.
Ceci a permit des gains de productivité formidables au point que les agents des secteurs primaires (agriculture, mines), et secondaire (industrie) ont quasiment disparus du paysage. Les gains de productivité ralentissent, et les économistes espèrent un relais du coté des services, où se trouve l’essentiel de la main d’œuvre.
La révolte des « cols blancs »
Remplacer la mécanisation par l’informatisation et continuer à faire de la division du travail. Voilà à quoi se résume la nouvelle révolution industrielle, et il serait possible de reconduire l’organisation précédente (Recherche, Méthode, Usine, Vente).
Mais le prestataire de service n’est pas un déraciné venu de sa campagne. Qu’il soit le Chairman de Bank of America ou la caissière du Grand Café, il entend être respecté. Il n’est pas l’ouvrier et son statut social doit être reconnu :

  • C’est un « col blanc », il porte le complet deux ou trois pièces avec cravate pour les hommes, le tailleur strict pour ces dames ;
  • Son métier est ancien : les commerçants, les professeurs, les comptables, les banquiers sont là depuis que la ville existe. Il est le lointain descendant des bourgeois qui ont conquis les libertés communales. De son métier, il connaît tous les tours, les chausse-trappes.
  • Il a fait des études longues (en tout cas plus longues que ce qu’il croit être les études du paysan ou de l’ouvrier).
  • Il manipule l’arme de la puissance, l’argent, il le maîtrise, il paie, il encaisse.

Enfin pour beaucoup de services, ce que vend le col blanc, ce n’est pas un produit, mais lui même, son intelligence, ses connaissances, sa convivialité. Vendre du service c’est souvent rendre un service, et pour cela mettre à disposition sa capacité intellectuelle.
Expliquer que tout ou partie de ce travail sera mieux fait par une machine, que quelqu’un d’extérieur peut proposer une meilleure méthode de travail, c’est une remise en cause personnelle, douloureuse, inacceptable. Il n’entend pas se faire dicter sa conduite par le super-ingénieur.
Qui est le patron ?
Alors, on a affirmé que ce col blanc était le Maître d’Ouvrage du système d’information. Il est celui pour qui est fait l’ouvrage et qui l’utilisera. C’est lui qui le paye, c’est lui qui en définit le cahier des charges. Par rapport à l’organisation industrielle, il y a un renversement : celui qui utilise le SI est le patron de celui qui conçoit le système. Ce renversement a deux effets :

  • Le super-ingénieur est devenu le maître d’œuvre, le maçon, l’exécutant. Le service informatique est la servante des autres services de l’entreprise.
  • Le Système d’Information de l’entreprise est aussi unique que la Cathédrale du Moyen Age. Il est configuré, construit en fonction des besoins du Maître d’ouvrage. Il n’y a pas un mais des Systèmes d’Informations, tous uniques. Vous pouvez arriver avec des progiciels formidables, il faudra toujours les adapter et prévoir des développements spécifiques. Plus le client est riche, plus le concepteur développeur devra produire du code (et il mettra ensuite des mois à en corriger les anomalies).

Les économistes d’aujourd’hui se demandent souvent où sont passés les gains de productivité formidables que promettait la loi de Moore (doublement des capacités des processeurs tous les dix-huit mois). Même si tout ne s’explique pas ainsi, une bonne partie s’est évanouie dans les Cathédrales du Système d’Information.

Bibliographie

  • Article Maitrise d’ouvrage de Wikipedia (version du 19 décembre 2015)
  • Patrick Artus, Marie-Paule Virard Croissance zéro (Fayard-2015)
  • Daniel Cohen Le Monde est clos et le désir infini (Albin Michel-2015)
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