Les vieux **** ont de l’avenir

écriture grecqueLe premier Système d’Information était fait d’une écriture sous forme de logogrammes, c’est-à-dire de dessins représentants des concepts. Il est né à Sumer, sud de l’Irak, vers 3200 avant notre ère. Comment a-t-il évolué vers le système que nous connaissons ?

Vers l’alphabet

Les logogrammes sont les héritiers directs des dessins, première forme d’expression connue des hommes. Ils n’ont pas de rapport avec la langue parlée. Les akkadiens, peuple voisin des sumériens, peuvent adopter l’écriture cunéiforme et utiliser les mêmes signes alors qu’ils n’ont pas la même langue. La même chose arrivera entre chinois et japonais. Les japonais ont utilisé les idéogrammes chinois pour leur écriture, les adaptant seulement légèrement au début. Aujourd’hui, encore, Les chinois ont plusieurs langues, mais une seule écriture, faite essentiellement de logogrammes. Entre le nord et le sud, des chinois peuvent ne pas se comprendre à l’oral et se comprendre à l’écrit, grâce aux logogrammes.
Cependant, le logogramme a un défaut. Si chaque mot est un signe, il faut multiplier les signes pour écrire. Les sumériens utilisaient déjà 2000 logogrammes, les chinois en ont 15000 utilisés régulièrement.
Vers 2300-2100 avant notre ère, les akkadiens, font une première simplification, en inventant les écritures syllabiques, dans lequel chaque signe désigne le son d’une syllabe. Mais, même si l’écriture syllabique est une simplification par rapport aux logogrammes, elle nécessite encore un grand nombre de signes (de l’ordre de 200 à 300).
L’étape suivante arrive vers 1500 avant notre ère. Des peuples installés en bordure de la Méditerranée inventent une nouvelle écriture. Au Sinaï, à Ougarit en Syrie, ou à Byblos en Phénicie (actuellement au Liban), ils n’écrivent que la consonne de chaque syllabe.
D’un coup le nombre de signes pour écrire est réduit autour de la vingtaine. Une simplicité qui est reprise par la plupart des langues sémitiques, phénicien, l’araméen, hébreu, nabatéen, arabe. Cela permet avec un minimum de signes de représenter tous les mots. Cette simplification va de paire avec un changement de support de l’écriture. Les scribes abandonnent les tablettes d’argile et la pierre, et les remplacent par le papyrus et le parchemin. L’écriture va pouvoir devenir le système des commerçants voyageurs, et non seulement des administrateurs et des rois édictant des lois et des règles. L’inconvénient est que comme plusieurs mots peuvent utiliser les mêmes consonnes, la compréhension du texte n’est possible qu’en fonction de son contexte. L’écriture est plus une sténographie, qui permet à celui qui a écrit et à son entourage proche de retenir un texte, qu’un texte capable de vivre seul.
Enfin, vers 750, s’appuyant sur l’alphabet phénicien, les grecs inventent un véritable alphabet avec voyelle.
Dès lors une phrase peut être prononcée en la lisant, la lecture d’un mot n’est plus dépendante du contexte. Inversement pour comprendre ce qu’on lit, il faut connaître la langue parlée, puisque l’écriture n’est plus faite de dessins représentant des concepts, mais de signes représentants des sons. L’écriture est devenue un accessoire de la langue parlée. En somme, il aura fallu plus de deux mille ans de tâtonnements, pour conclure qu’un système d’information nouveau doit s’appuyer sur le système d’information qui le précède pour être efficace et non pas tenter de le court-circuiter. Les deux outils de communication, parole et écrit, s’appuient l’un sur l’autre.
La fortune de la solution sera considérable. L’alphabet grec sera utilisé par les russes, les arméniens, pratiquement sans adaptation. L’alphabet étrusque qui en est un dérivé est repris par les romains, et à partir de là, par la plupart des peuples d’occident. Même les langages informatiques d’aujourd’hui se basent sur l’alphabet.

Résistances

Cette solution apparemment simple a fait face à des résistances. La plus célèbre est celle qu’exprime Socrate dans Le Phèdre de Platon.
A une question de Phèdre, Socrate répond par un apologue. Celui-ci met face à face Teuth (le Dieu Tooth de l’ancienne Egypte) et Thamous, un autre nom du Dieu Amon. Teuth est le Dieu du calcul, du jeu, et de l’astronomie et l’inventeur de l’écriture. Il a une bonne tête de divinité tutélaire du Système d’Information. Thamous est le maître de l’Univers, le Dieu Soleil, le maître d’ouvrage suprême. Thamous demande à Teuth à quoi sert l’écriture. Celui-ci répond fièrement que c’est un remède contre la perte de mémoire. Alors Thamous récuse l’avis de Teuth. Ceux qui auront apprit par l’écrit n’auront pas nécessairement compris ce qu’ils ont lu, car personne ne peut compléter et expliquer ce qu’ils auront appris « ils seront devenus des semblants de savants au lieu d’être des savants ». Ensuite c’est un poison. (Le mot pharmakon qu’emploie Platon veut dire à la fois remède et poison). Certes celui qui écrit conserve les informations facilement, mais du coup on il n’entraine plus sa mémoire, et perd la capacité de restituer ce qu’il a écrit. « Cet art produira l’oubli dans l’âme de ceux qui l’auront appris, parce qu’ils cesseront d’exercer leur mémoire »
En somme, que dit Socrate ?
« C’était mieux avant » : l’écriture est une mémoire morte de la parole ;
« Ecrire rend con » la mémoire de celui qui écrit disparaît.
Socrate est promis à une riche descendance de vieillards inaptes à accepter l’évolution de leur système d’information. Et Thamous n’est que le premier des maîtres d’ouvrage qui ridiculise son maître d’œuvre. Il a de l’avenir.

Bibliographie

Clarisse Herrenschmidt : Les trois écritures : Langue, nombre, code (Gallimard-2010)
Platon : Phèdre (Garnier Flammarion-1989)
Michel Serres : entretiens avec Martin Legros et Sven Ortoli : Pantopie de Hermès à petite poucette (Le pommier-2014)

Cet article, publié dans écriture, maitrise d'ouvrage, système d'information, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s