Tous fichés

Le philosophe Eric Sadin s’est fait une spécialité d’annoncer le monde totalitaire de soldatsdemain. Dans une tribune publiée par le Monde il écrit :
« Nous entrons dans l’ère du « data-panoptisme », soit la cartographie détaillée et opérée en temps réel du cours de nos existences individuelles et collectives. Cette connaissance est continuellement stimulée par l’industrie du numérique et se trouve exploitée, légalement ou non, par nombre d’instances étatiques. …Le data-panoptisme terrasse peu à peu toute zone dissimulée ou rétive à l’observation. … Pour ma part, je m’étonne qu’une telle rupture anthropologico-cognitive n’engage pas davantage les consciences et ne fasse pas dès à présent l’objet d’impératives controverses publiques. »

Rien de neuf sous le soleil

Le phénomène n’est pas une nouveauté aussi stupéfiante que cela.
Depuis toujours les Etats collectent des données sur leurs ressortissants. Recensements, déclarations de revenu, conseils de révision, état civil, l’Administration ne cesse de demander des informations. Avec l’apparition de l’informatique, les Etats ont utilisé les ordinateurs pour stocker et traiter ces données.
Une date fondatrice a été l’élection américaine de 1952.
La société Remington Rand avait racheté à ses créateurs, P.Eckert et J.Mauchly, la société qui produisait l’ENIAC, l’un des premiers ordinateurs. Celui-ci avait permis une augmentation spectaculaire des capacités de calcul. Son premier usage était la balistique. A la main un homme mettait plus de 2 jours pour calculer la trajectoire d’un missile. Les calculatrices électromécaniques permettaient de passer à 15 minutes. L’ENIAC faisait le calcul en 3 secondes.
Ce bond en avant de la rapidité des calculs resta relativement confidentiel, faute d’utilisations civiles. Remington Rand fit faire une avancée médiatique spectaculaire, en utilisant un ordinateur pour prédire le résultat des élections américaines de 1952. L’émission de la CBS, présentée par Walter Cronkite fut un succès, la prévision s’étant montrée juste à 1% près. L’ère de l’informatique était lancée et avec elle la collecte massive de données concernant les individus. C’était le premier âge du Big Data. Progressivement l’Etat traita avec cette nouvelle technologie toutes les informations qu’il collectait.

La tutelle

Parallèlement, l’Etat autorisa un certain nombre d’entreprises sous sa tutelle à stocker et traiter des données nous concernant.
Les premières furent les banques.
La banque est un secteur économique qui a deux particularités fortes. D’abord, pour l’exercer il faut avoir une autorisation de l’Etat. Ensuite pour obtenir un prêt, une facilité de paiement, les clients doivent indiquer leurs revenus, leurs dépenses, afin que le banquier mesure leur capacité d’emprunt. Nous avons toujours du dévoiler nos secrets à notre banquier. Pendant longtemps, ces informations restaient gardées dans des armoires blindées. Aujourd’hui, même le célèbre secret bancaire suisse disparaît.
Progressivement ces informations ont été transférées sur des serveurs nationaux. Ainsi se sont constituées de puissantes bases de données. Cette évolution s’est faite avec l’appui actif de l’Etat. Celui-ci a progressivement imposé que tous nos flux financiers passent par les banques. Ceci a récemment été renforcé. Depuis septembre 2015, la loi française a abaissé les seuils qui obligent à passer par la banque via les chèques, cartes ou virements. Il n’est plus autorisé de payer avec des pièces ou des billets plus de 1000 euros chez un commerçant.
La même chose s’est mise en place avec les caisses d’assurance maladie pour gérer le paiement des soins. Enfin, l’affaire Erignac a montré, il y a déjà 18 ans, que les téléphones portables dont nous sommes équipés permettent à la police de connaître nos déplacements via la collecte des opérateurs de réseau.
Ainsi nos finances, notre santé, et nos déplacements sont depuis longtemps suivis par des ordinateurs que nous ne contrôlons pas. Cette mise en place a été encadrée en France par la loi de 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux libertés. Celle-ci en a fixé les règles légales et a créé un organisme de contrôle, la CNIL, mais il s’agit bien d’un encadrement et non d’une interdiction.
La fiction nous a habitué à cette surveillance. A la fin du XIX siècle, pour résoudre l’énigme policière, Conan Doyle se servait du sens de l’observation et des capacités de déduction de Sherlock Holmes. Aujourd’hui, les scénaristes des films ou séries policières font avancer leur intrigue avec des analyses des relevés bancaires, la lecture des mouvements des portables, la recherche dans des bases de données d’empreintes ou de codes génétiques. Des « Experts » à « Section de recherche » la première qualité de l’enquêteur est sa capacité à maîtriser les technologies du numérique.

C’est grave docteur ?

Le « data-panopsisme » annoncé par M.Sadin est donc en marche depuis longtemps. De façon obsessionnelle, l’Etat et ses satellites ne cessent de collecter chiffres et données.
Le premier objectif de cette collecte n’est pas la recherche d’un contrôle orwellien de la société. Certes, la recherche de la sécurité est l’une des raisons de ces traitements, la lutte contre le terrorisme, le grand banditisme ou l’évasion fiscale constituent autant de raisons de surveillance.
Mais l’origine principale est ailleurs.
William Petty (1623-1687) fut l’un des inventeurs de la comptabilité nationale et de la statistique politique, et par là l’un des premiers à pousser à cette collecte. Dans l’un de ses derniers ouvrages, il s’est intéressé à la capacité de la Terre à porter les hommes. Les Saintes Ecritures chrétiennes avaient annoncé la résurrection des morts. En même temps les voyages de Colomb et Magellan montrait que la Terre est finie. D’où une angoissante question : Après la résurrection de la chair, la terre pourra-t-elle porter tous les hommes, vivants et morts ? Fervent chrétien, Petty démontra que la réponse était positive.
Une bonne partie de la collecte prolonge les recherches de William Petty. Nous cherchons à savoir si nous avons assez d’hôpitaux, de nourritures, d’habitations, de routes pour permettre la survie de l’humanité. Le maintien en bonne santé d’une population vieillissante, l’optimisation de l’emploi de ressources naturelles imposeront de rechercher de plus en plus de données pour limiter les dérives du monde.
De même, la recherche par les banques d’informations sur leurs clients a un motif légitime. La crise des subprimes l’a montré par l’absurde. L’une des causes de la crise était la décision des banques d’accorder des prêts sans surveiller la capacité de remboursement des clients.
Changer le monde pour répondre à nos besoins impose de le connaître, et donc l’obsession de la collecte ne risque pas de s’éteindre. L’industrie numérique n’en est pas particulièrement coupable.

Bibliographie

Eric Sadin : Combattons politiquement la numérisation de nos vies (Le Monde | 13.04.2015)
Hervé Le Bras : Vie et mort de la population mondiale (Le Pommier-2012)
Alain Lefebvre et Laurent Poulain : Cow-boys contre chemin de fer ou que savez vous vraiment de l’histoire de l’informatique (Amazon-2012-2013)
Dominique Cardon : A quoi rêvent les algorithmes-Nos vies à l’heure des big data (Seuil-2015)
Article Wikipedia : Electronic Numerical Integrator Analyser and Computer (état 2 mars 2016)

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