Monter à la Bourboule

lapin Peut-on se passser du numérique ? L’exemple de la conservation des titres par une banque montre comment le numérique est une réponse à l’augmentation du volume de l’activité économique (voir Messages de Paix).

Direction La Bourboule

La société Générale se crée en 1864 avec pour objectif de drainer l’épargne des particuliers vers les investisseurs, entreprises et Etat. Elle développe un réseau qui place auprès du public actions des entreprises, obligations des Etats français ou étrangers dont les plus célèbres sont les emprunts russes.
Matériellement tous ces titres se présentent sous forme de certificats imprimés, complétés à la main et accompagné de coupons détachables pour marquer les remboursements de l’emprunteur ou les règlements de dividende. Lorsque le titre est annulé, le certificat est poinçonné au moyen d’un lapin. Un service de la conservation des titres est en charge de gérer ces documents pour le compte des clients. Ce service est au départ installé au siège de la Société Générale, rue de Provence à Paris. L’activité progresse et le service finit par être à l’étroit. La Banque cherche de nouveaux locaux, et suite à la crue parisienne de 1910 décide qu’une implantation en hauteur est préférable. Le service est donc déménagé sur la colline du Trocadéro, avenue Kleber. Une « tour forte » est construite pour conserver le papier. 50 mètre de diamètre, 34 mètres de haut, recouverte de dalles de béton dont le poids dépasse 500 tonnes, c’est un véritable donjon en plein Paris. Une seule ouverture au rez-de-chaussée permet d’y entrer, protégée par une dalle en béton, une porte blindée et une grille en fer forgé. Les clients inquiets suite aux attaques de la bande à Bonnot peuvent être rassurés. Le bâtiment inauguré en 1914 sera plus tard considéré comme l’une des rares constructions françaises capable de résister à une explosion thermonucléaire.
Avec la guerre les besoins de l’Etat augmentent. Il faut placer encore plus de papier pour financer l’effort de guerre et ensuite de la reconstruction. Les effectifs augmentent pour assumer la charge de traitement du papier. Le service de la conservation des titres passe de 50 personnes en 1911 à 187 en 1924. Il est élevé au statut de Direction.
En 1938, il y a 2 millions de titres à la conservation. Les traitements sont manuels. En 1937, le service dispose de 15 machines comptables et 10 machines à écriture, mais la plupart des écritures comptables sont faites à la main sur du papier quatre colonnes.
Avec la deuxième guerre, face à la menace allemande, il faut déplacer le service des titres plus au sud. Les parisiens inquiets de l’arrivée de l’ennemi confient en masse les certificats qu’ils conservaient eux-mêmes aux banques. Un train part vers la Bourboule chargé de tous ces titres. 300 tonnes de papier voyagent ainsi. Arrivé au pied du Mont Doré, il faut ajouter une locomotive pour permettre aux wagons de monter la pente. 420 personnes accompagnent la cargaison et reprennent la gestion des titres. Fin 1945, ils sont 1000 à la Bourboule, et ils resteront sur place jusqu’en 1950.

Dernier arrêt : Nantes

Le traitement d’une telle volumétrie de papier pose des problèmes de pure logistique. Les allemands avaient déjà tenté de régler le problème au XIX siècle en créant une caisse centrale chargée de procéder aux paiements par virement. Les titres deviennent de simples écritures dans des livres de comptes. Le certificat papier est abandonné. Les autorité d’occupation essaient d’implanter le système en France en créant en 1941 la CCDVT (Caisse Centrale de Dépôt et de Virement des Titres). Perçu par les français comme un moyen pour les allemands de s’approprier les entreprises françaises, le système ne se généralise pas et sera abandonné en 1949 (le titre papier survivra jusqu’en 1983). Seule une partie de l’activité de la CCDVT sera reprise par la SICOVAM.
Entre temps, les banques et une partie des entreprises industrielles ont été nationalisées. Ceci a pour effet une réduction du volume de papier. Entre le Monopoly industriel auquel se livre l’Etat et les regroupements d’emprunts le nombre de titres en dépôt diminue. Il est ramené à 1,3 millions en décembre 1954. Ceci ne signifie une baisse de l’activité, car toutes ces opérations de restructuration imposent des échanges de titres, de la comptabilisation et du reclassement. En 1950, la Direction quitte la Bourboule et revient à coté du Trocadéro. La Tour forte reprend son rôle. Le volume de titre repart à la hausse. Il faut mécaniser les opérations au maximum, des merveilles mécaniques permettent d’augmenter les cadences (les dernières machines de comptage de coupons atteignent 1400 coupons par minute). A partir des années 60, les ordinateurs sont utilisés pour effectuer les opérations comptables et le télex remplace le courrier pour les ordres de paiement.
Cela limite l’augmentation des effectifs (ils sont 1200 quand la dématérialisation commence) mais pas l’inflation de papier comme le montre le déménagement de l’immeuble du Trocadéro. En 1975, dans le cadre d’une opération de décentralisation, l’activité de conservation part à Nantes. C’est 200 millions de titres qui quittent le Trocadéro, répartis en 9 convois, soit 1400 tonnes de papier ! A comparer aux 2 millions de titres de 1938, et aux 300 tonnes du départ à la Bourboule.

Enfin la dématérialisation

Dans les années 1980 commence la dématérialisation. Le mouvement est lancé en France par la loi de finances pour 1982 n° 81-1160 du 30 décembre 1981. Elle dispose, dans son article 94, al. 2, que « les valeurs mobilières émises en territoire français et soumises à la législation française, quelle que soit leur forme, doivent être inscrites en comptes tenus par la personne morale émettrice ou par un intermédiaire habilité ». Cela revient de fait à généraliser le système allemand de 1941. Cela permet la dématérialisation, car lorsqu’un un titre est juste une série d’écritures dans des livres de comptes, ces livres peuvent être tenus indifféremment sous forme papier ou informatique. Ils deviennent de simples fichiers dans un ordinateur. Mais, la mise en œuvre effective intervient à partir de 1984. C’est qu’il faut d’abord régler quelques problèmes juridiques, matériels et humains. Comment s’assure-t-on du lieu de dépôt d’un fichier informatique, comment fait-on pour garantir son propriétaire ? Autant de questions qui donnent lieu à une intense activité réglementaire suivies de circulaires d’application au sein des banques, détaillant principes et procédures opérationnelles.
Le Centre de Nantes doit être réorganisé. Les coffres forts de titres sont transformés en bureaux. Le service informatique s’étend et prend tout le sous-sol, il est relié par réseau aux autres services et agences. Une opération massive de reprise est organisée pour transférer les titres papiers au format électronique. Les grands plateaux taylorisés sont remplacés par des unités de plus petites taille dédiées à des taches précisées, équipées d’ordinateurs. 45 déménagements sont nécessaires, précédés de réunion de concertation pour obtenir l’adhésion du personnel et s’assurer qu’aucun détail n’a été oublié.
Gérer des titres est devenu plus facile, moins lourd. La conservation des titres n’est plus une activité nécessitant de fastidieuses opérations manuelles et de fastidieuses séances de comptage. Grace à la souplesse retrouvée, les concepteurs vont pouvoir inventer de nouveaux titres à placer : épargne salariale, stock-options, produits dérivés… Le train est plus léger mais roule toujours à tombeau ouvert.

Bibliographie

Joël Marchais et Serge Eveillé (de la Mission Histoire de la Société Générale) : Approche de l’histoire des titres et de leur conservation. Exposé à Nantes le 17 novembre 2015

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