« The Big Short » et le système d’information

or et argentLe système d’information numérique est devenu la base opérationnelle du système financier mondial (voir les chroniques Messages de Paix et Monter à la Bourboule). Le film « The Big Short », consacré à la crise des subprimes, porte un regard d’une ironie grinçante sur la société ainsi créée.
Disons un mot des interactions entre ce monde financier et le numérique qui le soutient.

La logique économique des CDO

Il faut d’abord résumer les principaux ressors économiques utilisés dans l’intrigue du film.
Le système financier américain est basé depuis les années 70 sur un produit phare, des obligations garanties par des actifs (CDO : Collateralized Debt Obligations). Les banques n’ayant pas assez de fonds pour répondre à la demande de prêts immobiliers émettent des obligations, c’est à dire des emprunts à taux fixe. Ces obligations pouvaient eux même être regroupés dans de nouveaux produits financiers, générant ainsi une bulle spéculative.
Dans les années 90, la demande de prêts immobiliers baisse du fait de la stagnation des revenus des ménages américains (ceux-ci n’ont plus les moyens de souscrire des emprunts immobiliers aux conditions normales). Les banques créent, pour générer une nouvelle demande, des produits qui moyennant des taux d’intérêts plus élevés, demandent moins de garanties en terme de salaire et d’apport de fonds propres. Il s’agit des fameux prêts subprimes.
Les six personnages principaux du film décident de parier sur la baisse des CDO. Pour cela ils demandent à des banques de souscrire des Swap de risque de crédit, c’est-à-dire une sorte d’assurance contre la baisse des cours. Moyennant une prime versée régulièrement, les banquiers garantissent que les CDO pourront être revendus au moins au prix d’achat.
Le spectateur sent bien le coté pourri du concept d’obligations garanties par des subprimes. L’adage de Coluche « moins tu peux payer, plus tu paies »  fait du bon humour mais pas de la bonne économie. Au premier accident de la vie (maladie, divorce, décès) l’emprunteur ne peut plus payer, sa maison est saisie et revendue. Cela crée une surabondance d’offre sur le marché immobilier et les cours s’effondrent. D’ailleurs lorsque sort le film, la crise des subprimes est encore dans les mémoires. Le véritable suspense du film ne repose pas donc pas sur cette crise. Il s’appuie sur la capacité des protagonistes d’aller jusqu’au bout de leur pari.
Car, contre toute évidence, les CDO ne baissent pas. Normalement, le cours en bourse d’un produit financier suit l’évolution de la réalité économique sur laquelle il s’appuie. Ce qui n’est pas le cas. Les parieurs se trouvent donc collés. Ils doivent payer leur prime d’assurance, sans tirer profit de l’opération.
Comment se produit ce désarrimage entre réalité économique et cours de bourse ? Quatre explications sont avancées au cours du film.
« Ca n’a jamais eu lieu » aucune baisse massive du marché immobilier ne s’est produit depuis la deuxième guerre mondiale ; pour l’ensemble des acteurs du marché, le pari est irréaliste, car il ne correspond à rien de ce qui c’est déjà passé ; donc l’envisager, l’étudier est une perte de temps et parier dessus une perte d’argent.
« Ce n’est pas possible » : parier sur une baisse des cours de l’immobilier, c’est en fait parier sur la ruine des particuliers et des banques et donc sur l’effondrement de l’économie américaine. Que ce soit parce qu’ils pensent que tout le monde ne peut pas s’être trompé à ce point ou parce qu’ils estiment que les responsables feront ce qui est nécessaire pour éviter la catastrophe, les financiers imaginent qu’un tel accident ne peut arriver.
« Les CDO au carré » : il est possible de garantir des obligations par des prêts immobiliers, mais aussi par d’autres obligations (ce sont toujours des prêts). Apparaissent donc des « CDO au carré », des CDO garantis par des CDO, qui augmentent la taille de la bulle spéculative générée par la combinaison des prêts subprimes et des CDO.
« Il faut vendre à bon prix» Cette explication arrive dans la deuxième moitié du film ; certaines personnes comprennent que le marché va à la catastrophe, car le nombre de faillites personnelles augmente. Il faut rapidement se débarrasser de ces obligations qui commencent à sentir le pourri ; aussi les cours sont soutenus pour limiter les pertes. Cela suppose des complicités dans les organismes de contrôle comme la SEC (équivalent de la Commission des Opération de Bourse française) et les agences de notation, qui sont bien montrées dans le film.
C’est donc une combinaison de panurgisme, de confiance aveugle, de bulle spéculative et d’arnaque qui explique que les cours des obligations se maintiennent alors que les fondamentaux économiques s’effondrent. Il faut attendre un événement majeur pour que la crise éclate. Une banque, Lehmann Brother, n’est plus en situation de payer ses dettes et fait faillite.
Laissons ceux qui n’ont pas encore vu le film découvrir le sortdes protagonistes et leur réponse au dilemme auquel ils sont confrontés (est-il moral de s’enrichir lorsque tout le monde est ruiné ?).
Interrogeons nous plutôt sur la place du système d’information dans cette crise.

Et le numérique dans tout cela

D’abord, la dématérialisation avait permis le développement du marché des titres. La facilitation des échanges a été une condition nécessaire à la création et au développement sans limite technique de produits complexes comme les CDO ou les Swap. Les banques ont pu prendre des risques en mobilisant massivement une épargne qui n’était pas la leur grâce aux CDO.
Rien n’obligeait les concepteurs des banques à créer ces produits, mais ils les auraient difficilement placés sans le numérique. Celui-ci a renforcé le panurgisme. C’est l’une des craintes qui nait des « High-Frequency Trading », ces transactions financières à haute fréquence que les machines lancent en s’appuyant sur l’observation des cours de bourse.
Les titres échangés paraissaient virtuels, sans rapport avec une quelconque réalité économique. Le monde de la banque devient l’univers de Matrix, où des hommes endormis rêvent leur destin. La crise ramène brutalement à la réalité. A un moment du film « The Big Short », Brad Pitt rappelle que derrière ces prêts, ces mouvements financiers, il y a des hommes qui se suicident parce qu’ils ont perdus leur maison et les moyens de faire vivre leur famille.
Les managers de la Finance ont cherché à compenser cette virtualisation. Des règlementations de plus en plus contraignantes (Bâle I, II, III) encadrent la production de prêts pour tenter de maintenir un fonctionnement financier proche de la réalité économique. Mais cet encadrement de plus en plus complexe des transactions bancaires impose que les agents soient aidés pour le respecter. Et le système d’information intègre ces règles prudentielles comme règles de gestion, augmentant ainsi son emprise sur le métier de banquier.
En somme, le système d’information aide à maintenir la Paix (voir « Messagers de Paix ») mais il ne nous protège ni contre les crédules, ni contre les aigrefins.

Bibliographie

The Big Short (film de Adam McKay avec Christian Bale, Steve Carell, Ryan Goslin, Brad Pitt, sorti en 2015)
Article Wikipedia : Crise des subprimes (état au 24 mars 2016)

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