Transactions

processusDans l’album « Pas de pitié pour Achille Talon », le rédacteur en chef montre à Achille Talon un ordinateur colossal, racheté à une entreprise électorale américaine. Il doit permettre une étude de marché approfondie. Un manutentionnaire rentre d’un coté le courrier des lecteurs et sort de l’autre la photo des dit lecteurs.
Dans une partie de la littérature, le système d’information se résume à cela. Des masses de données sont entrées dans des serveurs et l’algorithme calcule un résultat. Le sociologue Dominique Cardon propose une typologie des algorithmes basé sur cette idée. « Afin d’approcher de façon simple les enjeux qui président aux classements de l’information numérique, je proposerais un récit faisant se succéder quatre manières de produire de la visibilité avec des calculs. De façon métaphorique, on identifiera ces quatre familles, en fonction de la place qu’occupe le calculateur par rapport au monde qu’il entend décrire. Les mesures peuvent se trouver à côté, au-dessus, dans ou en dessous des données numériques. » Dans la suite du chapitre, les algorithmes objets de cette typologie sont tous des outils de recherche et de classification des données, ce qui change étant le critère pertinent de classement (popularité, autorité, réputation, prédiction).
Mais les algorithmes ne sont pas seulement des outils de recherche et classification. Le système d’information numérique n’est pas que l’exploitation de bases de données et son avenir ne se réduit pas au Big Data. Il fait beaucoup d’autres choses et la plupart d’entre nous connaissent surtout le Système d’Information numérique par le transactionnel. On appelle ainsi les applications où les différents utilisateurs dialoguent avec la machine pour atteindre un résultat, dans le cadre d’un processus prédéfini.

En route vers Woodstock

Pour illustrer un processus transactionnel, prenons l’exemple d’une adolescente qui veut aller voir un festival de musique, un de ces Woodstock qui s’organise chaque été. Via internet, elle se connecte sur un site Web.
L’application peut facilement être décrite (les systèmes de réservation en ligne sont tous construit sur le même modèle). Elle comprend six étapes (elles sont souvent représentées par une série de flèches en haut de l’écran) :

  • Etape 0 : introduction des tarifs et du nombre de places possibles au spectacle.
  • Etape 1 : choix des places.
  • Etape 2 : commande des places.
  • Etape 3 : paiement des places.
  • Etape 4 : édition des places
  • Etape 5 : contrôle des places à l’entrée du concert

Dans cet exemple encore une fois très simple, l’algorithme ne fait pas appel à des calculs complexes (une multiplication pour définir le montant à payer). Par contre, il a nécessité une analyse sociologique du processus d’acquisition de billet.

  • Définition des rôles des intervenants dans le processus : l’agent définissant les tarifs (étape 0), celui qui choisit les places (étape 1) , celui qui commande et qui édite (étape 2 et 4), le payeur (étape 3), le contrôleur (étape 5) ; ces rôles peuvent se combiner ou s’exclure : celui qui choisit, celui qui commande et le payeur peuvent être une seule et même personne ou trois différentes (ceux qui choisissent peuvent être le groupe d’amies de l’adolescente, l’adolescente celle qui commande et son père le payeur) ; par contre ces personnes ne peuvent être ni l’introducteur de tarif ni le contrôleur ;
  • Pour chacun de ces rôles, indication des informations que la personne doit introduire dans le système pour que le processus puisse continuer (par exemple si le nombre et le type de place n’a pas été indiqué à l’étape 1, la commande et le paiement ne peuvent être effectués) ;
  • Définition de la méthode d’identification des rôles : généralement celui qui commande se définit par la création d’un compte avec un mot de passe, celui qui paye s’identifie par son code de carte de paiement (avec des méthodes plus ou moins complexes pour vérifier cette identification mises en place par les banques).
  • Mise en place de règles de gestion (par exemple encore le nombre de places commandées ne peut excéder le nombre de places disponibles au festival)
  • Description des tâches que le système doit faire automatiquement en fonction des informations que les intervenants ont introduits (calcul du montant à payer, définition du billet à imprimer, mise en mémoire de la commande).

Organisation et savoir-faire ?

Toutes les applications dites transactionnelles sont construites sur le même modèle, avec des définitions plus ou moins détaillées des rôles, des mécanismes d’habilitation, des règles des gestion des systèmes d’identification. Dans le cas des progiciels de gestion intégrés (PGI ou ERP Enterprise resource planning), c’est toute l’organisation de l’entreprise qui doit être décrite avec parfois plusieurs centaines de rôles (comptables, acheteurs, vendeurs, magasiniers…). L’algorithme a donc été fait en fonction de la place dans la cité qu’occupe chacun de ceux qui effectuent une transaction. C’est au sens premier une construction politique (πόλις polis = cité en langue grecque).
De plus, l’adolescente est entrée dans le système pour pouvoir aller au concert mais, la mise en mémoire a permis de savoir qu’elle a commandé et il est facile d’en déduire qu’elle aime la musique et les artistes qui se produisent à ce festival. Les Bigs Datas se nourrissent de ces informations. C’est pourquoi elles sont gratuites, elles ne sont que le sous-produit, le résidu du processus de commande et leur mise en mémoire a déjà été payée par la vente des billets.
Certains, comme Dominique Cardon s’inquiètent de l’encadrement de nos vies que génèrent ces applications « dans un monde de magazine pour cadres suractifs, les nouveaux calculs optimisent leur temps, prennent les billets d’avion, traduisent automatiquement, détectent le meilleur restaurant, répondent aux mails d’information pratiques, trouvent avec qui sortir et remplissent le réfrigérateur, ect. Ceux qui s’inquiètent de la perte des savoirs-faire humains sont souvent ceux qui, dans leur vie quotidienne et souvent sans s’en rendre compte ont le plus finement ajusté leur vie aux trajectoires automatisées et confortables du guidage par les infrastructures.
Il n’en reste pas moins que l’enjeu politique que posent les nouvelles boites noires du calcul algorithmique est celui de la capacité à les débrayer et à « passer en manuel ». Le risque que présentent les nouvelles infrastructures de calcul est d’architecturer les choix en les fermant sur des processus irréversibles. Les calculateurs se proposent d’automatiser ce que nos vies comportent de mécanique, de fonctionnel et de statistique. »
Je transmettrais volontiers à Dominique Cardon un exemplaire des « Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations » publié par Adam Smith en 1776. Celui-ci démontre, par l’exemple de la fabrique d’épingles que la division du travail est la base de l’optimisation des tâches « Dans chaque art, la division du travail, aussi loin qu’elle peut y être portée, amène un accroissement proportionnel dans la puissance productive du travail. ». De plus, nous sommes dépendants de machines depuis les moulins à vent ou à eau et depuis les moteurs thermiques. En une centaine d’année la plupart d’entre nous ont perdu des compétences aussi essentielles que de savoir élever et tuer des bêtes, cultiver des plantes, ou fabriquer des vêtements. Au début du XX siècle, la plupart des ménages avaient une basse-cour et un jardin et connaissaient encore ces techniques.
En somme, avant l’ère du numérique, nous avons perdu des savoir-faire de base. Sans doute pour « débrayer » et survivre après une catastrophe, le plus difficile ne sera pas de vivre sans ordinateur, mais surtout d’être capable de survivre sans réfrigérateur.
Nous avons tous une place définie dans la société, précisée par notre éducation, notre métier, notre famille, et même nos préférences personnelles. Nous n’aimons pas l’idée que la machine soit conçue en fonction de cette place, qu’elle nous interdise d’être à la fois celui qui passe la commande et celui qui contrôle. Nous avons le sentiment de perdre une part de notre liberté. Mais celle-ci était-elle autre chose qu’une illusion ?
Le système d’information ne supprime pas toute marge de manœuvre (nous pouvons cumuler ou non les rôles de celui qui commande et celui qui paie), mais il nous impose pour nous aider, de définir strictement ce qui est autorisé et ce qui n’est pas. Rien de nouveau sous le soleil. Déjà, avec Caïn et Abel, il y avait le paysan et l’éleveur (et ils ne s’aimaient pas).

 Bibliographie

Dominique Cardon : A quoi rêvent les algorithmes-Nos vies à l’heure des big data (Seuil-2015)
Nicolas Colin, Henri Verdier : L’âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numérique (Armand Colin-2015)
Sophie Landieux-Kartochian : Théorie des organisations (Gualino, 2013)

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