C’est quoi le besoin ?

science et vie Suffren Fotor_Fotor - copie« If I had asked people what they wanted, they would have said faster horses » (si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient ils auraient répondu des chevaux plus rapides). Henri Ford
Tout concepteur a éprouvé un jour la justesse de l’aphorisme de Henri Ford. La plupart du temps la première demande du maître d’ouvrage est d’ajouter un bouton, de supprimer une icône, de réduire le nombre de clics à l’écran. Pour définir le vrai besoin, il faut prendre du recul, être capable de s’abstraire des pratiques anciennes. C’est le seul moyen de trouver la solution de rupture qui répond véritablement à ce besoin, en proposant une option simple et élégante.
A la question, comment aller plus vite de Paris à Lyon, la réponse n’était pas de remplacer les Caravelles par des Concordes supersoniques, mais de construire des Trains Grandes Vitesses. C’est que le vrai besoin était d’aller du centre de Paris au centre de Lyon, et qu’il était matériellement impossible de rapprocher les aéroports du centre.
En matière de SI, l’application la plus frappante de cet adage est le choix de l’interface graphique pour le Macintosh par Apple.
Après la phase des cartes mécanographiques, tous les ordinateurs grands ou petits étaient pilotés par le clavier. Les plus anciens se souviennent de l’époque où il fallait taper les ordres de commande pour lancer une application. Progressivement, pour faciliter l’usage par l’utilisateur, les concepteurs ajoutèrent des touches, touches de déplacement, touches de fonctions. Le clavier s’enrichit et commença à ressembler au tableau de bord d’un Boeing 747.
C’est là que Steve Jobs décide de miser sur l’interface graphique.
Apple n’a pas inventé cette idée. Deux équipes avaient déjà travaillé sur l’interface graphique.
En 1962 Douglas C.Engelbart du Stanford Research Institure publie un article fondateur « augmenting Human Intelligence » dans lequel il imagine un outil permettant d’étendre les capacités du cerveau humain, sous forme d’un programme qui préfigurait les logiciels de Conception Assistée par Ordinateur (CAO). En 1968, il fait une première démonstration d’un environnement graphique qui comprend déjà les bases de l’interface graphique, souris, pointeur à l’écran, fenêtre. La démonstration est cédant brouillonne car pleine d’autres idées : aide en ligne contextuelle, messagerie, vidéo-conférence. De plus elle nécessitait de mettre en réseau plusieurs ordinateurs.
Au début des années 1970, le relais est pris par les équipes du PARC (Palo Alto Research Center) centre de recherche créé par Xerox à Stanford. Elles comprennent des anciens de l’équipe d’Engelbart et ont une assez grande liberté d’invention. Elles travaillent sur deux modèles d’ordinateurs type station de travail (entre les Main Frames et les micro-ordinateurs). Ces modèles, l’Alto et le Star partagent la même interface graphique, le GUI (Graphical User Interface). Celui-ci comprend souris et fenêtre mais aussi icones, ascenseurs, boutons. Il manque juste menus déroulants et couleur pour faire l’interface graphique actuelle.
Pour différentes raisons, Xerox fit le choix de ne pas commercialiser ses nouveaux ordinateurs. Mais en 1978, Steve Jobs visite le PARC avec une équipe de son projet Lisa. Ce projet travaillait sur la future génération destinée à remplacer l’Apple II, produit phare de la société. Il décida de miser sur le GUI. Les équipes de Lisa enrichirent encore les fonctionnalités de cet interface : menus déroulants, usage du Drag and Drop (glisser/déposer), souris avec un seul bouton. Sorti en 1983, le Lisa fut un échec, car trop cher. Mais le Macintosh lui succède. C’est le même concept après optimisation des coûts. Et la saga Apple peut continuer.
Le choix de l’interface graphique était contre-intuitif pour les ingénieurs. Ceux-ci cherchent toujours l’optimisation énergétique, le développement du maximum de fonctions avec le minimum d’énergie dépensée. Or l’interface graphique est un cauchemar de ce point de vue. Les déplacements avec des touches sont réalisés avec des coordonnées cartésiennes (monter, descendre, droite, gauche). Avec l’interface graphique l’ordinateur doit en permanence calculer la trajectoire de la souris, suivre les volutes, les circonvolutions qu’elle fait sur l’écran et comparer cet itinéraire avec la position relative des icones, des fenêtres, des ascenseurs qu’elle permet d’actionner. Tout cela consomme de l’énergie informatique, juste pour améliorer l’interface homme/machine, au détriment des jeux, tableurs, traitement de textes et autres programmes que les utilisateurs attendent de trouver sur un ordinateur.
A une époque où la capacité des ordinateurs était bien plus faible qu’aujourd’hui, il fallait donc un designer passionné de calligraphie comme Jobs pour parier l’avenir de son entreprise sur l’interface graphique.
C’est qu’il avait une analyse correcte du besoin. Le besoin des clients était non pas d’avoir une machine capable de faire beaucoup de choses, mais une machine facile d’emploi. L’Apple II s’adressait à une clientèle de geeks, de passionnés de la programmation et du jeu vidéo. Ils se reconnaissaient entre initiés. A l’époque les programmes près à l’emploi n’existaient pas encore, pas de tableurs, pas de traitement de texte, ils n’arriveront massivement qu’au cours des années 80. Pour eux, la difficulté d’utilisation de l’outil faisait parti du plaisir.
Il fallait totalement changer de paradigme pour toucher le grand public. Pour lui il y a toujours assez de fonctions sur un ordinateur, mais il faut quelque chose d’absolument facile à utiliser.
Tous les manuels qualité expliquent maintenant qu’il faut chercher à répondre aux besoins exprimés ou non, explicites et implicites du client. Tout travail de conception commence donc par ce travail de réévaluation du besoin, qui seul permettra la réponse de rupture véritablement novatrice.

Bibliographie

Alain Lefebvre et Laurent Poulain : Cow-boys contre chemin de fer ou que savez-vous vraiment de l’histoire de l‘informatique ? (Talking Heads-2013)
Walter Isaacson : Les innovateurs (Jean-Claude Lattès-2015)

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