Courir dans la savane

20160903 courir dans la savaneSi, pendant deux mois, j’ai cessé de publier chaque semaine cette chronique, c’est que je suis tombé dans la fracture numérique. Pendant un mois et demi, je me suis installé dans l’ancienne ferme familiale. C’est une maison magnifique, dans un endroit magnifique, mais où tout accès à des moyens de communication modernes est banni.

Dans le désert de la France profonde

A priori, rien n’annonce cette situation. Nous sommes à moins de 25 kilomètre d’une grande ville du Sud, dans une des régions les plus touristiques de France. Mais la maison est en pleine campagne, en contrebas de la route, et de fait aucun moyen de communication moderne ne fonctionne, malgré la présence dans nos bagages de trois smartphones, autant d’ordinateurs et une tablette numérique.
4G, 3G, 2G… sont inaccessibles. Dans la maison, rien ne passe. Sur le champ devant la maison, c’est un peu mieux. Depuis plusieurs années, mes filles font comme la fillette du film Timbuktu. Elles courent sur ce champ, le bras en l’air avec leur portable, en recherchant l’endroit où les communications passent, et où elles pourront enfin appeler leurs amies. Ma tactique est un peu différente. Lorsque je dois passer un coup de fil, je m’empare d’une chaise longue, et coiffé d’un panama, je vais m’installer au milieu du champ. Là je salut mon voisin cultivateur tout en discutant avec mon correspondant. Autre tactique possible, emporter son smartphone dans sa poche lors d’une ballade à pied ou à vélo en espérant au passage rencontrer une onde porteuse qui amènera mails et messages.
Le moyen de communication qui passe le mieux, c’est le SMS. Il permet en plus de mener une conversation en différé, même si votre correspondant en inaccessible au moment où vous-même êtes dans l’incapacité de répondre. Il ne vous oblige pas à lire tous les messages comme une messagerie téléphonique, pour répond au dernier arrivé alors que le message urgent est de le dernier. Mais certains de vos correspondants sont restés au téléphone à touches. Celui où selon la lettre vous devez taper deux fois, trois fois ou quatre fois sur la touche pour avoir votre lettre et écrire un mot. Pour eux, écrire un SMS relève de la torture physique et mentale. La fracture numérique, c’est une question de technique et de géographie, mais aussi de mentalité et de sociologie.
Il arrive que le besoin d’accéder à internet devienne impératif (consulter tous ses mails ou son compte bancaire, commander une place de théâtre, ou connaître des résultats d’examen). Nous nous déplaçons alors dans la ville voisine au bar le plus proche. Assis sous les platanes, en sirotant une boisson rafraichissante, nous profitons de la connexion internet qu’il offre à ses clients. Si je décide de travailler sur le blog, et que j’ai oublié le mot de passe, je découvre, qu’il faut avoir l’ordinateur, le smartphone, et que tous deux soient connectés à internet en haut débit. J’oublie rapidement, et décide que j’attendrais le retour à la civilisation.
J’ai professionnellement utilisé tous les opérateurs de télécommunication avec un égal insuccès. J’ai pensé que le problème venait du fait que j’avais coupé la ligne fixe (l’occupation d’une maison pendant un mois ne justifie pas le maintien d’un abonnement). Mais, les voisins sont décourageants. Ils ont bien internet mais ne peuvent quasiment rien échanger. Pour leur envoyer des photos ou n’importe quel type de document, j’en reviens au vieil échange de mémoire : tout mettre sur une clé USB et leur transmettre (je faisais la même chose avec des disques floppy il y a 20 ans). Un déplacement à l’agence de l’ex-opérateur public me confirme que la situation est difficile. La boucle locale est en bout de ligne avec un débit de gastéropode asthmatique. L’augmentation de capacité est bien prévue, mais sans date annoncée de réalisation.

Et le service public bordel

Dans ces cas là, le monde numérique rappelle qu’il est d’abord fait de machines et des câbles. Il peut y avoir les programmes les plus sophistiqués, les systèmes de compression de donnée les plus avancés, rien ne fonctionne si les câbles ne sont pas posés. L’essentiel du réseau passe par des communications terrestres. Sauf des applications particulières comme le GPS, le rôle des satellites est marginal. Le bon vieux câble, en cuivre ou en fibre optique reste le vecteur majeur porteur de communications (et avec lui toute l’infrastructure nécessaire, répétiteurs, centraux, etc.).
Il doit d’abord permettre de relier entre eux les différents systèmes internet. «  La Toile mondiale, en pleine expansion, se tisse surtout au fond des eaux. En 2015, les communications intercontinentales sont assurées par 900 000 km de câbles sous-marins – plus de 340 réseaux reliant tous les continents, la majorité des îles habitées, et même les plates-formes pétrolières. » Sont ainsi reliées entre elles, les gigantesques fermes de serveurs que Google, Microsoft, Apple entretiennent pour répondre à nos besoin.
Ensuite, ils doivent apporter l’information dans chacun des foyers, avec si possible une redondance, c’est-à-dire des réseaux montés en boucle, chaque point d’accès étant relié par deux câbles pour éviter la coupure, due par exemple à une pelleteuse mal informée qui sectionne ce câble.
Enfin la capacité de ce réseau doit constamment être augmentée pour tenir compte de la croissance exponentielle du trafic. Or la construction, l’extension et l’augmentation de capacité de ce réseau a depuis longtemps été confiée à des opérateurs privés. Ceux-ci sont soumis à une obligation de rentabilité qui fait qu’ils doivent en priorité desservir les 20% du territoire où se concentre 80% de la population.
Pourtant l’accès aux télécommunications devient une obligation dans le monde futur. Que se soit pour appeler les secours, payer les impôts, consulter ses comptes, acheter au meilleur prix, etc. l’accès le plus large au réseau de n’importe quel point du territoire devient une priorité. Depuis Lionel Jospin, inventeur de l’expression fracture numérique, au moins, les politiques annoncent que l’accès au réseau fait parti des missions de service public. Mais au-delà des effets de manche sur les plateaux de télévision et à la tribune de l’assemblée, il faut bien constater que les choses changent lentement. Pris par ses missions de maintien de l’ordre, de soutiens aux plus démunis, de financement de la santé, l’Etat contemporain n’a plus les moyens de financer les infrastructures. Il est contraint de négocier avec ces opérateurs privés. Les choses se décident plus dans le cadre de ces négociations que dans les lois votées par les assemblées.

Pour mon problème, je vais sérieusement étudier la solution par satellite, et en attendant revenir à la civilisation, où je peux communiquer avec mes congénères.

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