Au cœur des Ténèbres

run-through-the-jungleWhoa thought it was a nightmare
Lord it was so true
They told me don’t go walking slow
The devil’s on the loose
Better run through the jungle
(Je croyais que c’était un cauchemar
Mais c’était vrai
Ils m’ont dit de ne pas marcher lentement
Car le diable est laché
Il faut courir à travers la jungle)
(John Fogerty-Run through the jungle)

Il existe déjà une volumineuse littérature sur le système d’information numérique. Deux théories, ou pour mieux dire deux utopies hantent cette littérature, ainsi que les nombreuses interventions qui se trouvent sur la Toile, il s’agit du Transhumanisme et de Big Brother. Je ne souhaite pas ajouter ma contribution à cette littérature, mais juste montrer à quel point ces utopies sont contradictoires aussi bien avec la théorie sur laquelle s’appuie le système d’information numérique qu’avec la pratique de ceux qui le construisent.

Les nouveaux totalitarismes : Transhumanisme et Big Brother

D’abord un mot sur la définition de ces utopies.
Le Transhumanisme rêve de l’immortalité de l’homme. Ses thuriféraires imaginent une humanité nouvelle qui serait capable de vaincre la mort. Le recul de la plupart des maladies, la capacité de cloner les êtres vivants et les humains, la possibilité de modifier la biologie des organismes et de créer des êtres nouveaux en agissant sur l’ADN, tout cela donne l’espoir de faire reculer la mort jusqu’à l’infini.
Big Brother est le personnage principal du roman 1984 de Georges Orwell. Il contrôle tout, maîtrise tout dans un état policier. Conçu par un romancier trotskiste opposé au régime stalinien, le personnage est devenu emblématique des Etats totalitaires. L’extraordinaire moisson d’information que les SI numériques permettent d’avoir sur chacun de nous, les capacités prodigieuses de surveillances qu’elles permettent, font craindre que le règne de Big Brother soit proche.
Le rêve de l’immortalité et le cauchemar de Big Brother sont de vielles idées, qui connaissent une nouvelle vie avec le système d’information numérique. Certains pensent que la capacité de gérer un volume inédit d’informations permettra demain un contrôle total du vivant et de la société.

La théorie de l’information : le schéma de Shannon

Claude Shannon, ingénieur et mathématicien, est le premier à formaliser une théorie de l’information. Il travaille aux Bell Labs, le centre de recherche du principal opérateur de télécommunication aux Etats-Unis. En 1948, il publie un article A Mathematical Theory of Communications (une théorie mathématique des communications). Il fonde sa théorie de l’information sur ce qu’on appelle le schéma de Shannon. Surtout, l’un des premiers, il parle de bits, brique élémentaire du numérique.
schema-de-shannonSa théorie porte sur la manière dont une information peut être transmise par des machines. Une information est émise par une source (un homme ou un capteur). Pour être transmise sur longue distance, elle doit être transformée par un émetteur en un signal transportable (par exemple la voix est transformée en signal électrique par un microphone) via un canal de transmission. A la sortie du canal, un récepteur décode l’information pour qu’elle soit lisible par le destinataire.
Sur le canal de transmission il y a des parasites, ce que Shannon appelle du bruit. Ce bruit, que l’on peut entendre sur une radio mal réglée, ou sur un téléphone peut aller jusqu’à empêcher le récepteur de décoder le message envoyé par l’émetteur. Il déforme le message jusqu’à le rendre incompréhensible. Mais en même temps il est incontournable. En effet, c’est le mouvement naturel des atomes qui génère ce bruit. En permanence les électrons tournent autour des noyaux de ces atomes, s’entrechoquent, générant des anomalies dans le mouvement organisé des électrons pour porter l’information. Pour Shannon, ce désordre créé par le bruit ne peut être supprimé. Le message envoyé par l’émetteur sera toujours perturbé sur le canal. Ce qui est nécessaire c’est de mesurer cette perturbation.
C’est pourquoi Shannon recommande de découper le message en bits (binary digit, chiffre binaire). L’information la plus élémentaire est le bit, soit oui/non, 0 ou 1. En découpant le message en une série de bits, d’informations élémentaires, il sera possible de mesurer combien de bits ont disparus du fait du bruit, et par une méthode probabiliste de mesurer la déformation maximale admissible pour que le destinataire comprenne l’information envoyée par la source.
Depuis Shannon, nous avons abandonné les développements basés sur l’analogique, c’est à dire où nous essayons que l’émetteur produise un signal ressemblant à l’information générée par la source. Nous l’avons remplacé par le numérique, basé sur ces deux idées : le désordre est premier, incontournable il s’impose à nous ; pour maîtriser l’information qui traverse ce désordre, nous devons, non pas essayer d’imiter le réel, mais le découper en briques élémentaires simples dont nous pourrons mesurer la présence.

L’expérience du projet

La construction du système d’information numérique se fait par des projets. Un projet se définit comme une structure organisationnelle rassemblant des ressources humaines et matérielles pour fabriquer un objet nouveau. Il s’oppose au processus, qui est aussi un rassemblement de ressources humaines et matériels, mais pour fabriquer des objets de manière répétitive, en série.
La nouveauté génère de l’incertitude. La structure projet a pour objectif d’être capable de réagir à cette incertitude, d’être en mesure de comprendre et de s’adapter aux évènements inattendus.
Un projet nécessite une préparation minutieuse, une définition détaillée du besoin, du budget, du planning, des ressources nécessaires. Mais cette préparation doit permettre d’improviser et de décider au sein de comités de pilotage, comment réagir à l’imprévu. La construction du nouveau système est jalonnée d’anomalies à corriger, de refus des futurs utilisateurs de certaines évolutions, de découvertes de besoins implicites, non exprimés, mais auxquels il faudra répondre pour atteindre l’objectif global. Un projet réussi se termine par la liste des besoins non couverts, des renoncements, des sujets non résolus.
Ce qui sort du projet n’est jamais exactement l’objet projeté à l’origine. Il est le résultat d’un compromis entre la demande du maître d’ouvrage, les moyens techniques de la maîtrise d’œuvre, la capacité de changement des futurs utilisateurs.
Ainsi un projet est aussi une avancée dans le désordre, l’inorganisé, en espérant au mieux avoir faire progresser de quelques pas la manière dont les gens vivent et travaillent, et au pire ne pas avoir regressé.

Running throught the jungle

Ainsi contrairement aux espoirs ou aux craintes de certains, ni la théorie, ni la pratique du numérique ne conduisent à penser que nous serons capables un jour d’aboutir à un contrôle total du vivant ou de la société.
Chaque avancée scientifique majeure s’est accompagnée d’une utopie sur la maîtrise de son destin par l’Humanité. Après la découverte des lois de la gravité, Voltaire et Montesquieu se sont vu comme les Newton de l’Histoire et des sciences humaines. Après la découverte des lois de la thermodynamique, Auguste comte et Marx ont cru qu’une organisation faisant le bonheur de l’humanité était proche. Epris de liberté individuelle, nous voyons ce moment du contrôle total avec plus d’inquiétude.
Mais le numérique dans sa théorie comme dans sa pratique quotidienne est basé sur l’idée que nous ne sommes pas prêts de sortir de la foret vierge.

Bibliographie

Walter Isaacson : Les innovateurs (Jean-Claude Lattès-2015)
James Gleick : L’information, l’histoire, La théorie, Le déluge (Cassini-2015)
Ernst Cassirer : La Philosophie des Lumières (Fayard- 1990)
Georges Orwell : 1984 (1949)

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