« Take back control » (« Reprenons les commandes »)

nuit-debout« A la fin du mois de septembre, lorsque les ministres du commerce extérieur se réuniront à Bratislava pour avoir un échange sur ce sujet comme sur d’autres, je demanderai, au nom de la France, l’arrêt des négociations sur le Tafta », annonçait Matthias Fekl, secrétaire d’Etat au Commerce le 30 août 2016. Deux jours avant, le ministre de l’économie et vice-chancelier, Sygmar Gabriel, affirmait que les négociations entre l’Europe et les Etats-Unis « ont pratiquement échoué, même si personne ne l’admet vraiment ». Je ne pensais pas en écrivant ma précédente chronique sur le TAFTA que l’actualité me rattraperait aussi vite (voir l’armure de la toile).
Le parlement wallon vient de faire échouer le petit frère du TAFTA, le CETA, l’accord commercial avec le Canada. Pourtant, la Commission continue à négocier des accords. A Brastislava, elle a malgré tout obtenu la prolongation des négociations. Elle cherche toujours à mettre en place un marché mondial régulé, à l’image du marché européen dont elle est l’émanation (le CETA et le TAFTA ne sont que les premiers accords, d’autres sont également déjà en négociation avec plusieurs pays).   Elle apparaît comme un canard sans tète qui poursuit sa mission sans savoir si aucune de ces négociations pourra être approuvée.
Pourquoi s’intéresser autant au TAFTA sur un blog consacré aux concepteurs-développeurs de système d’information. Il y a deux raisons à cela : la place des échanges dans le système d’information ; l’organisation de l’industrie numérique.

Écrire, ça sert d’abord à échanger

La littérature sur le numérique compare souvent le nombre d’écrits dans la Bibliothèque Nationale avec le volume d’informations dans les mémoires des serveurs. Ces comparaisons permettent de mesurer à quel point le volume d’informations traité aujourd’hui est sans comparaison avec ce qui avait lieu avant le numérique. Sans remettre en cause cette conclusion, il faut faire remarquer qu’elle est fondamentalement biaisée. Le premier usage du système d’information, qu’il soit numérique ou non, c’est la gestion des échanges : factures, contrats, inventaires, procès verbaux, pèsent plus que tous les romans et poèmes. Ceci est vrai avant l’arrivée du numérique comme après.
Toute évolution des échanges et de la forme de ces échanges impacte le système d’information. Je renvoie aux chroniques sur le monde de la finance pour voir un exemple de cette transformation (voir Monter à la Bourboule).

C’est la faute à Rousseau

L’industrie du numérique est dominée par un oligopole restreint. Il y a les GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft), mais il faut leur adjoindre les fournisseurs d’accès internet (Verizone, Vodafone, Orange), les fournisseurs d’équipement (CISCO, Erikson), les maitres des micro-processeurs (Samsung, Intel). Sur chacun des grands segments de marché, un fournisseur principal domine le marché mondial.
Or la vision de beaucoup d’hommes politiques de la meilleure organisation sociale est un Rousseauisme mâtiné de bonapartisme. Un Etat régulateur est en charge de l’intérêt public et domine l’ensemble des personnes physiques et morales. Celles-ci lui délèguent dans un processus d’élection le pouvoir d’organiser la société. En France nous avons même deux écoles spécialisées, ENA et Polytechnique, destinées à permettre à des hommes jeunes d’arriver à la tète de cet Etat.
Ces hommes ont compris depuis longtemps que la Nation n’est plus l’échelon pertinent pour assurer la régulation d’oligopoles mondiaux. L’Union européenne, la signature d’accord entre Etats souverains comme le TAFTA ou le CETA, est la seule manière de permettre le maintien de la position dominante d’un Etat chargé de l’intérêt public. Et sur le fond ils n’ont pas tord.
Encore faut-il qu’ils conservent la confiance des citoyens qui les élisent. Mme Cécilia Malström, commissaire européen au commerce est devenue l’incarnation du technocratisme obtus. Les conditions de la négociation, marquées par le secret alimentent tous les fantasmes. Ceux-ci sont nourris par la vision de Big Brother, incarnation maléfique de l’Etat rousseauiste.
Le système d’information numérique a contribué à la déconsidération des élites. Il n’y a plus besoin pour être informé de passer par les médias traditionnels, considérés comme en connivence avec les politiques. Facebook et les réseaux sociaux, plus rapides, plus réactifs les supplantent.
D’où la montée des populismes des deux cotés de l’Atlantique (Trump/Marine Le Pen, même combat). « Take back control » (reprendre le contrôle), le mot d’ordre du Brexit anglais est devenu un slogan général. Les citoyens veulent des représentants à leur image (et c’est toute la question de l’identité nationales). Ils veulent être surs d’être compris par ceux qui disposent des attributs de la puissance régalienne, police, armée.

Vers l’équilibre

Vers quoi mène cette évolution ?
Allons-nous vers un repli sur des bases nationales. Cela signifierait entre autre la disparition d’internet dans sa forme actuelle. Certains en rêvent. Un article dans un journal pourtant modéré, l’hebdomadaire Le Un, faisait la promotion du modèle chinois, qui a verrouillé l’accès à l’internet mondial et n’autorise ses citoyens qu’à accéder aux sites autorisés.
Allons nous au contraire vers une domination sans partage des oligopoles, ceux-ci s’accaparant l’essentiel de la valeur produite, au profit d’une minorité de capitalistes.
On voit bien que tout le monde à quelque chose à perdre de ces scénarios extrêmes. En même temps, les interlocuteurs, Etats et Grands groupes ont besoin les uns des autres. Les Etats nationaux n’ont plus les moyens d’investir dans les grandes infrastructures de réseau, qu’il s’agissent d’information, d’énergie, de transport. Les multinationales ont besoin des Etats pour assurer la police et l’armée. Ils ne peuvent se développer que dans un environnement pacifié.
Alors le scénario le plus probable est celui de négociations généralisées, permanentes entre des partenaires qui vont devoir apprendre à se connaître, à accepter leurs différences.
Nous sortons du monde de Rousseau pour entrer dans celui de Montesquieu, celui de l’équilibre des pouvoirs, pas nécessairement plus facile à vivre. La question qui reste est plutôt de savoir combien de temps les hommes politiques mettront à comprendre qu’ils ne pourront pas être Napoléon, et qu’il n’y a pas de place pour un nouveau De Gaulle.

Bibliographie

Yves Eudes : Conçu par des américains pour des américains  (le Un n°124 -5oct 2016)
Cécile Ducourtieux : Pour Sigmar Gabriel, l’accord Tafta a «pratiquement échoué» (LE MONDE | 29.08.2016 à 10h39 • Mis à jour le 29.08.2016 à 11h52 )
Cédric Pietralunga, Cécile Ducourtieux : Tafta : la France réclame l’arrêt des négociations sur le traité de libre-échange transatlantique (LE MONDE | 30.08.2016 à 11h58 • Mis à jour le 31.08.2016 à 17h51)
Commerce : quel avenir pour le CETA après l’échec des négociations avec les Wallons ? (LE MONDE avec AFP | 22.10.2016 à 14h16 • Mis à jour le 22.10.2016 à 23h09)

 

 

 

 

 

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