Amstrong

trompettisteA chacune de ces périodes la musique a dessiné dans ses pratiques, pour qui savaient les lire, l’esquisse des temps à venir.
Jacques Attali (Bruit)
Début du XX siècle, New Orléans est l’un des deux ports d’entrée de l’immigration aux Etats-Unis avec New York. Les milliers d’immigrants venus d’Europe à peine à terre, se précipitent dans les estaminets locaux pour boire et se détendre. Les patrons italiens de ces établissements, eux aussi fraichement arrivés aux Etats-Unis cherchent à leurs proposer des distractions qui les retiennent. On sirote mieux et plus longtemps une bonne bière en regardant un trompettiste épater la galerie. Les patrons de troquets « gangsters » se tournent donc vers le ghetto noir, véritable vivier de virtuose. Louis Armstrong ex-jeune délinquant, devenu vedette, sera la première star internationale de cette musique nouvelle.
Faute de trouver du travail sur place, les immigrés remontent le Mississipi vers les cités industrielles du Nord, Saint Louis, Detroit, Chicago, Kansas City, New York. Les gangsters italiens suivent leur clientèle avec leur alcool et leurs musiciens. Au passage ils rencontrent l’enregistrement musical. Le 26 février 1917, l’Original Dixieland Jass Band, groupe composé exclusivement de blanc est le premier à enregistrer deux titres de jazz dans les studio de Victor à Chicago : « Livery Stable Blues » et « Dixie Jass Band One-Step » s’envolent. Avec un million et demi d’exemplaires vendus, ce disque ouvre le chemin de la musique moderne.
Au XIX siècle, la seule musique mondialisée était la musique savante. Pour être connue à travers le monde la musique devait être écrite. La grande vedette était le compositeur (Beethoven, Wagner ou Debussy), et les musiciens étaient des « interprètes », autrement dit des exécutants dont la liberté était strictement encadrée. Ils avaient le droit de se singulariser par quelques nuances, mais le chef d’orchestre (fonction inventée au début du XIX) se chargeait de les garder dans le droit chemin. La musique populaire, généralement non écrite restait locale. La gigue bretonne, le Rondo gitano, ou les yodlers autrichiens n’avaient une audience que dans leur petite région.
Le jazz change tout cela.
Quatre caractéristiques construisent ce nouveau genre musical :

  • Une section rythmique composée d’un batteur, d’une basse, d’une guitare ou d’un banjo, d’un piano assure le soutien harmonique et rythmique ; chez Armstrong, c’était sa femme Lil Harding qui pilotait cette section. Ces musiciens assurent le respect de la tension rythmique, le maintien du « groove « ;
  • Devant cette section, les chanteurs ou les solistes animent la scène et l’espace sonores. Ils jouent et improvisent autour de la mélodie, À ce jeu, Louis Armstrong est le meilleur. Pendant dix ans, à partir de son premier enregistrement en temps que leader le 12 novembre 1925, il est la vedette la plus admirée et la plus imitée, même s’il sait s’entourer de virtuoses ou s’intégrer dans des orchestres, dirigés par d’autres ;
  • l’amplification permet à la voix et au soliste de passer au dessus la section rythmique, Grace au micro, ils parviennent à dominer l’orchestre et le bruit de la salle. Armstrong et sa voix rocailleuse peuvent passer la barrière du bruit, plus tard, Billy Holiday ou Lester Young murmureront à l’oreille de spectateurs grâce aux watts des amplificateurs électriques ;
  • l’enregistrement permet de garder la mémoire de la performance des improvisateurs. Plus besoin de transcrire sur papier pour connaître la gloire et la renommée. C’est l’enregistrement qui fait d’Armstrong, improvisateur génial une vedette internationale, l’un des inventeurs majeurs de la musique moderne

Le rôle du compositeur s’estompe. Souvent les morceaux enregistrés sont des réarrangements d’airs connus. Le compositeur voit même son rôle éclaté entre celui qui créée la mélodie, l’orchestrateur qui définit la partition de chaque instrument, et les improvisateurs . Ceux-ci deviennent les véritables patrons de la scène.
Cette musique demande des qualités différentes aux musiciens. Ils doivent être capable d’improviser lorsque vient leur tour, d’écouter les autres pour suivre leurs idées. Ecoutes et créativité, deux qualités apparemment contradictoires, mais qu’ils doivent avoir pour s’intégrer dans cette musique. Il faut à la fois être capable de prendre toute sa place dans le concert, ce qui suppose une part d’égocentrisme, et de suivre les autres membres de l’orchestre lorsque c’est leur tour d’intervenir. Plus véritablement de chef d’orchestre, une fois le morceau lancé. Les groupes se forment au grès des concerts des tournées, des enregistrements, les meilleurs musiciens se rassemblant pour un temps. Les qualités des membres du groupes permettent de produire en quelques heures de nouvelles œuvre, là où il fallait des jours, voire des années, pour écrire des œuvre, les faire répéter puis les présenter en concert dans le processus de création de la musique classique.
Le groupe de jazz préfigure l’équipe projet, comme l’orchestre symphonique annonçait l’usine taylorisée. Une équipe de spécialistes sans cesse à l’écoute les uns des autres. Ils sont rassemblés pour produit une œuvre radicalement nouvelle. Le projet du numérique nécessite les mêmes qualités que celles des musiciens d’Armstrong, créativité et écoute.
A les observer, même leur mode de vie se ressemble. Passionnés, ils commencent à travailler tôt matin, finissent tard, mangent ensemble rapidement à midi, font de la programmation le week end. Ils sont de vrais geeks, se passionnent pour toutes les nouveautés du numériques, restent en contact avec leurs collègues via les réseaux sociaux, les Foires A Question (FAQ), pour résoudre leurs problèmes, s’informer de l’évolution de leur métier. Toujours à l’affut d’un nouveau projet qui commence, d’une demande d’un client, ils vont d’un projet à l’autre, n’hésitant pas à changer d’employeur, de ville dès qu’un produit a été livré. Les plus pointus se mettent à leur compte, travaillant en sous-traitance soit pour les maître d’œuvre, soit pour les maîtres d’ouvrage.
Comme les jazzmen sautant d’un train à l’autre, je les ai vu parcourir le monde, plonger dans les calanques de la Méditerranée, demander leur belle en mariage sous le pont de Brooklyn, faire le tour de la terre pendant six mois, laissant leur travail derrière eux sans peur du chômage, naviguer sur le Pacifique ou se promener au Japon sac au dos.
Ils sont les poètes aux semelles de vent de notre temps.

Bibliographie

Jacques Attali : Bruits essai sur l’économie politique de la musique (Biblio Essai 1996)
Noël Balen : L’Odyssée du Jazz (Liana Levi 2003)
Guillaume Kosmicki : Musiques savantes de Debussy au mur de Berlin 1882-1962 (Le mot et le reste 2012)
Ronald L.Morris : Le Jazz et les gangsters

Discographie

Louis Armstrong : The Okeh, Columbia & Rca Victor Recordings – 1925-1933 (Sony Music

L’illustration de cette chronique est un tableau de Léopold Adjevi

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