Ce que dit l’élection de Trump du Système d’Information mondial (première partie)

trump_fotorLe temps de la sidération est terminé. Comment les électeurs de la plus vieille démocratie au monde ont pu choisir comme Commander in Chief, chef de la plus grande armée du monde, un personnage, raciste, machiste, belliqueux et colérique, incontrôlable ?

Imprévible ?

Quelques explications sont remontées depuis.
Donald Trump fait ses meilleurs scores dans les populations les plus fortunées (il est majoritaire chez ceux qui ont plus de 55 000$ de revenu et minoritaire en dessous), et les plus âgées (53% des votes des plus de 45 ans). Ces électeurs ont été attirées par les baisses d’impôts annoncées et la remise en cause de l’Obama Care (la solidarité vis à vis des plus fragiles augmente les cotisations d’assurance). Les protestants ont massivement votés pour lui (62% des votes), sans doute dans l’espoir d’avoir un juge conservateur à la Court Suprême. Le système électoral favorisait les comtés ruraux où sont concentrées ces populations au détriment des centres urbains où habite la population active : Hillary Clinton a 2 millions de voix d’avance sur l’ensemble du territoire, mais perd au nombre de grands électeurs grâce à ce système. L’anti-castrisme a permis de limiter la casse dans les populations latino. Enfin, contrairement a ce qui a été dit souvent, la « rusted belt », ces régions où se concentrent les populations ouvrières touchées par la désindustrialisation a résisté au phénomène Trump et a voté Clinton. Derrière la fumée médiatique et la coiffure improbable de Donald, c’est la population traditionnellement républicaine qui a voté pour le candidat de son parti, sans faire trop attention à ses rodomontades de matamore. Elle a permis l’alternance habituelle (le parti démocrate n’a jamais gagné plus de deux élections présidentielles à la suite depuis Roosevelt).
En somme, le phénomène Trump a des explications rationnelles, compréhensibles et donc prévisibles. Il n’a rien qui résiste à une analyse dépassionnée. Alors pourquoi n’a-t-on rien vu venir, pourquoi certains experts ont pu affirmer que la victoire de Trump était impensable ?

L’échec des sondeurs

La première utilisation civile de l’ordinateur a été la prévision des élections. En 1952 la société Remington Rand propose à la chaine de télévision CBS de lui fournir une prévision des élections américaines. La prévision fut donnée à 1% près. Ce « coup médiatique » fut le « véritable événement fondateur de l’informatique ». Depuis, le développement du numérique est intimement lié à la prévision électorale. Avec plus de soixante ans d’expérience, à l’heure du Big Data, alors que des modèles mathématiques de plus en plus sophistiqués sont capables de traiter de plus en plus de données le niveau de précision atteint devrait être incomparable.
Il me semble que l’analyse d’Hervé Bras dans « Le nouvel ordre électoral » donne une partie de la réponse. Il pointe les contradictions entre les approches sociologiques et géographiques du vote Front National. Celui-ci est particulièrement fort dans deux catégories socio-professionnelles : les ouvriers (51% votent pour ce parti), et les artisans et commerçants (40%). Il est au contraire sous-représenté chez les retraités (seulement 20% des votes). Mais la vision géographique du vote contredit cette analyse. Certes, le Nord, où l’industrie est ancienne, vote Front National. Mais l’Ouest qui s’est fortement industrialisé ne vote pas pour lui, et le Sud-Est région historiquement sous-industrialisée et remplie de retraités est une de ses terres d’élections. Il y a donc une contradiction entre les vues géographiques et sociologiques. Cette contradiction tient d’abord à l’étendue des sondages. « les sondages donnent en général une assez bonne image du vote des catégories sociales et des classes d’âge à l’échelle nationale, mais ils ne peuvent être transposés à l’échelle locale. Le seul moyen d’y parvenir serait de réaliser un sondage dans chaque canton, ce qui est hors d’atteinte des instituts de sondage et de leurs clients. » Outre les problèmes de coût de ces études, il y a le refus de toute une partie de la population d’y participer ainsi que les effets liés au refus d’avouer les choix politiques. Pendant des années les sondeurs ont du effectuer des redressement sur les projections de vote Front National car il s’agissait d’un vote honteux. De plus, le lien catégorie socio-professionnelle/ vote n’est pas nécessairement direct. « La nette coïncidence entre le vote FN et un certain nombre de problèmes sociaux (fort taux de chômage, forte proportion de sans diplôme, fort pourcentage de familles monoparentales, fort taux de pauvreté, importants écarts de revenus localement) ne signifie pas que les mères de famille monoparentale, les chômeurs, les sans diplômes votent FN, mais ces difficultés et ces inégalités tourmentent les personnes qui vivent dans les lieux où elles sont répandues. »
En sommes les sondeurs et leur système d’information se heurtent à l’insuffisance et au manque de fiabilité des données.
Le problème semble avoir été le même pour l’élection de Donald Trump. La prévision annonçant la victoire de Clinton était juste au plan national, mais pour prévoir le résultat avec un système à deux degrés faisant intervenir des grands électeurs, il aurait fallu avoir la même fiabilité au niveau des Etats ce qui n’était évidemment pas le cas.
C’est un problème connu du monde internet et du Système d’information en général. « L’explosive expressivité numérique a mis en circulation sur le web un nombre considérable de tweets, de posts, de blogs, de photographies, de selfies, de check-in et de d’informations de toutes origines et de toutes sortes. Cette prolifération de données non structurées et sans contexte, aléatoires et contingentes, bavardes et explosives, redondantes et prolixes, rend disponible une masse considérable de signaux originaux pour représenter les pulsations de la vie numérique. »… «Deuxièmement, ces signaux très inégalement produits par les internautes n’ont comme seule trace de contexte qu’un horodatage et une géolocalisation. » (Dominique Cardon).

Le rêve des Bigs Datas

Les progrès exceptionnels dans la construction des algorithmes nous font penser que demain les Bigs Datas vont nous permettre de faire des découvertes exceptionnelles et de maîtriser le monde. Mais sans une collecte massive et fiable de données, ces algorithmes auront du mal à générer un résultat.
Voici la première leçon de l’élection de Trump sur le SI mondial.

Cette chronique n’est que la première partie de cette réflexion sur Trump et le Système d’information. N’hésitez pas à réagir dessus.

Bibliographie

Anne-Aël Durand : Urbain-rural, blanc-minorité, jeune-vieux : les lignes de fracture du vote américain (le monde.fr | paru le 10.11.2016)
Stéphanie Le Bars : Election américaine : qui a voté pour Trump ? (le monde.fr | paru le 10.11.2016)
Jacques Lévy : L’élection du magnat de l’immobilier à la Maison Blanche met en exergue l’existence de deux sociétés, de deux espaces et de deux peuples américains. (le monde.fr | paru le 16.11.2016)
Alain Lefebvre et Laurent Poulain : Cow-boys contre chemin de fer ou que savez vous vraiment de l’histoire de l’informatique (Amazon-2012-2013)
Hervé Le Bras : Le nouvel ordre électoral-Tripartisme contre démocratie (Seuil-2016)
Dominique Cardon : A quoi rêvent les algorithmes-Nos vies à l’heure des big data (Seuil-2015)

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