Ce que dit l’élection de Trump du Système d’Information mondial (deuxième partie)

manif-charlie-retouchL’élection de Donald Trump a provoqué une série d’interrogations qui touchent le monde du numérique. Dans la chronique précédente, qu’avons nous appris sur l’élection de Trump :

  • Les électeurs regardent plus l’étiquette que le produit : ce sont les électeurs traditionnels du parti Républicain qui ont élu Trump, malgré ses manières bizarres et son programme hétérodoxe,
  • Un algorithme ne donne pas de résultat correct sans données fiables : faute de données, les sondages ne pouvaient pas avoir une analyse au niveau des Etats et prévoir que les plus de 2 millions de voix d’avance d’Hillary Clinton ne traduiraient par une majorité de grands électeurs.

Un troisième sujet a été soulevé, à cette occasion, celle de la responsabilité des réseaux sociaux comme Facebook, Tweeter ou Snapchat.

Désinformation

« La capacité à disséminer de la désinformation, des théories du complot délirantes, à peindre l’opposition sous un jour terriblement négatif et sans possibilité de contradiction – tout ça c’est accéléré d’une manière qui polarise l’électorat de façon beaucoup plus aiguë et rend toute discussion commune très difficile » (Obama dans un entretien publié le 18 novembre 2016 par le New Yorker et repris par le Monde).
« Sans aller jusqu’à préconiser une forme de censure, Mme Taubira estime que la direction de Facebook « s’exonère un peu trop facilement » des abus commis sur sa plate-forme. Pour l’ancienne garde des sceaux, « Internet est un espace de liberté, de circulation d’informations, de connaissances, de savoir, de discussions, un lieu de rencontre absolument irremplaçable. Mais cet espace virtuel ne peut pas être complètement hors de toute règle, de tout principe, de toute éthique ».
En somme les réseaux sociaux seraient responsables de l’élection de Trump par les fausses nouvelles qu’ils colportent. Ils auraient endormis les citoyens persuadés que la victoire de Trump était impossible, car leurs correspondants n’y croyaient pas.

Les cartes postales

A mi 2016, Facebook avait plus d’un milliard d’utilisateurs actifs chaque jour dans le monde. Cela peut donner le sentiment que tout le monde dialogue avec tout le monde et d’une information généralisée sur tout par tous.
A l’usage, il faut en douter. Les besoins couverts par les outils numériques existaient déjà auparavant, et ceux-ci ont le plus souvent remplacés des outils traditionnels. Le mail remplace les lettres, UBER remplace G7 et Taxi bleu, Googlemaps remplace les cartes Michelin. Réfléchissons au média que Facebook remplace le mieux. Pour moi c’est la carte postale. Dans les deux cas il s’agit d’un texte cours, illustré. Les évènements pour lequel nous l’utilisons sont les mêmes : anniversaires, naissances, mariages, vacances. Une actualité heureuse, portant sur les sujets les plus partagés, famille, enfants. C’est aussi un moyen de partager nos centres d’intérêt. Certains envoient des cartes de fesses rebondies, d’autres le Taj Mahal ou les peintures de Jean-Michel Basquiat. De même les réseaux sociaux permettent de partager les visites faites, les spectacles vus, ou tout simplement les posts qui nous semblent les plus drôles ou les plus intéressants. C’est même ce partage de goût qui leur permet de se rémunérer avec une publicité ciblée. Les réseaux sociaux « industrialisent » la carte postale. Ils permettent de toucher plus vite plus de personnes, plus éloignées. Cette industrialisation répond à un monde où les voyages, les migrations éloignent nos proches et nous contraint à changer nos modes de communications avec eux.
Mais de même que nous n’adressons les cartes postales qu’à la famille, ou aux collègues de bureau, nous ne conversons sur les réseaux sociaux qu’avec nos amis. C’est un entre soi qui peut être trompeur si l’on s’informe via ces réseaux sociaux. Ils ne sont pas le reflet du monde tel qu’il est, mais de celui avec lequel nous souhaitons communiquer. En cela les réseaux sociaux sont proches des médias traditionnels. Selon nos gouts ou nos préférences, nous achetons le Monde, le Figaro, le Parisien ou Modes et Travaux. N’imaginons pas avoir une information complète sur l’état du monde de cette manière.

Savons nous utiliser les réseaux sociaux ?

Certains, comme Obama ou Taubira en appellent à la responsabilité des réseaux sociaux. Qu’ils s’efforcent d’éviter de diffuser de fausses nouvelles, et d’être le véhicule de la désinformation.
La position ambigüe de Facebook renforce cette idée. Est-il un postier ou un éditeur, un simple outil de transport des informations ou le responsable d’une ligne éditoriale. Son refus de la nudité fait pencher du coté d’une responsabilité d’éditeur dont les internautes seraient les auteurs sous contrôle, ce qui pose des questions de liberté d’expression. « Conçu par des américains pour les américains » écrit le journaliste Yves Eudes « Facebook nous impose la vision américaine de ce qui est socialement acceptable et de ce qui ne l’est pas. Ainsi les Américains sont plus libéraux ou plus laxistes que les européens en ce qui concerne les discours extrémistes…En revanche ils sont d’une rigidité absolue en ce qui concerne la nudité ou la sexualité. » Cette critique commence à être prise en compte par les dirigeants de Facebook. « Nous allons commencer à autoriser davantage de contenus dont les gens estiment qu’ils sont importants, qu’ils concernent l’actualité ou qu’ils ont un intérêt public, même s’ils ne respectent pas nos critères », ont écrit les vice-présidents de Facebook Joël Kaplan et Justin Osofsky dans un billet de blog, en octobre 2016.
Il ne faudrait pas que la censure des mœurs soit remplacée par une censure politique.
Ceci ne signifie pas que personne ne soit responsable des contenus diffusés. Trop d’utilisateurs des réseaux sociaux font passer des informations simplement parce qu’elles sont sensationnelles ou rigolotes. Ils doivent se poser quelques questions simples sur les informations qu’ils envoient : Qui leur a donné ? Quand ont-elles été créées ? D’où viennent-elles ? Intéressent-elles leurs correspondants ? Quelle image d’eux donnent-ils en transmettant ces informations ? Un comportement responsable des utilisateurs éviterait que trop de personnes transmettent sans contrôles des données fausses sous prétexte qu’elles sont drôles. Ceci suppose une éducation des utilisateurs qui reste à faire.
Le livre imprimé a permis aux experts, à « ceux qui savent » de transmettre des informations au public. Les réseaux sociaux transfèrent cette capacité de toucher le public à la multitude, aux simples gens. C’est aussi leur transférer la responsabilité de la qualité des informations qu’ils émettent ou qu’ils transfèrent.
Ceci suppose une éducation. L’enseignement doit s’adapter au monde du numérique. On réduit souvent cette adaptation à l’apprentissage du code et un algorithme. C’est aussi de permettre aux gens de porter un jugement sur les informations.
Laisser à la responsabilité de cette analyse aux experts, qu’ils soient les employés des réseaux sociaux, les journalistes ou les enseignants serait une régression. Certains comme le même Yves Eudes en rêvent et donnent en exemple les chinois… qui effectivement ont évité de se laisser déborder par les américains. « …Ils ont d’abord importés massivement des produits américains. Ils les ont démontés, copiés, et aujourd’hui non seulement ils fabriquent leurs propres routeurs, mais ils en vendent aux européens. Ils ont aussi mis en place un système de censure très efficace. »
Avons nous défilé pour la liberté d’expression après l’attentat de Charlie, participé à Nuit Debout, pour permettre la réintroduction de la censure, et revenir au temps du « bourrage de crâne » ?
La réponse est évidemment non mais suppose une éducation des utilisateurs.

Algorithme, données, formation

Parmi les critères de Gonogo des systèmes d’information dans les entreprises, il en est trois habituels : les algorithmes sont-ils justes ? La reprise de données est-elle complète et fiable ? Les utilisateurs sont-ils formés ? (voir Bascule). Si les algorithmes ont fait des progrès extraordinaires, les données et la formation sont loin d’avoir la même qualité. Ce n’est pas surprenant en soi. Il est plus long et fastidieux de collecter des données en les vérifiant ou de former et accompagner des utilisateurs que de fabriquer des algorithmes et écrire du code. Mais sans ces actions, la Toile sera rapidement une mauvaise habitude qui n’apportera pas les bienfaits que nous en attendons.
L’arrivée de Trump a montré que trop d’utilisateurs des réseaux sociaux prenaient pour argent comptant les informations que leur adressaient leurs amis. Trump ne pouvait pas être élu, puisque tout le monde était contre lui. Couplé avec l’insuffisance d’information qui empêchait les sondages d’être fiable, ceci a aveuglé toute une partie de l’opinion. Voilà ce que nous dit l’élection de Trump sur le SI mondial.

Cette chronique est la deuxième partie de cette réflexion sur Trump et le Système d’information. N’hésitez pas à réagir dessus.

Bibliographie

Sylvie Kaufmann : Les « fake news » nuisent-elles à la démocratie ? (Le Monde | 26.11.2016 à 18h07)
Damien Leloup : Désinformation : pour Christiane Taubira, Facebook « ne peut pas se dégager de toute responsabilité » (Le Monde | 13.11.2016 à 16h36)
Facebook va assouplir sa politique de suppression des contenus choquants (Le Monde.fr avec AFP | 22.10.2016 à 11h50)
Joel Kaplan, Justin Osofsky : Input from Community and Partners on our Community Standards (Facebook le 21.10.2016)
Yves Eudes : Conçu par des américains pour des américains (Le Un n°124-mercredi 5 octobre 2016)
Nicolas Colin, Henri Verdier : L’âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numérique (Armand Colin-2015)

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