L’imaginaire du numérique (partie Un) : Rock an Roll

Gabi guitareLes générations qui ont développés l’économie numérique sont celles des babys boomers et de leurs enfants. Elles ont grandi, baignées dans le son des radios FM, qui diffusaient Rock&Roll, blues, soul et autre folk music. Ces chansons ont construits l’imaginaire de ces générations. Mais cette musique a aussi construit le modèle économique, imaginaire ou réel, sur lequel fonctionne le monde du numérique.

L’oligopole des Majors

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, le marché américain de l’enregistrement musical est dominé par un oligopole, les majors. Quelques entreprises, Colombia, Victor (devenu RCA), Decca, représentent l’essentiel des ventes.
Cette puissance économique leur donne une grande capacité de recherche technique : l’invention du 33T (premier disque par Colombia en 1948), le 45T (RCA en 1949) suivi par la stéréophonie en 1959. Durée allongée, qualité sonore améliorée, les disques de cette époque ont une qualité technique que le numérique n’a pas pu dépasser. Les enregistrements du début des années 60 sont d’une finesse exceptionnelle, les auditeurs peuvent entendre les musiciens de l’orchestre tourner les pages.
Au niveau artistique c’est moins brillant. Les meilleures ventes de disques sont dominées par les crooners et comédies musicales, soit des formes musicales nées dans les années 30, qui ont donc 10 à 20 ans d’âge. Les méthodes de production sont inspirées de la chaine industrielle. Les différentes fonctions sont taylorisées, auteurs, compositeurs, arrangeurs, chefs d’orchestre… (Voir les mémoires de G.Emerick, l’ingénieur du son des Beatles, qui décrit bien l’atmosphère pesante des studios d’enregistrement au début des années 60).
C’est qu’il faut être assuré des ventes pour amortir les investissements réalisés. De plus, le 33T est une prouesse technique mais c’est aussi un objet cher. Le marché est étroit : les clients l’achètent dans des circonstances exceptionnelles (la meilleure vente des années 50 est un disque de chants de Noël par Elvis Presley).

La montée des indépendants

A coté des ventes de masse, existent des marchés de niche. La country, le rythm and blues, le jazz sont des marchés locaux ou de spécialités. Ils intéressent un public restreint mais passionné. De petites entreprises indépendantes, des starts up, fondées par des amateurs, travaillent sur ce marché. Elles sont innombrables dans les années 40 et 50 : Atlantic, Chess, Sun, King,… Elles ont peu de moyens et reviennent aux recettes du début de l’enregistrement. Equipe de musiciens réduite, rassemblée pour les besoins de l’enregistrement, chanson composée juste avant ou pendant l’enregistrement. Beaucoup de ces musiciens sont baptistes. Ces confessions placent l’assemblée au centre de la religion avec les Saintes Ecritures. L’individu doit se fondre dans l’assemblée et éviter de se distinguer. Chacun apporte ses compétences, sans tenir compte de la hiérarchie, tous les musiciens arrivent avec les morceaux de musique auxquels ils pensent et ceux-ci sont réarrangés par la collectivité. Enfin les publications privilégient le format court, les morceaux durent 3 à 4 minutes maximum, ce qui permet de les vendre à faible prix sur l’ancien format 78T, puis sur le 45T.
L’évolution du marché se confond alors avec celle des singles, ces disques 2 titres, dont le journal BillBoard publie le hit-parade.
Pendant dix ans après la guerre, les indépendants vivent leur vie de passionnés sans déranger les majors, exploitants ces marchés de niche. Mais à partir de 1955, ils font le « cross over », c’est à dire qu’ils atteignent le grand public. Musique rythmée, allusions sexuelles plus ou moins explicites, instruments modernes (ils popularisent la guitare et l’orgue électrique). Ils attirent un public jeune.
Les majors se rattrapent en rachetant les contrats des vedettes qu’ont sortis les indépendants. La carrière de Elvis Presley est caractéristique. Il est découvert par Sam Philips, patron de Sun Record, un label indépendant travaillant pour le marché de Memphis. Le 5 juillet 1954 il enregistre un blues des années 40 « That’s allright (mama) » avec deux musiciens seulement, Scotty Moore à la guitare et Bill Black à la contrebasse. C’est un succès immédiat qui lance sa carrière. En 1955, il passe sous contrat avec un major, RCA, qui lui fait enregistrer un premier 33T, directement inspiré de la musique de ses débuts (titres de Little Richard, Ray Charles, etc.). Scotty Moore est toujours à ses coté, et le répertoire puise dans le vivier des indépendants. La suite montre une banalisation de Elvis, pour assurer les ventes, RCA le transforme en crooner, lui fait enregistrer des disques de Noël et même des chansonnettes napolitaines (« It’s now and ever », reprise de O sole mio devient un hit en 1960).
Malgré cela les majors n’endiguent pas la montée des indépendants. la compagne Philles de Phil Spector, Tamla Motown proposent au début des années 60, une pop sophistiquée qui ringardise les vieux crooners. Des dizaines de compagnies indépendantes proposent des Hits Wonders, des chanteurs ou des groupes qui explosent sur un titre avant de disparaître dans l’oubli. Vers 1965, les indépendants représentent la moitié des ventes de disques aux Etats-Unis.

Un modèle pour la suite

Le combat entre indépendants et majors apparaît souvent comme un modèle. Il répond à un imaginaire ancien, David contre Goliath, le combat du vaillant petit poucet contre le méchant géant dans les contes de fée. Dans le contexte américain il rappelle la guerre de sécession. C’est la guerre d’un peuple de fermiers indépendants contre les propriétaires esclavagistes, de deux modes sociaux antagonistes. Enfin ce modèle est raccord avec le concept d’économie de marché. Celui-ci suppose l’atomisation des producteurs, nombreux et petits pour fonctionner correctement. La victoire des indépendants sur les majors montrerait que l’avenir n’était pas nécessairement fait d’une concentration permanente et la victoire inéluctable du monopole.
Une partie de la littérature a projeté ce modèle sur le numérique, chantant la liberté retrouvée de starts up nées dans des garages, comme Apple ou Microsoft. Alain Lefebvre et Laurent Poulain chantent la victoire des cow-boys sur le chemin de fer.
Comme les indépendants, les starts up du numérique savent trouver des marchés de niches, qu’elles développent grâce à leur écoute des clients, la qualité du design. Des indépendants, l’économie du numérique a retenu la nécessité de fonctionner par équipes réduites, faiblement hiérarchisées. Le chef de projet est plus un coordonnateur qu’un hiérarque. Intel, compagnie pionnière du développement de la Silicon Valley comptait dans ses dirigeants Robert Noyce, fils d’un pasteur protestant. Celui-ci imposa un fonctionnement faiblement hiérarchique, des bureaux en open space, où il était difficile de repérer de repérer les chefs, un dressing code décontracté. Cela totalement opposé aux « men in black » d’IBM, entreprise du Nord Ouest, proche des standards des majors.
Mais le numérique comporte aussi des majors ; des plateformes qui exercent un monopole sur certaines fonctions de son réseau. Ni dans la musique, ni dans le numérique, les indépendants n’ont obtenus une victoire finale. Il a bien fallu cohabiter avec les majors. C’est une autre histoire.

La suite dans la prochaine chronique

Bibliographie

Charlie Gillett : The Sound of the city Histoire du Rock’n’roll (Albin Michel ; 1986)
Christophe Pirenne : une histoire musicale du Rock (2011 ; Fayard)
Charlotte Greig : Les cents albums les plus vendus des années 50 (White Star ; 2007)
Geoff Emerick, Howard Massey : En studio avec les Beatles (Le Mot et le Reste ; 2014)
Alain Lefebvre et Laurent Poulain : Cow-boys contre chemin de fer ou que savez-vous vraiment de l’histoire de l‘informatique ? (Talking Heads-2013)
Walter Isaacson : Les innovateurs (Jean-Claude Lattès-2015)

Discographie

N’importe quel best of du Rock&Roll des années 50 (celui de Naïve peut être recommandé). Voir aussi les compilations Sun de Elvis Presley ainsi que son premier disque chez RCA. Pour entendre tourner les pages, voir l’enregistrement du Chant de la terre de Gustav Malher par Otto Klemperer chez EMI en 1964.

L’illustration de cette chronique est un tableau de Gabi Jimenez

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