L’imaginaire du numérique (partie deux) : Lysergique

gabi guitar 2La contestation du complexe militaro-industriel

Pour préparer la Seconde Guerre Mondiale, le président Roosevelt et son conseiller Vannegar Bush ont favorisé la création d’un complexe militaro-industriel. La maîtrise des techniques était indispensable pour gagner la guerre. Plutôt que de créer de gigantesques organismes, ils ont impulsés la coopération entre l’armée, les universités, les industriels, autour de projets financés par le politique. Si les ordres venaient d’en haut, le fonctionnement encourageait un dialogue permanent entre laboratoires, militaires, entreprise. Ce complexe a puissamment participé à la victoire et aussi développé de nouvelles technologies. C’est grâce à lui, qu’ont pu apparaître la bombe nucléaire et l’ordinateur.
Mais ce complexe survit à la deuxième guerre et devient le symbole d’un effort militaire sans fin. La conscription continue et les jeunes américains se battent en Corée et au Viet Nam. Après avoir mené la lutte pour la décolonisation, condamné l’occupation de l’Inde par la Grande-Bretagne, et celle de l’Algérie par la France, les Etats-Unis deviennent un gendarme du monde lancé dans une guerre qui semble sans fin. A cela s’ajoute une forme de guerre intérieure avec la chasse aux communistes menée par le Maccarthisme pendant les années 50.
Tout cela conduit à une contestation par la jeunesse qui n’a pas envie d’être embrigadée dans une guerre à laquelle elle ne comprend plus rien. Cette contestation va prendre deux formes, une contestation politique et une autre plus philosophique.
La contestation politique vise à changer la société. Ses personnalités les plus emblématiques sont Malcolm X et Martin Luther King. Elle va obtenir la fin de l’apartheid entre autre.
La contestation philosophique cherche plutôt à promouvoir l’épanouissement de l’individu, et le retrait de la société.

L’utopie libertaire

Des milliers de jeunes fuient la ville, le complexe militaro-industriel, et pour les garçons la conscription. Ils se réfugient dans des communautés pour développer un mode de vie différent, principalement en Californie autour de la ville de San Francisco. C’est à l’époque encore une ville petite et provinciale, et les nouvelles communautés s’implantent dans le quartier de Haight-Ashbury et dans les environ. Ils refusent l’embrigadement, prônent la libération des corps et des esprits. Ils recherchent un mode de vie plus proche de la nature. Le mouvement hippie est un mouvement de fuite de la société sans équivalent par son ampleur ni avant ni après. Il faut cesser de penser petit d’accepter les ordres, et aller vers un homme augmenté, ayant des facultés nouvelles. « Ils se font les prosélytes de l’errance, de la vie communautaire, des expérimentations du corps (transe, liberté sexuelle et du retour vers la nature. Ils exaltent un ordre primitif, biologique auto-organisé sur un mode systémique, à l’image d’une ruche d’abeille. » (Monique Dagnaud) Pour cela non seulement ils changent de mode de vie, et on se retire du monde, mais on emploie des substances chimiques censées permettre l’ouverture de l’esprit. Le LSD (LysergSäureDiethylamid) devient la drogue à la mode. Des organisations comme les Merry Spankers  (les joyeux lurons) organisent des fêtes grandioses où on le consomme en grande quantité. La musique joue un rôle essentiel, elle permet aux participants de se plonger dans un bain de sensations, qui les aide à échapper aux pesanteurs du quotidien.
Les musiciens qui accompagnent ces fêtes sont des groupes d’étudiants comme le Grateful Dead ou Jefferson Airplane. Ils sont amateurs de folk, admirateurs de Woody Guthrie et de Pete Seeger. Harmonies vocales simples, accompagnées par des guitares, une basse et une batterie font la base de leur musique. Mais leur répertoire est trop court pour tenir pendant ces fêtes qui durent jusqu’au bout de la nuit. Ils se mettent à allonger les morceaux, s’inspirent du jazz modal de Miles Davis et John Coltrane, des ragas indiens ou même de la musique classique contemporaine (le compositeur Luciano Berio, un des maîtres de ce mouvement enseigne alors dans la baie de San Francisco).

L’adaptation au numérique

Assez curieusement, il y a une continuité entre le complexe militaro-industriel et ses communautés. L’un et l’autre prônent un mode de fonctionnement décentralisé, l’un et l’autres jouent un rôle important dans la naissance de l’industrie numérique. Le rôle du complexe militaro-industriel est central dans la naissance de l’ordinateur et d’internet.
La continuité entre les communautés libertaires de Haight-Ashbury et les entreprises de la Silicon Valley est plus culturelle. La proximité géographique en bordure de la baie de San Francisco est un lien évident. L’idéal d’une humanité augmentée est aussi marquant. Ce n’est plus la drogue ou la mise en condition dans un environnement musical et artistique particulier qui sert à cette augmentation, mais le micro-ordinateur (ce n’est pas pour rien que Michel Serres prend la tète de Saint Denis comme symbole) et aujourd’hui tous les objets connectés qui nous aident à nous diriger dans le monde. De même, le refus de l’embrigadement, de l’Etat sous toutes ses formes s’est transmis d’un monde à l’autre, le goût des communautés, des relations horizontales, d’individu à individu, opposé aux rapport hiérarchiques.
Sont même identifiés des passeurs avec des gens comme Steward Brand. Celui ci fut l’un des organisateurs des fêtes de San Francisco, puis l’éditeur du Whole Earth Catalog, sorte d’encyclopédie collaborative de la contre culture dans les années 70, avant d’être l’un des premier responsable d’un réseau social, avec son réseau WELL.
Cette parenté n’a rien de surprenant, les concepteurs-développeurs du monde numérique ayant grandi dans l’univers culturel mis en place dans les années 1960.

La suite dans la prochaine chronique

Bibliographie

Fred Turner : aux sources de l’utopie numérique (C&F ; 2012)
Monique Dagnaud : Le modèle californien, comment l’esprit collaboratif change le monde (Odile Jacob ; 2016)
Steven Jezo-Vannier : San Francisco l’utopie libertaire des sixties (Le Mot et le Reste : 2010)

Discographie

Les disques du San Francisco des années 60 n’ont pas bien vieillis. Citons deux disques live qui peuvent donner une idée de ce qu’étaient la musique de ces fêtes : Happy Trails du Quicksilver Messenger Services (Capitol 1969) et Cheap Thrills de Janis Joplin and the Big Brother Company (Columbia 1968)

L’illustration de cette chronique est un tableau de Gabi Jimenez

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