Un peu de théorie

balance« La théorie économique a souffert de n’avoir pas toujours su, dans le passé poser clairement ses hypothèses. En construisant une théorie, les économistes ont souvent omis d’examiner les fondements qui la soutenaient.  Un tel examen est pourtant essentiel, non seulement pour prévenir les incompréhensions et les controverses inutiles susceptibles d’être provoquées par une connaissance insuffisante des hypothèses de base d’une théorie, mais aussi du fait de l’extrême importance que revêt, pour l’économie, le choix qui s’est opéré entre les ensembles d’hypothèses rivales. »
Ronald Coase

Les chroniques précédentes sur le gouvernement de la fabrication du système d’information numérique s’appuient sur la théorie des coûts de transaction, développée par les économistes Ronald Coase et Oliver Williamson. Connue des milieux universitaires, elle n’a guère d’écho par ailleurs. Essayons faire une courte synthèse des propos des précédentes chroniques, et de réfléchir aux raisons de sa faible diffusion en France.

Comment réduire le coût de l’information ?

Pour échanger des biens ou des services il faut des informations sur ce que l’on échange, la manière de s’en servir. Or une information, c’est un fait ou une idée mise en forme pour être communiquée. Cette mise en forme nécessite un travail et a donc une valeur, un coût.
La fabrication d’un système d’information suppose d’échanger une masse d’informations sur le processus métier que l’on informatise, les technologies qui vont être appliquées à ce processus, et les moyens pour faire accepter le changement aux utilisateurs.
Les managers aimeraient connaître le prix de ce nouveau système avant qu’il soit fait et souhaitent mettre en concurrence les maîtres d’œuvre au préalable pour obtenir le meilleur coût. Mais, fixer un prix juste implique un tel échange préalable d’information qu’il est rare que l’on y parvienne.
La réalisation d’un système par les seuls moyens de l’entreprise permet de faire abstraction de la question préalable du prix, mais la construction d’un système moderne suppose d’être en permanence à l’affut des nouvelles technologies disponibles, de comparer avec les pratiques externes, ce qui est difficilement envisageable avec les seules ressources d’une firme.
C’est pourquoi, la forme habituelle de confection d’un système, c’est le projet. Les responsables regroupent un ensemble de personnes compétentes, venant de divers horizons, et les organisent au moyen de contrats qui déterminent la façon dont ils vont travailler ensemble et la manière dont la valeur créée par le projet sera répartie entre les différentes parties. L’appel d’offre n’est pas un moyen de définir un prix, mais de définir les règles du projet.
En somme c’est le volume d’information à échanger (et donc leur coût) qui conduit à privilégier la forme contractuelle et le projet pour gérer la construction d’un système d’information.

Critiques de la théorie

La théorie des coûts de transaction ne dépasse pas les cercles universitaires. Elle est inconnue du public et des médias, pour qui le débat économique se résume à être pour ou contre l’économie de marché.
Pour ceux qui veulent s’intéresser au sujet, il vaut mieux maîtriser la langue anglaise : l’article fondateur de Coase n’a été publié en français qu’en 2004. Les écrits de Williamson ne se trouvent pas en français. Son principal ouvrage, traduit en 1995, est épuisé.
Diverses critiques ont été faites à cette théorie (incomplétude, difficultés pour la démontrer, etc.). Mais plus que ses failles, ce qui la rend inaudible, c’est son caractère décalé par rapport aux débats publics.
Ce qu’on attend des économistes ce n’est pas de savoir comment se comporter au quotidien, comment agir vis-à-vis du plombier, ou comment négocier l’achat d’une voiture.
Nous attendons d’eux un regard qui dépasse l’horizon du quotidien. Nous en avons besoin pour nous engager à long terme, faire un enfant, acheter une maison. Ils sont censé nous éclairer sur demain et répondre à la question : comment l’Etat, qui nous représente, peut-il nous donner des assurances sur l’avenir ?
C’est pour répondre à cette question que les économistes sont présents dans les médias.
Et les médias comme les politiques, leur demandent de se positionner par rapport à un mode d’organisation idéal. La théorie de la concurrence classique donne à l’Etat un rôle de régulateur, d’arbitre du marché. Au contraire, le colbertisme et le communisme font de l’Etat, un  planificateur, un répartiteur des ressources et des résultats. Le choix du mode d’organisation social est devenu un marqueur politique, à droite la préférence pour le marché, à gauche la préférence pour le contrôle hiérarchique par l’Etat. Les économistes et les politiques ne s’opposent plus sur des valeurs (la liberté, l’égalité, la fraternité) mais sur le mode d’organisation de l’échange, marché ou planification.

Décalage

La théorie des couts de transaction donne une réponse décalée à ces débats. Elle n’oppose pas le marché et la planification, mais donne à chacun une place en fonction du contexte. Elle refuse l’affrontement idéologique, pour essayer de comprendre pourquoi les différentes formes coexistent. Pire, Williamson ajoute un troisième mode de régulation, le contrat, dans lequel les parties s’efforcent de ne donner aucun rôle à l’Etat. Elles définissent leurs propres lois dans le cadre du contrat, proposent leurs propres modes d’arbitrage et ne font appel à l’Etat et au juge qu’en dernier ressort.
Ce décalage est inacceptable en France.
A droite, affirmer que le marché n’est pas l’alpha et l’oméga de l’organisation économique est transgressif. La toute puissance du marché est un marqueur idéologique fort.
A gauche, une tradition solide affirme que l’égalité entre les citoyens, la solidarité de tous ne peut être assurée que par l’Etat. Rousseau, Robespierre, et le marxisme-léninisme sont passés par là. La dictature du prolétariat est un spectre qui hante la pensée économique de gauche, et qui rend difficilement acceptable la théorie des coûts de transaction.
Face à cela l’économie du numérique et son enchevêtrement de projets et de contrats, apparaît un magma incompréhensible, ingouvernable, et par là même dangereux.
Ceci n’a pas toujours été vrai. Une partie de la tradition de la gauche a été l’autogestion. Privilégier les accords locaux, l’arrangement entre citoyens tel était le credo. Il était incarné par un courant de pensée, la deuxième gauche, un syndicat (la CFDT), un parti (le PSU). Ce courant a été marginalisé, au point que lors du débat sur la loi El Khomri, sur le sujet de la fameuse inversion de la hiérarchie des normes, être de gauche c’était refuser la primauté des accords locaux sur les accords nationaux (pour les anciens, l’affrontement CGT/CFDT qui l’a accompagné n’était pas une surprise).
Cet effacement est d’autant plus surprenant qu’il était un moyen de comprendre l’économie d’aujourd’hui. Dans le numérique mais pas seulement. Le film « Demain », de Mélanie Laurent et Cyril Dion a dépassé le million d’entrée, obtenu le César du meilleur documentaire en 2016, en recensant des projets locaux proposant des solutions originales pour résoudre les problèmes sociaux et environnementaux partout dans le monde.
Nous avons les clés pour comprendre le monde qui vient, mais pas nécessairement l’envie de nous en servir.

Bibliographie

Oliver E.Williamson : Les institutions de l’économie (Interéditions-1994)
Stéphane Saussier Anne Yvrande-Billon : Economie des coûts de transaction (La Découverte-2007)
Ronald Coase : L’entreprise, le marché, et le droit (éditions d’organisation-2005)
Thierry Fouque Vincent Rigal : Limiter la concurrence pour augmenter la compétitivité (Annale des Mines-série Gérer et comprendre-1992)

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