Financement de l’horloge

OLYMPUS DIGITAL CAMERATout le monde sait que le numérique est basée sur une logique binaire, oui/non, 0/1, ouvert/fermé. Cette logique est pilotée par des contacteurs qui ouvrent ou ferment un circuit électrique. Claude Shannon a démontré qu’il était possible de construire des circuits logiques pilotés par ces contacteurs. Plus la vitesse de réaction de ces contacteurs est grande, plus le code s’exécute rapidement.
L’histoire du système d’information jusqu’à aujourd’hui est celle d’une accélération constante de la vitesse d’exécution du code, et de l’afflux constant de capitaux pour financer ces développements.

Des relais au microprocesseur

Les relais avec lesquels travaille Shannon quand il écrit sa thèse étaient des dispositifs électromécaniques, développés pour permettre d’orienter des circuits téléphoniques. Un aimant pilote des pièces métalliques dont le contact permet l’ouverture et la fermeture physique du circuit. Le mouvement générait un délai qui ralentissait les calculs.
Lors de la fabrication du premier ordinateur, l’ENIAC, les ingénieurs passèrent à un dispositif statique, avec les lampes à vide. Un filament est chauffé comme dans une lampe à incandescence et génère des électrons, qui sont attirés par une plaque, et met ainsi en place un circuit fermé.
Plus fiables, plus rapides ces dispositifs sont la base des premiers ordinateurs. Mais ils avaient l’inconvénient d’être gros et chers.
Un pas supplémentaire est franchi avec le transistor. Il est inventé en 1947 dans les laboratoires Bell, le service de recherche du premier opérateur téléphonique. Il utilise l’injection d’un champ électrique dans une matière semi-conductrice (aujourd’hui, le semi-conducteur est le plus souvent du silicium). Il demande des tensions plus faibles que les lampes à vides, d’où un moindre échauffement, une plus grande rapidité de fonctionnement, une plus faible consommation et une miniaturisation de la pièce.
Le transistor reste aujourd’hui encore le composant de base du numérique.
La phase suivante fut l’optimisation des circuits électroniques réalisés en connectant entre eux les transistors. Un certain nombre d’équipes travaillèrent sur ce sujet et inventèrent le circuit intégré, c’est-à-dire des circuits assemblant un ensemble de transistors sur une même couche de matière semi-conductrice. L’invention, arrivée à la fin des années 50 permit une baisse significative des coûts et il devint possible de mettre de plus en plus de transistors sur une plaque.
Les premiers circuits intégrés étaient fabriqués en fonction des besoins des utilisateurs et reliés entre eux. Confronté à un problème particulièrement complexe posé par la société japonaise Biscome, Intel fabriqua un composant standard, intégrant un maximum de circuits logiques, répondant à tous les besoins du client et potentiellement réutilisable pour d’autres utilisateurs. Le microprocesseur était né. La standardisation ainsi générée permis un abaissement massif des coûts.

La loi de Moore

Dans un article parut dès avril 1965, Gordon Moore, un des dirigeant d’Intel, écrivit « la complexité pour un coût minimal des composants a augmenté jusqu’ici environ d’un facteur deux chaque année. Il n’y a pas de raison de croire que cela ne demeurera pas relativement constant pour au moins les dix prochaines années »
C’était la première formulation de la loi de Moore. Dix ans plus tard, Moore lui même affirma que la progression ne serait plus qu’un doublement tout les deux ans. En tout état de cause l’industrie du numérique put tabler sur une progression exponentielle de ce qui était le moteur des calculs L’application de la loi de Moore permis une augmentation extraordinaire du nombre de transistors. Ils étaient 2400 sur le premier microprocesseur de d’Intel, ils sont entre 1,5 et 2 milliards sur les dernières générations.

Feuille de route et financement de la recherche

Dans les premières années, la simple pression du marché suffit pour que les fabricants de puce suivent la loi de Moore. C’était le début de l’informatique personnelle. Les clients demandaient des ordinateurs toujours plus puissants et les constructeurs se précipitaient pour y répondre. Mais à partir d’un certain point cela ne suffit plus. Augmenter le nombre de transistors signifiait réduire leur taille, affiner la gravure des circuits les reliant. Le processus de fabrication se complexifiait chaque fois que la taille des composants diminuait. Il fallait plusieurs dizaines d’opérations pour réaliser un microprocesseur, et à chaque nouvelle étape, il fallait changer toute la chaine de fabrication. Il devint évident à un moment qu’une coordination étroite était nécessaire entre fabricants de micro-processeurs, constructeurs de machines, et fournisseurs de matière, pour continuer. L’industrie du microprocesseur nord-américaine s’organisa. La « Semiconductor Industry Association » groupement incluant des industriels aussi important que Intel, AMD, ou IBM publia à partir de 1991 une feuille de route (roadmap) qui coordonnait les efforts des industriels et universitaires pour suivre la loi de Moore. Elle devint en 1998 l’ « International Technology Roadmap for Semiconductors », une feuille de route pour l’industrie mondiale.
Tout cela nécessitait de plus en plus de capitaux pour financer la recherche et la construction de nouvelles chaines de fabrication.
Intel était une entreprise particulièrement innovante. Elle inventa le micro-processeurs, fut l’une des première entreprises à s’implanter dans ce qui allait devenir la Silicon Valley, inaugura un nouveau style de gestion (chemises à carreaux, bureaux paysagers, faible hiérarchie), elle fut aussi l’une des premières société fondées avec l’aide d’une société de capital-risque. Le concept de capital-risque existait déjà sur la cote Est depuis quelques années, le banquier Arthur Rock l’exporta sur la cote Ouest et fonda une société dont l’un des premiers objets fut d’apporter des capitaux à Intel.
Mais l’afflux de capitaux fut amplifié par le Reaganisme.
Au début des années 80 l’Amérique est confronté à un défi sans précédent. La défaite au Viet Nam, l’expédition malheureuse des soldats en Iran, la montée en puissance de l’industrie japonaise font craindre la perte de l’hégémonie mondiale des Etats-Unis.
Le New Deal de Roosevelt était considérée comme l’une des causes de cet affaiblissement. La politique distributive de l’Etat fédéral avait réduit les profits du capital.
Reagan et ses successeurs, républicains ou démocrates, menèrent alors une politique massive de transfert des profits vers le capital. « Le point d’orgue est la réforme fiscale de 1986, qui met fin à un demi-siècle de forte progressivité fiscale et abaisse à 28 % le taux applicable aux plus hauts revenus. » (Piketty)
Cette manne financière permit de d’accroitre le revenu des plus grandes fortunes, alors que le revenu des classes moyennes et des cols bleus stagnait voire régressait. Mais cela donna aux plus riches le courage d’utiliser une partie de leur argent pour financer du capital-risque.
L’aventure technique du numérique c’est aussi une accumulation de capital mis à profit pour financer l’industrie et la recherche, au détriment des consommateurs.

Bibliographie

Walter Isaacson : Les innovateurs (JCLattès ; 2015)
Alain Lefebvre et Laurent Poulain : Cow-boys contre chemin de fer ou que savez-vous vraiment de l’histoire de l‘informatique ? (Talking Heads-2013)
Mitchell Waldrop : The chips are down for Moore’s law (http://www.nature.com/news/the-chips-are-down-for-moore-s-law-1.19338)
Thomas Piketty : « Le choc Sanders » (LE MONDE | 13.02.2016 à 07h38 • Mis à jour le 15.02.2016 à 09h31)

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