La facture

avignon 385Virtuel, vraiment ?

« L’opposition entre réel et virtuel est devenu un cliché du langage. La vie, celle que l’on éprouve de façon directe par nos cinq sens, relèverait du réel et ce que médiatise le réseau appartiendrait au virtuel. Rien n’est plus faux : une part essentielle de l’activité professionnelle, des échanges économiques , de l’éducation et même des élans affectifs a désormais lieu sur le réseau. Le chômeur qui cherche une embauche, le patron guidant son entreprise, le citoyen participant à la vie publique, l’étudiant en mal de produire un devoir, l’acheteur à la recherche d’un produit ou le séducteur en quête d’une conquête ne fuient pas vers un monde virtuel. C’est leur volonté d’agir, de conclure qui les pousse vers un réseau où l’expérience devient dense, lisible, efficiente. Dans l’action, Internet est un espace aussi concret que le monde réel. » (Fogel, Patino)
« La troisième grande erreur de bien des politiques économiques est de considérer le numérique comme une filière et de le traiter comme tel. On parle de « filière numérique » comme on parle de « filière agricole ». …C’est oublier que l’essentiel de la création de valeurs et d’emplois proviendra de la puissance transformatrice de ces technologies dans les autres filières, de l’irruption de cette économie de la multitude dans d’innombrables secteurs cloisonnés, verrouillés et aujourd’hui trop tranquilles. » (Colin, Verdier)
Le système d’information a généré une vaste littérature, écrite par des philosophes, des romanciers, des sociologues, des économistes, des journalistes… Ces auteurs voient souvent le système d’information au travers l’usage qu’ils en ont. Littérateurs et journalistes s’interrogent sur le remplacement du livre et du journal par le Web et les réseaux sociaux. Economistes et autres spécialistes des sciences humaines sont fascinés par l’arrivée des Big Datas qui remplacent recensements, sondages et enquêtes de terrain.
Mais comme le disent les auteurs cités ci-dessus, la première fonction du système d’information est d’accompagner l’activité économique et sociale. Ceci est vrai qu’il s’agisse du système d’information classique ou du numérique. L’imprimerie a permis le développement du livre mais aussi des affiches, des tracs, des livres de comptes, des formulaires à remplir, du papier à en tète, etc. L’imprimerie de labeur a toujours pesé lourd dans l’activité de cette honorable profession. Dans un système d’information, la littérature est une distraction ou un entrainement (lire un roman d’amour, c’est un moyen de se préparer à l’amour), l’essentiel est d’accompagner et d’organiser les échanges.

La facture, objet roi du système d’information

C’est pourquoi sans doute aucun objet d’information n’est répandu comme la facture, et ses cousins proches, la facturette, le bulletin de salaire, la quittance de loyer, l’avis d’imposition. Si certains ne lisent pas de livres et n’ouvrent pas le journal, tout le monde reçoit des factures, est obligé de les lire, de les garder, de les classer.
Et comme la facture est l’objet d’information le plus répandu, c’est la facture qui définit la norme que doit respecter le système d’information.
Elle impose surtout de respecter deux principes forts : l’identification et la traçabilité.
Identification
Le contenu d’une facture peut se résumer à la formule suivante : « Qui a donné quoi à qui en échange de quoi à quelle date et où ».
Quoi ? Quel est le produit échangé, s’agit-il d’un bien, d’un service, d’argent. Nous avons besoin de savoir ce qui a été acheté, de contrôler la livraison, d’avoir une définition claire du service livré ? Qu’entend-on par donner ? Un don définitif (transfert de propriété), provisoire (prêt, location) ?
Qui donne à qui ? Quel est son nom, son adresse, son identifiant. Nous avons besoin de savoir qui donne pour pouvoir éventuellement réclamer s’il y a un problème. Et bien sur nous souhaitons que les livraisons arrivent au bon endroit. Plus nos sociétés sont complexes, plus nous avons besoin d’un identifiant univoque des personnes. L’Inde, qui n’avait pas cela, a lancé depuis 2010, un projet d’identification unique de l’ensemble des citoyens. Ce projet Aadhaar (« socle » en Indi) permettra aux programmes sociaux de fonctionner, de savoir à qui les aides sont versées. Il évitera les oublis comme les doubles paiements. Dans les sociétés occidentales tout cela est fait depuis longtemps, et nous avons du mal à nous rappeler à quel point une identification univoque est nécessaire pour les remboursements de la sécurité sociale ou le paiement des retraites, ou tout type de prestation ou de prélèvement par les pouvoirs publics.
Il existe bien des économies sans identification ni facture. Economie grise, travail au noir, marché noir, tout cela a un parfum de délinquance, entre Mafia et Camorra. L’identification est la preuve que nous participons à la société.
Traçabilité
Une fois une facture émise il faut la garder. D’abord pour montrer que le produit donné nous appartient ou que nous avons de droit de l’utiliser, que nous ne l’avons pas volé, ensuite pour faire valoir nos droits, à garantie en cas de défaut, à retraite, à remboursement, au bon de fidélité…
Et puis, tout simplement parce la loi nous y oblige. Les factures doivent être gardée 10 ans pour les entreprises commerciales, 3 ans pour les particuliers (en cas de contrôle fiscal), les bulletins de salaires doivent être gardés jusqu’à la retraite et au delà, etc. Ces durées sont proches de l’éternité pour un système d’information, qu’il soit classique ou numérique. Une fois le document classé, il est plus facile de le garder, que de le retrouver et le trier pour pouvoir le jeter.
Il en est de même de tout système d’information. Et le numérique a de ce point de vue une grande efficacité. Nos ancêtres ne nous ont souvent laissés que quelques tessons de poterie que retournent les archéologues, ou des photos jaunies de personnages dont nous ignorons l’identité. Nous laisserons à nos descendants des millions de documents sur la Toile (heureusement le coût de la mémoire électronique est en baisse constante).
Il peut paraître curieux de penser que cette traçabilité s’applique aussi à nos mails ou aux facéties que nous mettons sur FaceBook. C’est oublier que l’un comme l’autre peuvent servir à des usages commerciaux. De plus en plus, les commerçants même traditionnels se servent de la messagerie pour nous adresser les factures. Facebook propose des options permettant de vendre et faire du commerce. Et de toute manière, faire la différence entre activités économiques et le reste est souvent difficile. Cette photo de la famille autour de la tante Germaine postée sur Facebook pourra servir à montrer que le vase Ming hors de prix était bien sur le dessus de la cheminée et qu’il a été dissimulé lors de la succession.

Le devoir de mémoire

La traçabilité et la capacité d’identification que permet le numérique nous ont fait franchir un pas exceptionnel. Cela commence à faire peur. Certains parlent de droit à l’oubli, de droit de retrait, de protection des droits individuels. Ils craignent l’arrivée de Big Brother, l’emprise que donnerait sur nous cette capacité exceptionnelle de garder trace de nos actes.
Mais, comme le dit Platon dans Phèdre, l’écriture est un remède pour la mémoire. C’est sa première fonction. Tout système d’information est une écriture, et effectivement il est d’abord fait pour garder trace de ce qui s’est passé, de nos droits et de nos devoirs.
Dans son ouvrage «L’an Mil», Georges Duby nous rappellent le rôle essentiel des documents à la fois au moment de leur production, et pour les générations suivantes. Il parle ici de chartes du moyen-âge que les hasards de la conservation des archives ont permis de conserver.
« Certes, hormis les gens d’Église, personne en ce temps ne savait lire. Mais dans les assemblées où les monastères et les évêchés venaient plaider contre les usurpateurs de leurs possession, les chefs de bandes et leurs cavaliers n’osaient pas mépriser trop ouvertement des parchemins, que leurs yeux pouvaient voir ici et là marqués du signe de la croix, et où les hommes capables de les défricher trouvaient la mémoire précise des transactions anciennes et le nom des hommes qui en avaient été les témoins. »… « Ces écrits procurent des témoignages irremplaçables. Sans eux, on ne saurait presque rien des conditions économiques, sociales et juridiques ; ils permettent d’entrevoir comment s’établissait la hiérarchie des statuts personnels, comment se nouaient les liens de la vassalité, comment évoluaient les patrimoines, et ils jettent de rares lueurs sur l’exploitation des grandes fortunes foncières.  Mais les documents de ce type ne sont utiles que s’ils sont denses. C’est seulement en rassemblant en gerbe les indications laconiques que chacun d’eux contient que l’on peut,.. tenter de s’en servir pour reconstituer, non sans hésitations, et non sans d’énormes lacunes, le réseau des relations humaines. »
Le système d’information nous fait échapper à la barbarie, aux rapports basés sur la force, faute d’avoir garder la mémoire des engagements. Il structure nos rapports sociaux, et la conservation de la moindre facture, du moindre document, nous permet de nous souvenir des liens qui se sont noués, de l’organisation sociale dans laquelle nous vivons.

Bibliographie

Georges Duby : L’An Mil (paru en 1974 et réédité dans le volume Féodalité, Collection Quarto, Gallimard ; 1996)
Jean-François Fogel et Bruno Patino : La condition numérique (Grasset-2013)
Dominique Cardon : A quoi rêvent les algorithmes-Nos vies à l’heure des big data (Seuil-2015)
Nicolas Colin, Henri Verdier : L’âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numérique (Armand Colin-2015)

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