Dactylo Rock

Elles travaillent le jour et la nuit
Dactilo RockEt même parfois tous les samedis
Les dactylos rock
Elles sont les plus parfaites
Elles chantent en tapant à tue-tête
Be bop a Lula !
(Léo Missir Claude Lemoine)
La chanson d’Eddy Mitchell nous rappelle un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Comme déjà dit, le premier objet du développement du numérique n’est pas de faire des romans ou d’échanger des cartes postales numériques, mais d’améliorer l’efficacité des échanges. Et les premiers à le comprendre furent les services administratifs des entreprises.
La construction des cathédrales ouvrières, typiques du capitalisme de la révolution industrielle s’accompagna de l’apparition de ces services administratifs. Des tâches, considérées comme subalternes, accomplies souvent par la femme du commerçant ou de l’artisan se développent : vente, achat, comptabilité, paiement des salaires. Autant de métiers qui n’apparaissaient qu’à peine dans le monde des artisans et des boutiquiers où ils étaient réalisés « après le travail ». La concentration des ouvriers, l’éloignement des lieux de consommation et d’approvisionnement en matière première, fit qu’ils prirent de plus en plus de place, nécessitant de véritables spécialistes, à l’ombre des cheminées des usines.
Ces services apparurent tout de suite comme une plaie. Alors que les machines et le taylorisme permettaient des gains de productivité sur la production des biens, la croissance de ces services « non productifs » apparaissait comme une contrepartie couteuse.

L’arrivée de la bureautique

Les ingénieurs inventèrent des machines pour retrouver une certaine productivité, machines à calculer, à écrire, telex, ronéo, photocopieuses… Une population, généralement féminine, de spécialistes de la conduite de ces machines peupla les services administratifs. Et commença le ballet des corrections en tout genre : fautes d’orthographe, de français, de calcul, de sens.
Jusqu’à ce qu’arrive le micro-ordinateur.
Je revois encore le regard troublé de la secrétaire lorsque que je lui annonce que désormais je me chargerais moi-même des corrections. Elle avait compris que la fin de son métier était proche.
Les dactylos sont devenues secrétaires, puis assistantes de service. Elles arrêtèrent le travail de frappe, de mise en page, de gestion des copies, et prirent en charge la gestion des fournitures, des voyages, des organisations de réunion ou de séminaire. Le tout sans revalorisation du salaire.

Gestion du répétitif

A coté des travaux quotidiens, il y avait les taches répétitives, bulletins de salaires, devis et factures clients, comptabilité, etc.
D’abord ce fut l’époque du batch. L’utilisateur de base remplissait un formulaire en triple ou quintuple exemplaires reliés par des carbones qui salissaient les doigts. Puis il envoyait quelques feuilles avec les documents justificatifs authentifiés avec signatures et tampons de rigueur. Ils arrivaient au service central où des perfo-verif créaient des cartes que des ingénieurs en blouse blanche faisaient avaler à la machine. Une fois par mois, le traitement sortait les documents demandés et des listings poussés dans des imprimantes à picots. Il fallait être patient.
Ensuite vint le transactionnel. Plus de monde travaillait avec la machine. Ils tapaient des données sur un clavier, et voyaient le résultat s’afficher en lettres vertes lumineuses sur fond noir. C’était le « temps réel », quasiment magique qui permettait de répondre immédiatement au client ou au collègue.
Puis apparut le client/serveur. Tout le monde avait un ordinateur personnel avec un écran graphique. Managers et concepteurs-développeurs constatèrent que les utilisateurs faisaient moins d’erreurs avec des icones, des cases à cocher et une souris, qu’en tapant des instructions sur un clavier. L’ordinateur du client gérait l’interface homme-machine, et les données étaient envoyées sur un serveur où elles étaient traitées puis classées dans des bases de données. Cet âge fit la gloire d’Oracle et la fortune de son patron Larry Ellison.
Aujourd’hui, nous en sommes à la mobilité. Le client passe sa commande directement sur internet, le chef de chantier remplit son compte-rendu sur sa tablette, bottes aux pieds, le contrôleur d’usine annonce la sortie d’une pièce avec un terminal de saisie portable, ect. Tous les traitements qui suivent sont automatisés, les factures partent par échanges électroniques de documents, la paye est virée directement sur votre compte et vous êtes averti par SMS. Les taches des anciens services administratifs ont été automatisées. Il leur reste des travaux non répétitifs comme la surveillance du marché, la veille règlementaire des nouvelles normes ou lois.

La catastrophe sociale arrive dans un certain temps

Tous ces travaux d’informatisation coutaient chers. A peine une étape terminée, tout était déjà périmé, et il fallait recommencer. Les nouvelles technologies permettaient de répondre à de nouveaux besoins mais obligeait à mettre au gout du jour les anciennes applications. Les managers demandèrent que l’on fasse les choses à l’économie. Il fallut réutiliser les anciennes applications autant que possible et le système d’information de l’entreprise devint un empilement désordonné de couches plus ou moins compatibles entre elles. Le déploiement coutait plus cher que la conception et le développement des nouvelles applications. Il fallait former les utilisateurs, les équiper d’ordinateurs, de scanners, d’imprimantes, installer les applicatifs clients sur les postes de travail, gérer les habilitations. Il fallut donc aussi faire à l’économie, limiter le nombre d’utilisateurs et de sites à équiper.
Ensuite il restait la question du plan B et de l’environnement.
Comment faire si la machine ne fonctionnait pas, comment répondre si le système génère des anomalies. Les meilleurs esprits rêvent au possible « retour en manuel ». On envisage le plan B, qui s’avère impraticable si les personnes compétentes ne sont pas conservées.
Et quelle sera la réponse de l’environnement, des clients, des fournisseurs, de l’administration, des personnes responsables de la production. Accepteront-ils de se passer du sourire d’un interlocuteur, de la possibilité de poser n’importe quelle question. Des armées de juristes s’employèrent à démontrer que le passage au numérique posait d’insolubles problèmes légaux et réglementaires.
La transformation se fit donc à l’économie. Chaque manager observait ce que faisaient les autres, ne souhaitant pas être le premier à prendre le risque de la dématérialisation. Dans les métiers de succursales, il gardait les agences, tout en développant un site internet.  Il conduisait un pied sur le frein et l’autre sur l’accélérateur.
Il n’est pas étonnant que les gains de productivité attendus n’aient pas été au rendez-vous. Les managers se sont plaints de dépenser sans compter pour un retour médiocre, de la perte de compétitivité induite.
Puis un jour arrive une nouvelle génération. Elle a l’habitude de dialoguer avec un écran, Michel Serres les appelle Petite Poucette, du fait de leur dextérité à saisir des données sur l’appareil. A force de redondance, les machines et les programmes sont devenus d’une fiabilité exceptionnelle. L’Etat s’est aperçu que la masse de données collectées lui permettait de lutter contre le terrorisme.
Il n’y a donc plus de raisons d’appuyer sur le frein, car les technologies sont là et acceptées. Cela fait que les services administratifs sont socialement la sidérurgie de demain.
En 2013, un rapport venu l’Université d’Oxford affirmait que 47% des emplois étaient menacés par le numérique. Il partait de l’hypothèse que si 70% d’un emploi avait un caractère répétitif, le salarié pouvait être remplacé par une machine. En partant de la même hypothèse, mais en tenant compte du fait qu’un même emploi peut être fait d’une manière différente d’une entreprise à l’autre, l’OCDE a produit en 2016 un rapport affirmant que le nombre d’emplois perdus n’est que de 9%. Le rapport de France Stratégie propose un chiffre de 15%.
La réponse réelle n’est pas liée à la technique mais à la capacité de changement des organisations. « …la comparaison du degré́ de robotisation de l’industrie dans d’Europe ou l’exemple du déploiement des caisses automatiques dans la grande distribution montrent que l’automatisation des emplois ne se résume pas qu’à une question technologique : un emploi n’est pas nécessairement remplacé par une machine des lors qu’il peut techniquement l’être. D’autres facteurs influencent le déploiement des automates comme le mode d’organisation du travail, l’acceptabilité́ sociale et la rentabilité́ économique. La révolution numérique étant à la fois source de destruction, de transformation et de création d’emplois, la seule analyse des emplois potentiellement remplaçables par des machines ou des logiciels ne permet pas de conclure sur l’effet global de l’automatisation sur l’emploi… »
Et donc à la question : En combien de temps l’automatisation de l’économie va-t-elle se faire ? La réponse est celle du sketch de Fernand Raynaud : Combien de temps le fût du canon met-il pour refroidir? « Un certain temps »
Ce qui ne nous avance guère.

Bibliographie

Philippe Askenazy : Tous rentiers (Odile Jacob-2016)
Nicolas Le Ru : L’effet de l’automatisation sur l’emploi : ce qu’on sait et ce qu’on ignore (France Stratégie : note d’analyse juillet 2016)
Alain Lefebvre et Laurent Poulain : Cow-boys contre chemin de fer ou que savez vous vraiment de l’histoire de l’informatique (Amazon-2012-2013)

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