Du bœuf aux fraises

01 BoeufCet été 2016, nous visitions un village de l’Aveyron. A la retraite depuis longtemps, notre guide était le fils de l’ancien boucher du village. En ce temps lointain, celui-ci servait du bœuf uniquement au moment des fêtes (Noël, Pâques). Avant de les mettre à l’étal, il promenait les bœufs vivants dans les rues du village pour permettre aux habitants de juger de la santé des bêtes. Il les abattait ensuite, et au dessus de l’entrée de sa boutique, il exposait les cornes des bêtes abattues dont la viande était mise en vente. Il offrait ainsi une traçabilité à laquelle un spécialiste de l’assurance qualité n’aurait rien eu à redire.
Aujourd’hui, entre la bête vivante et le morceau de viande dans notre assiette se sont déroulées toute une série de transactions, dont nous n’avons qu’une idée lointaine. Ce n’est que lorsque cette chaine dysfonctionne que nous découvrons son existence. Prenons l’exemple de l’affaire Spanghero en 2013.
Etape 1 : Une société suédoise de commercialisation de plats surgelés, travaillant pour l’approvisionnement des marchés britanniques et français décide de sous-traiter à une société française implantée à Metz la fabrication de lasagnes aux bœufs;
Etape 2 : la société messine demande à sa filiale au Luxembourg de fabriquer ces plats surgelés ;
Etape 3 : La filiale n’a pas de viande de bœuf à disposition et s’adresse à l’entreprise Spanghero, située dans le Lauragais pour lui fournir ce composant ;
Etape 4 : Spanghero n’a pas lui-même de viande et recherche ce produit à bon prix sur le marché, pour cela il s’adresse à un commerçant chypriote ;
Etape 5 : celui-ci se tourne vers un homologue néerlandais qui lui propose de la viande de cheval d’origine roumaine ; celle-ci est particulièrement économique car la réglementation roumaine vient d’interdire aux voitures à cheval de circuler sur les routes nationales ; les paysans ont donc envoyé à l’abattoir des bêtes dont ils n’avaient plus l’usage ;
Etape 6 : l’abattoir roumain livre la viande de cheval à Spanghero ;
Etape 7 : L’entreprise du Lauragais envoie à l’usine du Luxembourg la viande, étiquetée bœuf au lieu de cheval ; celle-ci est utilisée pour la fabrication des lasagnes et envoyée chez les consommateurs anglais en barquettes congelées.
Ici trois remarques :

  • Jusqu’à l’étape 6, personne n’a vu le moindre morceau de viande ; les échanges sont dans une économie virtuelle, faite de fax, de mails, de coups de fils, entre des gens qui ne se voient pas et probablement ne se connaissent pas ;
  • Ce réseau d’échange a permis de savoir qu’il existait une occasion de profit grâce au changement du code de la route dans un pays lointain ;
  • Il y a tromperie sur la marchandise ; Mais ceux qui commettaient ce délit, pouvaient le voir comme mineur : pas de risque pour la santé, le gout de la viande était noyé dans la sauce et les lasagnes; ainsi un commerçant qui vit dans une région où chaque ville a sa boucherie chevaline a pu vendre de la viande à des consommateurs pour qui manger du cheval s’apparente à une pratique cannibale.

Ces trois points sont sans doute parmi les enjeux majeurs du changement apporté par le système d’information numérique.
Les interlocuteurs peuvent se croire dans un monde virtuel, parce qu’ils ne voient pas le produit échangé.
Il est possible d’échanger des biens ou des services, dont le client connaît peu de chose d’un bout à l’autre de la planète. Qui sait que la plupart des fraises consommées en Europe viennent de Chine. Non pas celles que nous achetons fraiches, mais celles qui servent à parfumer yaourts, desserts au sojas, boissons… Que savons nous de la manière dont elles sont cultivées, des produits phytosanitaires utilisés ?
Ensuite, ont été mis en relation des personnes de cultures différentes. Le seul fait qu’ils puissent communiquer a pu donner le sentiment qu’elles partageaient les mêmes références et les mêmes valeurs.
Ainsi trois éléments clés de tout échange sont mis en question : l’échange est-il réel ? Quel produit est échangé ? Qui est celui avec qui j’échange ?
La technique numérique est une partie de la réponse à la question : en apportant une traçabilité et une qualité d’identification inédite, elle aide à se retrouver dans les fake news (même si elle contribue aussi à les répandre).
Mais la technique ne peut à elle seule suffire à écarter ces risques. Une réponse complémentaire est organisationnelle, politique au sens le plus fort du terme. Chaque contrat passé doit contenir une exigence d’ouverture et d’honnêteté de la part des parties, chaque loi doit apporter la confiance aux interlocuteurs, chaque traité entre Nations doit garantir la transparence.
Enfin, il faut changer les mentalités de ceux qui échangent. Ils doivent en permanence avoir en tète que celui avec qui ils discutent n’a pas nécessairement les mêmes idées et même qu’il peut vouloir vous tromper. Il ne s’agit pas d’avoir une vision paranoïaque, complotiste du monde. Mais juste en permanence se rappeler que l’espace d’aujourd’hui est un monde ouvert, qu’il nous permet d’échanger avec d’autres, avec qui nous ne partageons pas nécessairement les valeurs.
Jamais la technologie n’a donné autant de moyens pour communiquer. Jamais autant d’hommes, n’ont parlé ensemble directement ou par l’intermédiaire de truchement divers. Mais, la technique évolue plus vite que les organisations et les mentalités. Nous n’avons pas les reflexes pour parler avec les autres, vérifier leurs identités, leurs cultures, et éviter les malentendus et les incompréhensions. Nous devrons être patients.

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