Le fou et le professeur

« The professor and the madman » est un film dont la sortie est annoncée fin 2017. Les acteurs principaux sont Sean Penn et Mel Gibson. Il est basé sur un roman lui même inspiré d’une histoire vraie.
Voici l’intrigue. Au milieu du XIXe, des intellectuels d’Oxford mettent en chantier un Dictionnaire de la langue anglaise. La première version de l’Oxford English Dictionnary sera finie d’éditer en 1928, soit soixante-dix ans après le début de l’aventure. Les promoteurs avaient demandé au public britannique d’envoyer des contributions à ce travail. Le deuxième responsable James Murray élargit les demandes de participation aux Etats-Unis et aux différentes colonies britannique.
L’un des contributeurs les plus prolifiques était un américain, William Chester Minor. Celui-ci envoyait régulièrement des propositions de réponses à James Murray. La qualité et la quantité de ces réponses firent qu’il devint le deuxième plus important contributeur du dictionnaire.
Lorsque Murray rencontra Minor pour la première fois après plusieurs années de correspondance, il découvrit qu’il était en fait enfermé dans un hôpital psychiatrique. Chirurgien de profession, il avait assassiné un ouvrier dans une crise de démence paranoïaque. Enfermé à vie, il avait trouvé dans la rédaction des notes du dictionnaire à la fois un passe-temps et le moyen de retrouver une utilité sociale.
Les amateurs de Wikipédia et des logiciels libres voient bien la morale financière de cette histoire : il faut être fou pour contribuer bénévolement à une œuvre. Pourtant une partie de l’histoire du numérique est celle de personnes mal payées ou pas payées du tout, qui, comme Minor, rédigèrent des milliers de pages d’écriture.

Travaux féminins

Au début de l’informatique, la fabrication des machines était au centre de l’attention. Le câblage des réseaux et le soudage des cartes imprimés, voilà ce qui étaient vus comme les taches essentielles.
On laissa aux femmes l’écriture du code et la perforation des cartes qui servaient à introduire ces programmes dans l’ordinateur. Comme la dentelle de Calais, les bracelets en macramé, ou les paniers en rotin, la réalisation des logiciels était un art féminin. C’est à l’amiral Grace Hopper (1906-1992) que nous devons le premier programme de compilation et les bases du COBOL (premier langage de programmation plus proche du langage courant que du langage machine). Avec elle, une nuée de femmes, développèrent des programmes et firent de la saisie de données.
Est-ce cela qui donna l’idée qu’un programme ne valait rien ? Les informaticiens étaient prêts à acheter des machines, moins à payer pour des lignes de programmes. Le travail réalisé ne paraissait pas avoir de valeur.

Copier n’est pas voler

Un autre phénomène intervient. Les économistes disent de l’information qu’elle est un bien non rival. En effet, lorsque vous voler un bien matériel comme un marteau ou un ordinateur, le volé ne peut plus l’utiliser, ne peut plus effectuer certaines tâches. Il a réellement perdu quelque chose. Si vous copiez une information comme un programme installé sur ce même ordinateur, pour l’installer sur un autre ordinateur, le premier propriétaire peut encore l’utiliser. Quelque part il n’a rien perdu.

Les hackers

Il y avait donc une double considération, d’une part les premiers ingénieurs n’avaient pas compris la centralité du programme dans le numérique, d’autre part et il s’agissait d’un bien non rival, dont la copie n’empêchait personne de travailler. Cela fit que personne n’attacha d’importance particulière au développement de programmes. Par exemple, les laboratoires Bell développèrent le système d’exploitation UNIX pour leurs propres besoins et le vendirent pour un prix dérisoire aux Universités à partir de 1975, concentrant leurs efforts commerciaux sur la vente d’équipements téléphoniques. Ils laissèrent ces Universités développer des clones de leur programme.
Ces mêmes Universités avaient permis à leurs étudiants de développer des programmes sur leurs ordinateurs dès les années 50. Partout, aux Etats-Unis des étudiants se lancèrent dans la rédaction et l’échange de codes. Attrait de la modernité, plaisir de se confronter à des problèmes logiques complexes, quelque soient les motivations profondes de ceux qui se lancent dans cette activité, le hacking est presque aussi ancien que l’industrie numérique.
Le hacker est devenu une figure familière de notre culture. Il apparait régulièrement au cinéma comme en littérature : Millenium, Die Hard 3, WarGames, Matrix, etc.

Il faut payer

C’est à cette atmosphère libertaire que s’attaqua Bill Gates.
Au milieu des années 70, le vent avait commencé à tourner. D’abord, les industriels comprirent que le programme jouait un rôle central. C’est lui qui permettait de multiplier les nouveaux usages de cette machine à calculer universelle qu’était l’ordinateur. De plus, il devenait évident que son développement demandait des heures de travail, et que le bien soit rival ou non, il avait une valeur qu’il fallait protéger.
Microsoft avait développé un système d’exploitation pour l’Altaïr, et constatait que ce programme était régulièrement copié sans rétribution. En 1976, dans une lettre ouverte qu’il fit publier dans plusieurs revues destinées aux geeks il écrivit : « Comme la majorité des amateurs devraient le savoir, la plupart d’entre vous volent leurs logiciels. Le matériel doit être acheté, mais les logiciels sont une chose que l’on partage. Qui se soucie de savoir si les personnes qui ont travaillé dessus seront payées ? » En conséquence il demandait aux lecteurs qui disposaient d’un logiciel copié de lui envoyer le paiement.
A partir de ce moment là, le logiciel devint une marchandise comme une autre qu’il fallait payer si on voulait pouvoir l’utiliser.

Les enfants des hackers

Gates n’a pas cependant convaincu tout le monde. Il put d’autant moins convaincre qu’il bâtît une fortune colossale sur les droits de ses logiciels. Il apparut rapidement que dans le paiement du programme, il y avait, indissolublement liés, la rémunération d’un travail, et une rente de situation.
C’est pourquoi se développèrent face à l’offre de Microsoft des solutions de logiciels libres, open-source, que l’on pouvait acquérir sans payer des sommes astronomiques. Linux, système développé par Richard Stallman et Linus Torvalds est le prototype de ce type de logiciel, mais il est possible de citer aussi Mozilla, OpenOffice, WorldPress, etc. Tous ces outils sont le résultat de la collaboration de hackers, regroupés dans des communautés plus ou moins informelles.
Le logiciel libre cassa les monopoles de Microsoft et Apple, les obligeant à baisser leurs prix. Il proposa un nouveau modèle économique basé sur la collaboration d’une multitude d’acteurs.
Non seulement ces acteurs ne sont pas fous, mais ils jouent un rôle essentiel dans notre économie.

Bibliographie

    • Walter Isaacson : Les innovateurs (Jean-Claude Lattès-2015)
    • James Gleick : L’information, l’histoire, La théorie, Le déluge (Cassini-2015)
    • Article Wikipedia : Hacker (sécurité informatique) (état au 7 septembre 2017)
    • Article Wikipedia : The professor and the madman (état au 23 aout 2017)

 

Cet article, publié dans écriture, informatique, propriété intellectuelle, système d'information, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s