« Tears in rain » : le souvenir de Blade Runner

Blade Runner 2A l’occasion de la sortie de Blade Runner 2049, faisons un retour sur un classique de la culture Geek, le premier Blade Runner.

Rappel de l’intrigue

Blade Runner est un film du cinéaste Ridley Scott paru en 1982 d’après un roman de Philip.K.Dick. L’action se passe en 2019, à Los Angeles. Les humains ont commencé à émigrer dans des colonies sur de nouvelles planètes. Pour préparer le terrain de ces colonies, la société Tyrell Corporation a créé des répliquants, créatures artificielles dotées de superpouvoirs. Il leur est interdit de revenir sur terre. Bravant l’interdiction, un groupe de répliquants a débarqué à Los Angeles. En effet leur code génétique les programme pour mourir jeune. Ils espèrent que Tyrell Corporation pourra allonger leur durée de vie.

No future

Le film Blade Runner fut d’abord remarqué pour son esthétique. Outre leur beauté, les décors étaient marqués par leur crasse. Le spectateur ne sait pas s’il est dans des ruines ou un paysage futuriste. Harrison Ford est habillé comme un détective des années 30, les répliquants ressemblent à des punks (le mouvement avait à peine cinq ans d’existence à la sortie du film). Décors et costumes des personnages mélangent l’ancien et le moderne. Est-ce une fin du monde ou les nouvelles colonies annoncent-elles un éternel nouveau monde vers lequel iront les colons. Blade Runner n’annonce rien, ne prédit rien de ce que sera le futur. Les personnages vivent, ou plutôt survivent dans l’instant, le moment présent.

It’s better to burn out than to fade away

La quète des répliquants, pour laquelle ils ont pris des risques s’avère sans issue. Ils parviennent à Eldon Tyrell, le patron de la société. Mais celui-ci leur révèle que ce n’est pas possible de prolonger leur vie. Ils ne sont fondamentalement que des humains, avec la même réserve d’énergie à la naissance. Leurs pouvoirs augmentés se payent d’un raccourcissement de leur vie.
Quelque part les répliquants sont comme les membres des équipes projets. Les répliquants ont des superpouvoirs, les concepteurs développeurs ont des super-compétences, qui elles aussi inquiètent leur entourage. Les répliquants explorent des planètes nouvelles, les concepteurs-développeurs découvrent de nouveaux outils, de nouvelles façons de travailler, ils participent à l’aventure de leur temps, celle du numérique. Ils sont loin de la vie routinière de ceux qui vivent dans des processus répétitifs. Mais tout cela se paye de tress, de fatigue, de dépressions lorsque les projets s’arrêtent. « It’s better to burn out than to fade away » (il vaut mieux bruler que se consumer doucement) chantait Neil Young, dans son hommage aux Punks. Kurt Cobain le leader de Nirvana laissera ces paroles pour expliquer son suicide. Nombre de concepteurs-développeurs en fin de projet ont sans doute envie de reprendre ces paroles.

Test de Turing

Le personnage d’Harrison Ford est engagé pour pourchasser les répliquants. Pour les repérer il leur fait passer une sorte de test de Turing. Si ce sont des créatures artificielles le souvenir de leur naissance, leur enfance est factice. La mémoire fait l’humain, dit le film.
A l’issue du combat final qui l’oppose à Harrison Ford, le chef des répliquant joué par Rudger Hauer meurt. Il n’est pas vaincu par son adversaire, mais il décède de la mort jeune qu’a programmé Eldon Tyrell. Avant de mourir, il prononce une sorte de testament final :
« I’ve… seen things you people wouldn’t believe… Attack ships on fire off the shoulder of Orion. I watched c-beams glitter in the dark near the Tannhäuser Gate. All those… moments… will be lost in time, like …tears… in… rain. Time… to die… » « J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. De grands navires en feu surgissant de l’épaule d’Orion. J’ai vu des rayons-C briller dans l’ombre de la Porte de Tannhäuser. Tous ces moments se perdront dans l’oubli, comme les larmes dans la pluie… Il est temps de mourir. »
Les répliquants n’ont pas que des souvenirs artificiels. Ils ont aussi des souvenirs propres, issus des aventures qu’ils sont seuls à avoir vécus. Le répliquant est devenu un humain, avec sa destinée tragique. P.K.Dick ne croyait sans doute guère à la promesse d’éternité du transhumanisme.

Un océan de larmes

Lorsque Blade Runner est paru, les systèmes d’informations tiennent encore une place limitée dans la vie quotidienne. Il est donc encore possible de penser que l’essentiel des souvenirs sont éphémères.
Aujourd’hui, les mémoires artificielles ont envahies l’espace. Elles conservent la marque de notre passage. Elles contiennent non seulement des textes, mais aussi des sons et des images, demain peut-être des odeurs, des sensations tactiles que l’on pourra reproduire et faire revenir grâce à l’impression 3D. Elles conservent également des traces plus impalpables : ouvertures de pages internet, nombre de modifications réalisées sur des données, géolocalisation.
Progressivement les larmes de souvenir dont parle le répliquant forment des lacs que l’orage du temps ne parvient plus à diluer. Rien ne disparaît et nous nous y habituons.
Les séries policières nous familiarisent à cette conservation, et celle-ci nous devient naturelle. C’est devenu une facilité habituelle des scénarios au cinéma comme à la télévision, que d’utiliser nos traces numériques. Les restes d’ADN sous les ongles de la victime, les messages téléphoniques, les comptes bancaires, les cameras de vidéo-surveillance…Tout cela remonte dans le Cloud Computing et permet in fine de confondre l’assassin.
Toute cette masse d’information devient de nouvelles planètes à explorer. Comme les répliquants, les concepteurs-développeurs traversent les Portes de Tannhauser. Ils ont de nouveaux problèmes à traiter, de nouveaux algorithmes à créer. En même temps, les questions posées sont de plus en plus complexes. Nous sommes toujours plus nombreux, plus vieux et plus malades, dans un environnement pollué et aux ressources de plus en plus rares. Le système d’information numérique nous aide à trouver de nouvelles solutions. Il nous permet de survivre, mais nous ne savons pas si nous allons vers l’aube ou le crépuscule.

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