La pensée magique du Bitcoin

monnaie d'orLe bitcoin est le dernier sujet à la mode de la blogosphère. Le Monde et les Echos lui ont consacrés chacun un dossier. Plusieurs Prix Nobel d’économie, (Tirole, Stiglitz, Krugman) ont produit des tribunes sur cette monnaie.

Small is (not) beautiful

Pour les théoriciens de l’économie de marché, plus c’est petit, mieux c’est. Le petit est plus souple, plus réactif, plus à l’écoute, c’est le petit poucet contre l’ogre, David contre Goliath. Les Etats et les multinationales sont nécessairement bureaucratiques, ennemis de l’innovation, incarnations potentielles de Big Brother, ce géant totalitaire et opprimant. L’économie de marché porte en elle le rêve toujours réactualisé d’un marché fait d’artisans, de boutiquiers et de consommateurs familiaux, aucun ne pouvant prendre la place de la « main invisible », imaginée comme nécessairement bienveillante.
Le bitcoin, cette nouvelle monnaie algorithmique est un produit de ce rêve, ses thuriféraires cherchant à se débarrasser grâce aux algorithmes de l’emprise de l’Etat.

C’est quoi une monnaie ?

Vous recevez de la monnaie en contrepartie de la vente d’un bien ou d’un service. Elle permet d’éviter le troc, qui devient difficile lorsqu’il s’agit d’un échange entre un maçon constructeur de maison et un fabricant de savates.
Celui qui a reçu de la monnaie souhaite qu’elle conserve sa valeur d’échange. Il veut pouvoir acheter une quantité de biens égale à la valeur de celui qu’il a cédé.
C’est pourquoi, la valeur de la monnaie a bénéficié pendant longtemps de deux garanties :

  • L’Etat ; depuis Crésus d’après Hérodote, c’est l’Etat qui bat monnaie et chasse la fausse monnaie ; le privilège de faire la monnaie, est une caractéristique parmi les plus constantes du pouvoir régalien ;
  • L’usage d’un métal précieux pour faire la monnaie ; la monnaie a ainsi une valeur intrinsèque égale à sa valeur comme objet d’échange ; pas besoin d’Etat pour vérifier la valeur de la monnaie ; il suffit de la balance du changeur.

Cette double garantie a existé tant que les monnaies ont été basées sur l’étalon or. Certes la monnaie papier existe depuis la lettre de change du moyen-âge, mais, elle était toujours censée pouvoir être échangée contre de l’or.
En même temps, plus le volume d’échanges augmente, plus il faut de monnaie. La découverte de l’or des Amériques a permis le développement des échanges et la croissance économique tout en conservant l’étalon or.
Cela change au XX siècle. Les pays européens vendent leur stock d’or pour financer la guerre de 14, et abandonnent l’étalon or (ils ne sont plus capables de donner du métal précieux en contrepartie de la monnaie papier qu’ils ont émise pour financer leur dette).
Les Etats-Unis abandonnent en 1972, suite à l’accumulation de dettes pour financer la guerre du Viet Nam et leur déficit extérieur. Depuis cette date, toutes les monnaies se sont dématérialisées, et leur trace dans les échanges sont de simples écritures dans des comptes électroniques. Le « bas de laine » n’existe plus que virtuellement, et le maintien de sa valeur dépend des seules banques centrales. Pour tous les libertariens et libertaires du monde, c’est une insupportable main mise sur la monnaie par l’Etat. Les banques centrales sont seules maîtres de la valeur de la monnaie, et peuvent décider suivant la vieille expression de « faire tourner la planche à billet », provoquant l’inflation et la perte de valeur de la monnaie.

Le bitcoin

En février 2009, un dénommé Satoshi Nakamoto (son identité exacte n’est pas connue) déposa un programme sur un site internet. Ce programme, lorsqu’il tourne sur un ordinateur, génère des unités de monnaies, des bitcoins. Ceux-ci rétribuent les opérateurs qui ont accepté de faire tourner le programme sur leur ordinateur. Le programme génère le bitcoin dans un registre virtuel partagé par tous ceux qui acceptent de faire fonctionner le programme. En même temps il sécurise la transaction en la partageant avec tous ceux qui acceptent d’utiliser ce logiciel. L’activité de création d’unités est appelée le minage, la chaine informatique permettant la génération du registre virtuel est appelée la blockchain.
Le système est totalement décentralisé. Il n’y a pas d’administrateur central vérifiant la réalité et la validité des transactions. C’est la construction du programme et le jeu des échanges entre les mineurs qui assurent seuls la sécurisation des bitcoins. La contrepartie de cette décentralisation est la nécessité de faire tourner la chaine en permanence, et de ce fait, le maintien de la blockchain génère une dépense énergétique importante. Un calcul récent considère que cette dépense est de 26 térawatts/heures par ans, soit l’équivalent de la consommation électrique d’une ville française de 3700 habitants.
Pour que le bitcoin soit autre chose qu’une monnaie de Monopoly, il faut qu’il puisse être utilisé comme moyen de paiement. WordPress, Paypal, des opérateurs chinois ont accepté que des paiements soient effectués en bitcoin. La commission électorale des Etats Unis a accepté en 2014 que les campagnes soient financées en bitcoin.
Par ailleurs un certain nombre de places de changes acceptent l’échange de bitcoin contre d’autres monnaies. Bref sans être un moyen d’échange courant, le bitcoin devient progressivement une monnaie insérée dans le système monétaire mondial.

Un système sans outil de pilotage

Parce qu’il est totalement décentralisé, le système du bitcoin n’a pas de pilote.
Or, comme dit précédemment, la quantité disponible d’une monnaie (dit masse monétaire) est une fonction du volume d’échange réel effectué avec elle. Et l’évolution de cette masse monétaire nécessite un réglage fin. Si la masse monétaire augmente plus vite que le volume d’échange, la valeur de la monnaie diminue : c’est l’inflation qui peut muter en hyperinflation (les économies des épargnants disparaissent). Si le volume des échanges augmente plus vite que la masse monétaire, le prix des biens diminue, c’est la déflation, qui mute en récession (les entreprises cessent de produire des biens dont la valeur diminue). Pour surveiller ce rapport essentiel au fonctionnement d’une économie, les banques centrales disposent de tout une batterie d’indicateurs, indices de prix, Produit Intérieur Brut (PIB), cours de changes, suivi des échanges extérieurs. La production de ces indicateurs suppose tout un système statistique, à base d’enquêtes, de relevés, de traitements de l’information.
Rien de tel n’existe pour le bitcoin, et ceci explique largement les variations erratiques de sa valeur. Personne ne vérifie que la création de bitcoin répond à un besoin d’échange réel. La masse monétaire qui se crée ainsi est sans rapport avec l’évolution de l’économie réelle.
C’est précisément ce point que marque Jean Tirole dans sa tribune contre le Bitcoin. « Le bitcoin est peut-être un rêve libertarien mais c’est aussi un authentique casse-tête pour quiconque considère la politique publique comme un complément nécessaire de l’économie de marché. …. Et comment les banques centrales peuvent-elles mener des politiques contre-cycliques dans un monde de crypto-monnaies privées ? »
Tel est le paradoxe du bitcoin. C’est un pur produit du système d’information numérique, mais il n’a pas lui-même de système d’information permettant de le piloter, et ses afficionados ne souhaitent pas qu’il y en ai. La théorie sous-jacente au Bitcoin, c’est une forme de pensée magique : en l’absence d’un responsable, et d’un mécanisme de régulation, les décisions de l’ensemble des acteurs aboutiront à un bien commun. Le monde n’est pas aussi bien fait.

Bibliographie

Clarisse Herrenschmidt : Les trois écritures : Langue, nombre, code (Gallimard-2010)
Jean Tirole : There are many reasons to be cautious about bitcoin (Financial Times-5/12/2017-traduction publiée sur le site Le nouvel économiste.fr)

 

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