Les règles d’Elinor 1 : Y-a-t-il un propriétaire dans l’avion ?

Ostrom 1J’ai consacré plusieurs chroniques à parler d’Oliver Williamson, Prix Nobel d’économie 2009. Je n’ai pas parlé d’Elinor Ostrom qui a été honorée en même temps que lui. Pourtant elle peut nous apprendre beaucoup sur la gouvernance d’un système d’information.

Retour sur les coûts de transaction

En m’appuyant sur les travaux de Williamson j’ai essayé de montrer que la fabrication d’un système d’information numérique ne répond pas aux règles de l’économie classique. Ni l’économie de marché, ni l’économie planifiée à la soviétique ne permettent de faire un programme performant pour un coût acceptable. Il ne suffit pas de commander un travail à un prestataire après l’avoir mis en concurrence. Il ne suffit pas non plus de donner un ordre à un salarié.
La réalisation d’un système d’information adapté, demande un délai, et pendant ce délai, il faudra faire travailler ensemble différents acteurs aux compétences pointues (concepteurs, développeurs, architectes et urbanistes, testeurs, chargés de reprise ou de la conduite du changement, PMO). Ces acteurs devront échanger de multiples informations pour créer ensemble le nouveau système : connaissance du processus que l’outil numérique doit aider à réaliser, connaissances des possibilités permises par ces outils numériques, compétences des acteurs du projet). Tant que ces informations n’auront pas été toutes échangées, il ne sera pas possible d’établir un prix définitif (alors que le signal prix est la base de la mise en concurrence en économie de marché). C’est ce travail d’échange d’information que Williamson appelle les coûts de transaction, qui empêchent l’établissement d’un prix crédible.
C’est pourquoi ces échanges doivent être organisés par un contrat, dans lequel les différents partenaires s’entendent sur l’objectif à atteindre, les règles du jeu à respecter et la manière dont se partageront les bénéfices.
Il y a une question à laquelle Williamson ne répond pas vraiment : à qui doit appartenir le produit terminé ?
La question de la propriété des biens est au contraire l’objet des travaux de l’économiste américaine Elinor Ostrom.
Avant de venir à l’impact des travaux d’Ostrom sur le numérique, il faut présenter ces travaux qui portent sur l’utilisation des ressources naturelles, l’eau, la foret, les bancs de poissons.

Opportunisme

Ostrom part des mêmes présupposés anthropologiques que Williamson :

  • l’être humain cherche toujours à tirer le plus d’avantage d’une situation (l’économiste dit qu’il cherche à maximiser son profit),
  • En même temps, il ne dispose pas de toutes les informations lui permettant de connaître son intérêt véritable, et surtout il ne sait pas comment agiront les autres acteurs économiques (il est dit en situation de rationalité limitée).

La conjonction de ces deux facteurs fait qu’il y a un risque de comportement opportuniste des acteurs. Ceux-ci profiteront de l’insuffisance d’informations des autres. Ils chercheront à tirer le maximum d’avantage, au détriment de leurs semblables et de la collectivité. Orstrom montre que ce comportement est quasi-inéluctable. Pour cela elle s’appuie sur la théorie des jeux et le fameux dilemme du prisonnier (voir l’article très explicatif de Wikipédia sur le dilemme du prisonnier).

La tragédie des communs

Que se passe-t-il lorsque ces acteurs opportunistes doivent partager une ressource naturelle : prairie, eau, foret, bancs de poissons. Ne risquent-ils pas de l’exploiter jusqu’à l’épuisement, à la disparition du moindre brin d’herbe, de la moindre goutte, de tous les arbres ou tous les poissons. Ce risque est d’autant plus grand, que l’étendue exacte de ces ressources est inconnue. Suivant la météo, les maladies, la nature du sous-sol et toute sorte d’aléas, ces ressources peuvent disparaître et chacun s’efforcera d’en prendre la plus grande partie. La réponse classique est qu’il faut un pilote dans l’avion. Il faut un propriétaire, privé ou public de cette ressource naturelle qui protégera ce bien et régulera son utilisation.
Le biologiste Garrett Hardin, a dans les années 60 formalisé cela dans ce qu’il a appelé la tragédie des biens communs. Des terres mises en commun sans régulation par un propriétaire ou un Etat, sont exploitées jusqu’à leur épuisement par ceux qui les utilisent, du fait de leur comportement opportuniste. En somme, entre la propriété privée et le collectivisme soviétique, il n’y aurait pas de milieu, pas de solution qui permette la protection des actifs dont tout le monde a besoin. La tragédie des biens communs apporte une justification théorique à l’appropriation des biens par des capitalistes ou par l’Etat.

Les critiques d’Ostrom

Ostrom fait diverses critiques à cette justification de la propriété, dont deux principales :

  • Ceci ne correspond pas à l’expérience réelle. Il existe sur Terre des exemples de ressources naturelles qui ne font pas l’objet d’appropriation par une personne ou par l’Etat, et qui pourtant sont exploitées de manière raisonnée parfois depuis plusieurs siècles ; que ce soit dans les zones irriguées du pourtour méditerranéen ou du Sud-Est asiatique, dans les forets du Japon, les réserves d’eau de la Californie, ou dans les pêcheries de la Nouvelle Angleterre, partout dans le monde se trouvent des exemples où les gens ont réussi à s’entendre sans présence d’un suzerain propriétaire ;
  • La théorie de la tragédie des communs répond au pourquoi et non au comment se fait l’optimisation de la gestion des ressources. Elle affirme que le propriétaire a intérêt à faire fructifier son bien et donc qu’il fera ce qu’il faut pour qu’il ne soit pas surexploité ; cela ne dit pas comment il s’y prend pour obtenir cette régulation ; et même comment s’assurer le propriétaire souhaite conserver son bien. Il peut très bien avoir lui-même un comportement opportuniste, visant à épuiser son bien sans soucis de ce qu’il transmettra à sa descendance ; « Après moi le déluge » ; il peut aussi se conduire en prédateur nullement préoccupé de la conservation du bien.

Les règles d’Ostrom

A partir de ces exemples, Elinor Ostrom entreprend de refonder l’analyse du fonctionnement de la gouvernance.
Elle dégage plusieurs constances :

  • Toutes ces communautés qui s’autogouvernent rassemblent des agents économiques ayant des comportements et des intérêts communs ; Dans ces communautés villageoises le comportement opportuniste de l’un se voit immédiatement ;
  • Les règles que ces communautés se donnent sont à chaque fois adaptées au contexte ; elles ne sont pas toujours optimales par rapport à la situation, mais, ont été faites par les membres de la communautés dans un processus d’essais et d’erreurs ; le résultat sont des règles acceptées par tous, et permettant un fonctionnement minimal de la communauté ;
  • Chaque communauté s’est dotée d’un système de surveillance et de sanctions permettant de gérer les comportements opportunistes. La surveillance est caractérisé par son intégration dans le processus de production (au minimum les surveillants font partis des membres de la communauté, au mieux, la surveillance se fait à travers le processus de production) ; les sanctions sont très progressives ; l’idée est moins de punir ceux qui ont eu un comportement opportuniste que de leur rappeler les règles auxquelles ils doivent obéir ;
  • Chaque communauté s’est dotée d’un système structuré d’arbitrage, qui permet à la fois de régler les conflits et d’adapter les règles aux évolutions de la situation.
  • Les communautés ainsi constituées peuvent aussi échanger avec d’autres communautés constituant des chaines de communauté, liées entre elles par des règles respectant que celles qui viennent d’être exposées.

Ces règles ont un double effet pour le personnage opportuniste. Certes l’environnement naturel, économique et social, reste incertain, mais il sait que la surveillance permettra de détecter et sanctionner le comportement opportuniste qu’il pourrait avoir. Il sait aussi que les autres membres de la communauté sont également contraints par ce réseau de lois, de surveillance, de sanction et de mécanisme d’arbitrage. Ainsi le comportement des uns et les autres devient prévisible et permet des décisions informées.

Les règles que propose Ostrom n’ont rien de spécifique aux communautés auto organisées. Elles peuvent être mises en œuvre par un propriétaire pour gérer son actif ou un Etat pour gérer son domaine public. Mais elles montrent surtout que l’efficacité de la gouvernance n’est pas liée à la présence d’un chef de droit divin (chef d’Etat ou propriétaire tout puissant). L’appropriation du bien collectif par une personne ou par un Etat n’est plus la condition d’une bonne gouvernance.

Bibliographie

Elinor Ostrom : Gouvernance des biens communs (De Boeck ; 2010)

Cet article, publié dans gouverner, propriété intellectuelle, système d'information, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s