Les règles d’Elinor 2 : un monde de service

Ostrom2Elinor Ostrom, prix Nobel d’économie 2009 a démontré que même dans un environnement naturel chaotique, une communauté organisée n’avait pas besoin de l’appropriation des biens par un capitaliste pour augmenter la valeur de ses actifs. Elle peut aussi fonctionner sans régulation par l’Etat. Ni capitalisme, ni collectivisme dans ces  communautés auto-organisées.

Le monde incertain du système d’information numérique

En quoi la démonstration d’Ostrom sur les communautés traditionnelles exploitants des ressources naturelles est-elle pertinente dans le monde ultra-moderne des projets numériques.
D’abord, parce que l’un et l’autre fonctionnent dans un environnement incertain. Le changement actuel, c’est l’application de nouvelles technologies à des processus anciens. Cela génère trois inconnues majeures.
La première est que le processus ancien est inconnu. Pour faire réaliser à une machine ce qui était fait par un humain, il faut décrire complètement et en détail le processus opérationnel. Certes celui-ci est souvent encadré par des lois et des règlements intérieurs, mais il ne faut pas présupposer qu’ils sont respectés. Pour permettre au processus de vivre, les acteurs adaptent, s’arrangent avec les règles. L’analyse fonctionnelle devra décrire non seulement le processus théorique décrit par les textes, mais aussi la réalité du travail par les acteurs de terrain. D’où de nombreuses heures d’entretiens et de lectures. Et bien souvent, les concepteurs-développeurs ne seront certains d’avoir tout compris qu’après le démarrage.
Deuxième inconnue, les technologies nouvelles. La loi de Moore conduit à une évolution permanente de l’environnement matériel. La science du logiciel est toute nouvelle et ses possibilités sont infinies. Le concepteur-réalisateur se trouve dans un environnement mouvant. Il espérait utiliser des outils déjà rodés par d’autres projets, dans d’autres contextes. Il découvre en cours de réalisation que ces merveilleux systèmes que lui ont ventés ses fournisseurs ou ses techniciens sont encore en version d’essai (remercions l’inépuisable imagination des ingénieurs systèmes et des architectes techniques). Lorsqu’il a terminé le projet, il découvrira peut-être que ce qu’il a fait est déjà dépassé par d’autres technologies.
Troisième inconnue le changement lui-même. Rien n’indique que ce changement sera accepté par les acteurs. Ceux-ci savent que dans un changement, il y a souvent des gagnants et des perdants. Ces derniers subiront plus de contraintes et de stress qu’auparavant, ou même perdront leur emploi. Leurs routines, leurs habitudes les rassuraient, leur garantissait une autonomie qu’ils risquent de perdre. Ils vont donc résister au changement.
Et cette incertitude liée aux trois inconnues a conduit à l’utilisation systématique des structures projets dans le monde du numérique.

Le projet et les règles d’Elinor

Pour les connaisseurs du fonctionnement des projets et de l’assurance qualité, les règles d’Elinor Ostrom ont quelque chose de familier :

  • choix des membres de l’équipe projet, les gens doivent se connaître, avoir des compétences complémentaires (ce qui suppose que chacun sache ce que doit faire l’autre), un objectif commun ;
  • établissement de règles précises via les contrats, le plan d’assurance qualité, le planning l’analyse de risque ;
  • existence d’un système de surveillance (gloire au PMO) qui contrôle, vérifie en permanence l’atteinte des objectifs ; comme la communauté villageoise tout le monde se connaît dans l’équipe projet, et est capable de dire si l’autre travaille ou profite de ses semblables ; le système de sanction existe mais le mot d’ordre général est « ne chercher pas de coupables, chercher la solution »
  • existence d’instances de pilotage hiérarchisés (Directoire, comité de pilotage, comité de contrats) ; ils permettent aux membres de l’équipe et à ceux qui les entourent de faire évoluer en permanence les règles du projet ; celles-ci ne sont pas un carcan, mais un cadre mouvant qui évolue en fonction des difficultés auxquelles le projet doit faire face.

Tous les projets qui associent un maître d’ouvrage et un maître d’œuvre respectent plus ou moins les règles d’Elinor.

Qui paie ?

Comme le soulignait Bill Gates dans ses débats avec la communauté des hackers californiens, à un moment il faut payer les concepteurs-développeurs. C’est la justification habituelle de la propriété intellectuelle, elle permet au propriétaire fait payer ceux qui veulent utiliser ce bien. Mais elle s’accompagne de multiples inconvénients, elle génère une rente, qui peut largement dépasser le simple retour d’investissement. Elle limite l’échange de connaissance, en autorisant le propriétaire à refuser l’accès aux informations dont il a la propriété. Elle est donc en définitive un frein à l’innovation comme à la concurrence.
Mais si elle est supprimée, comment rémunérer les concepteurs développeurs ?
Certains préconisent de revenir aux vieilles recettes du temps de la guerre froide et de l’ardente obligation du Plan : faire payer l’Etat. Un Système d’information efficace est un bien public comme un autre, comme les routes ou les écoles ; son entretien et son développement devrait être de la responsabilité de l’état ; après tout, l’ordinateur, l’internet ont bien été créés au départ pour des besoins militaires sur des deniers publics.
Cette option se heurte à deux  objections l’une théorique, l’autre pratique.
D’abord, un Etat ne financera pas une activité sans intervenir dans sa gouvernance ; Dans la démonstration d’Ostrom, les participants à la communauté connaissent mieux que tout autre ce qu’ils veulent et la façon d’y parvenir : la gouvernance par un externe, fonctionnaire de l’Etat ou mandataire d’un propriétaire actionnaire sera toujours moins efficace que celle par les membres de la communauté auto-organisée.
Ensuite les Etats ont entrepris depuis trente ans de se retirer des services publics, pour concentrer les dépenses sur les pouvoirs régaliens (police, armée, justice…) et les services sociaux (santé, chômage, revenu minimum, retraites…), il est improbable qu’ils reviennent en arrière pour financer le système d’information numérique.

Une économie de services

L’outil numérique sert principalement à échanger et  à produire des services.
C’est l’utilisation première de ces outils pour les maîtres d’ouvrages classiques. Par exemple, lorsque les banquiers font développer du système d’information, ce n’est pas pour vendre des algorithmes ou du code (ou alors très marginalement). C’est pour mieux faire leur métier, augmenter leur volume de vente de prêts d’actions et tout autre produit financier.
De même, les nouveaux acteurs du numérique, Google, Facebook, Uber, Airbnb, Blablacar, vendent du service et non du code. Le cyberespace a modifié le modèle industriel de base du système d’information numérique. Auparavant, les fabricants vendaient des logiciels et des machines. Maintenant, ils proposent d’utiliser des logiciels sur leurs machines dans le Cloud, auxquelles  l’utilisateur accède via internet. La propriété intellectuelle ne joue plus un rôle central dans leur modèle économique contrairement celui de leurs prédécesseurs, Apple ou Microsoft. Elle s’efface lentement.

Bibliographie

Elinor Ostrom : Gouvernance des biens communs (De Boeck ; 2010)
Benjamin Coriat et autres : Le retour des communs : la crise de l’idéologie propriétaire (les liens qui libèrent ; 2015)

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