Industrie lourde : les fermes de Google

Blade RunnerLe nouveau documentaliste

Apple vend des machines et des logiciels.  Microsoft vend des logiciels.  Google ne vend rien, il rend des services.
Il aide ceux qui cherchent des informations à les trouver. Il permet à ceux qui veulent transmettre leurs informations de les faire connaître. Il a donc deux types de clients les demandeurs d’informations et les offreurs d’informations. Pour faciliter cette recherche il a complété son offre en permettant de traduire l’information (Google Traduction), à les localiser (Google Maps), éventuellement même il aide à la stocker (YouTube, Google+).
Ces métiers n’ont rien de nouveau.  Depuis que l’écriture s’est développée, des documentalistes et des bibliothécaires aident les lecteurs, des traducteurs facilitent l’échange avec l’étranger, des guides et des pilotes  conduisent les autres.
Mais le travail est désormais fait par un code dans lequel est introduite la question. Google a commencé en inventant un code de recherche dont l’algorithme était largement supérieur à celui de ses concurrents comme Yahoo. Contrairement à Microsoft ou Apple, qui vendaient leurs matériels et leurs logiciels, Google a fait tourner ses algorithmes sur des machines lui appartenant et ne délivre que la réponse à la question.

Les fermes de serveurs

Pour faire cela Google a besoin d’un énorme parc de machines. Wikipédia nous dit « En 2011, Google possédait un parc de plus de 900 000 serveurs, …,  ce qui en fait le parc de serveurs le plus important au monde (2 % du nombre total de machines), avec des appareils répartis sur 32 sites. » L’article référence sur lequel s’appuie Wikipedia ajoute que ces serveurs consomment 1,1% à 1,5% de l’énergie électrique mondiale.  Ces chiffres sont à prendre avec précaution. Google ne fait pas de publication officielle sur son parc de machines. Ce parc doit varier régulièrement en fonction du trafic qui passe dessus. Il peut comporter des machines dont Google est propriétaire et d’autres qu’il loue à d’autres. Mais la taille colossale de ce parc est certaine.

De l’industrie légère à l’industrie lourde

Et cela change profondément le modèle de l’économie numérique qui s’appuie dessus. L’actif principal de Apple et Microsoft n’est pas leur outil industriel, mais la propriété intellectuelle des machines et des logiciels qu’ils conçoivent (et qu’ils de fabriquent pas vraiment, puisque la quasi totalité de la fabrication est sous-traitée). Ce bien est un actif non rival (tout personne qui les installe sur ses propres machines peut les utiliser).
Au contraire Google assoit son modèle industriel sur l’administration et l’utilisation de ces milliers de serveurs informatiques donc sur un actif rival. Pour pouvoir le concurrencer il faut disposer d’un parc de machines équivalent, ce qui place la barre très haut. C’est une différence majeure. Bill Gates peut ne disposer d’aucune machine, il continuera à être rétribué par les royalties sur les logiciels qu’il a conçu jusqu’à épuisement des droits qu’il a acquis. Au contraire, Google, s’il n’a plus de machines, ne peut plus rendre de service et cesse de percevoir des revenus.
Google fait le travail les documentalistes d’antan, mais les remplaçant par des machines. C’est typiquement un modèle industriel qui substitue le travail par du capital, suivant la formulation des économistes. Et elle le fait à un niveau jamais vu auparavant. L’économie numérique de Google est une industrie lourde, nécessitant un outil industriel gigantesque.  Certes l’algorithme de recherche est au cœur de cet outil, mais il est inutile sans les fermes de serveurs qu’utilise l’entreprise tout autour du monde.

Des clients asymétriques

J’ai commencé en disant que Google a deux types de clients, ceux qui cherchent des informations et ceux qui offrent des informations. Il faut bien financer son parc de machines et donc faire payer des clients. Le choix est totalement asymétrique. Ceux qui offrent des informations payent s’ils veulent qu’elles soient connues. Google est devenu la première agence publicitaire mondiale, écrasant tous les autres médias. C’est qu’il offre à ses clients une tarification adapté. Il demande à être payé en fonction du nombre de vues de la publicité. Contrairement à ce qui se passe pour les autres médias (journaux, affiches, prospectus), il offre donc une garantie de visibilité à ses clients payants. Il a donc intérêt pour assurer cette visibilité d’avoir le plus grand nombre de clients qui cherchent des informations. Google est l’un de ceux qui ont supposé qu’il fallait s’appuyer sur la multitude pour gagner de l’argent. Il ne fait donc pas payer ceux qui cherchent. Il va même plus loin.
Pour éviter que certains autres industriels cherchent à compartimenter le marché de l’information (c’est en particulier le cas de quelqu’un comme Apple qui a tendance à obliger ses utilisateurs à n’utiliser que les produits qu’il fabrique). Google va donc offrir gratuitement certains produits. Il déploie Android,  concurrent de Windows et de l’OS d’Apple, Chrome qui concurrence Internet Explorer ou Safari. Il finance aussi les logiciels libres ; il emploie certains des développeurs de Linux, Il est un partenaire majeur de Mozilla, la fondation qui développe le navigateur Firefox. C’est un modèle économique radicalement opposé à celui de Steve Jobs qui souhaitait lui déclarer une guerre thermonucléaire.
Il n’y a là dedans aucune philanthropie. C’est parce que les offreurs qu’il fait payer souhaitent avoir le plus de prospects possibles qu’il développe la gratuité pour les chercheurs.
Il va plus loin. Il donne la possibilité aux chercheurs de devenir offreurs. Tout le monde peut utiliser son application de Cloud, Google Drive pour stocker de ses images, ses vidéos ou ses documents et les diffuser à des amis ou des connaissance. Mais dans ce cas, le chercheur devient offreur d’information. Après l’offre promotionnelle de quelques Giga bits, il faudra payer le stockage et la possibilité d’échanger. Un chercheur qui devient diffuseur est donc un offreur comme un autre qui devra financer l’outil industriel de Google.

Un capitaliste responsable

Il ne faudrait pas conclure qu’Alphabet, le groupe propriétaire de Google est un thuriféraire du logiciel libre, un partisan de la gratuité de l’information et un doctrinaire opposé aux principes de la propriété intellectuelle. C’est d’abord un entrepreneur capitaliste qui adaptera sa stratégie à la maximisation de son profit. L’algorithme du PageRank, le logiciel de son moteur de recherche est breveté depuis l’origine pour éviter toute copie. Google, utilise aussi le secret industriel. On ne peut connaître le code exact des programmes qu’il fait tourner sur ses serveurs.  Il n’hésite pas à attaquer en contrefaçon les industriels qui  copient les résultats de ses laboratoire de recherche (il a ainsi attaqué UBER qui cherchait à rattraper son retard dans le véhicule autonome en débauchant des chercheurs de Google). Le paiement de royalties d’une filiale par une autre, basés sur ces droits de propriété intellectuelle lui permet aussi de faire circuler ses profits d’un pays à l’autre et de les héberger in fine dans des paradis fiscaux.
Par contre on peut parier que son modèle économique serait viable même sans droit de propriété intellectuel. Il est d’abord basé sur l’usage de ces milliers de serveurs, qui constituent la base de son outil industriel. La propriété intellectuelle a permis à Larry Page et Serguei Brin d’entrer dans le cercle fermé des plus grandes fortunes mondiales, mais ils auraient sans doute vécu confortablement si elle n’existait pas.

Bibliographie

Article Google de Wikipedia (état au 13 novembre 2017)
Nil Sanyas, « Google : le nombre et la consommation de ses serveurs », sur pcinpact.com, 2 août 2011
David Evans Richard Schmalensee : de précieux intermédiaires (Odile Jacob ; 2017)

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