Inégalités

camembert et épicerieLe bruissement du monde

Ma tante Suzanne était épicière au centre de son village. L’épicerie était au bord de la Nationale 7, face à la Mairie et près de l’église. Suzanne commençait la journée en lisant le journal local. Elle faisait ainsi provision de sujet à discuter avec ses clientes. Il parait que votre fille vient d’accoucher d’un petit dernier ? Mes condoléances pour la mort de votre père. Vous savez qu’il y a loto demain soir au Secours Catholique ? Les informations s’échangeaient en même temps que les laitues, les camemberts, ou les bouteilles de Cinzano.
A l’heure de la globalisation, lorsque les familles et les amis sont parfois séparés par des milliers de kilomètres, Facebook a remplacé ma tante. Ses utilisateurs n’échangent rien d’essentiel. S’ils veulent demander quelque chose à quelqu’un, le mail et le Short Message Service (SMS) ont remplacé la lettre et le coup de téléphone. Les plus branchés utilisent Skype, WhatsApps ou Telegram.
Ils utilisent Facebook comme ils auraient envoyé une carte postale. Les évènements pour lequel il est utilisé sont les mêmes : anniversaires, naissances, mariage, décès, vacances. Des évènements importants mais en quelques sorte impersonnels. Pour la plupart nous avons des enfants, nous nous sommes mariés, et nous prenons des congés. Parler de tout cela ne trahi pas notre vie privée. Les utilisateurs se sont disciplinés. Le temps où l’on pouvait trouver des révélations croustillantes sur la voisine de chambrée est passé. Facebook y veille aussi. Chaque jour des internautes publient n’importe quoi : « homophobie, xénophobie, antisémitisme, propos haineux, pédopornographie, zoophilie, viols, décapitations djihadistes, fétichisme sadique, cruauté envers les animaux, torture, etc. » Des modérateurs sont chargés de vérifier, supprimer toutes ces informations, qu’il s’agisse de textes, de photos ou de vidéos. Des centaines de personnes dans le monde effectuent cette tâche qui permet à Facebook de conserver son caractère de divertissement familial.
C’est aussi un moyen de partager ses centres d’intérêt. Vous saurez ainsi si untel aime le chant, la peinture ou la confection de macramé, si tel autre est un militant pour Mélenchon ou Sarkozy, ou si votre voisin est amateur du PSG. Vous pourrez aussi partager les spectacles que vous avez vus, les expositions auxquelles vous voulez inviter les autres à venir.
Il n’y a rien dans tout cela qui ne se serait trouvé sur une carte postale, un tract distribué à la sortie du marché, ou le journal local, moyens de communication tout aussi indiscrets que Facebook, car ouverts à la vue des autres. Mais Facebook apporte une productivité nouvelle. Vous pouvez communiquer d’un coup à des dizaines voire des centaines d’amis, parfois à l’autre bout du monde.
Enfin les plus paresseux se contentent de partager les informations des autres. Vous voyez ainsi circuler des bons mots, les problèmes de robinet insolubles, les gags vidéo,…
Ainsi Facebook fait entendre le bruissement du monde. Un bruit familier, amical, qui nous rassure. Un partage entre amis vaguement familier. Certains se sont étonnés que Facebook ne leur ait pas permis d’anticiper des crises comme l’élection de Donald Trump. Mais depuis quand la conversation entre amis au Café du Commerce est un moyen fiable de s’informer sur l’état du monde ?

Droit d’usage

Cette rapidité de circulation de l’information a sa contrepartie. Pour que les données puissent s’en aller d’un bout du monde à l’autre, être partagées par tous et toutes, voici ce que disent les conditions d’utilisation de Facebook que vous pouvez consulter en cliquant en haut à droite sur l’écran :
Pour le contenu protégé par les droits de propriété intellectuelle, comme les photos ou vidéos, vous nous donnez spécifiquement l’autorisation suivante, conformément à vos paramètres de confidentialité et des applications : vous nous accordez une licence non exclusive, transférable, sous-licenciable, sans redevance et mondiale pour l’utilisation des contenus de propriété intellectuelle que vous publiez sur Facebook ou en relation avec Facebook (licence de propriété intellectuelle). Cette licence de propriété intellectuelle vise à rendre disponibles les Services Facebook qui vous sont proposés ainsi qu’aux autres personnes qui les utilisent ou y accèdent, et se termine lorsque vous supprimez vos contenus de propriété intellectuelle ou votre compte, sauf si votre compte est partagé avec d’autres personnes qui ne l’ont pas supprimé.
Sur ce que vous mettez sur Facebook vous abandonnez toute propriété intellectuelle et morale. Vous acceptez que les images fassent l’objet de commentaires étranges ou déplaisants, que les idées soient déformées.
Vous acceptez aussi que Facebook soit addictif. Vous avez constitué un réseau d’amis. Si vous décidez de quitter ce réseau social, il est improbable que tous vos amis vous accompagnent. Ils ont leur propre réseau sur Facebook, ils n’ont pas toujours envie de le quitter pour vous suivre.

La perte de la confiance

Ces caractéristiques d’usage font que l’affaire Cambridge Analytica est grave pour Facebook. Il tire ses revenus de la publicité en proposant aux annonceurs des messages ciblés visant des populations particulières. Les publicitaires ont une certaine garantie d’atteindre des cibles précises (vous pouvez à tout instant faire le test, en payant votre propre publicité pour un évènement ou une publication qui vous tient à cœur).
Mais la fiabilité des informations sur Facebook est moindre que celles sur d’autres réseaux d’information.
Votre banquier sait tout de vous. Il connait vos revenus et leurs origines, vos dépenses, vos relevés carte bleu et vos paiements par virement. Il sait ainsi les magasins dans lesquels vous êtes rentré, les associations auxquelles vous cotisez, les pensions alimentaires que vous versez. Grace à cela il peut déterminer le niveau des prêts qu’il vous accordera, cibler les placements qu’il vous proposera.
Amazon, si vous l’utilisez régulièrement sait aussi beaucoup de vous. Les livres que vous lisez, les disques que vous écoutez, les jeux auxquels vous jouez, les vêtements que vous portez.
Les informations sur Facebook sont purement déclaratives. Vous pouvez mentir sur votre sexe, votre âge, votre origine, votre métier ou vos goûts, cela ne portera pas à conséquence. Beaucoup d’utilisateurs, au lieu de leur photo mettent des vues de dauphin, de chat, de fleurs. Ces comportements restent atypiques. En masse, les données de Facebook restent fiables. Si individuellement, les données de chaque utilisateur doivent être prises avec précaution, globalement elles restent d’une qualité acceptable pour les annonceurs.
Mais en acceptant et en permettant à Cambridge Analytica et ses filiales d’accéder à ces données, Facebook a brisé le pacte de confiance qu’il avait avec ses utilisateurs.
Il risque non seulement des désabonnements, mais aussi que les utilisateurs mettent moins d’informations ou trichent sur celles qu’ils indiquent. Ceci touche le cœur de son modèle économique. Et c’est pour cela que Mark Zukerberg a accepté de participer à une audition humiliante devant le congrès américain.

Asymétrie d’information

Mais le problème de Facebook, s’il est crucial pour lui, ne lui est pas spécifique.
Il y a une asymétrie d’information de plus en plus grande entre les opérateurs du cyberspace numérique et leurs utilisateurs. Ces derniers laissent de plus en plus de trace, et leur comportement est de mieux en mieux connu. Au contraire, nous savons mal ce que ces opérateurs font de ces informations.
La solution parfois envisagé est le droit au retrait ou le droit à l’oubli pour les utilisateurs. Mais cette proposition est inadaptée à la situation. La globalisation fait que nous allons chercher nos biens, nos services de plus en plus loin. Nous nous déplaçons de plus en plus en plus. Nos enfants s’éloignent ou nous nous éloignons de nos familles et de nos parents. Nous avons besoin du cyberspace pour communiquer, et ceci nous empêchera de pratiquer le droit de retrait. De plus, l’addiction empêchera de changer d’opérateur.
La réponse est donc inverse. Les opérateurs doivent communiquer de plus en plus sur leurs objectifs, leurs méthodes, leurs résultats. Cet échange nouveau apportera de nouvelles solutions, de nouvelles options pour traiter les problèmes futurs. Aujourd’hui les opérateurs du numérique privilégient le secret sur leurs pratiques en espérant ainsi en tirer un avantage concurrentiel. Mais ainsi ils minent la créativité globale. C’est l’échange d’idées et de faits qui permet la naissance de solutions nouvelles. La transparence n’est pas seulement une obligation démocratique, c’est aussi une condition du futur de l’humanité.
Il est symptomatique que l’affaire Cambridge Analytica éclate lorsque se discute au Parlement l’application d’une directive sur le secret des affaires. Les députés devraient y réfléchir avant de voter.

Bibliographie

http://hightech.bfmtv.com/epoque/le-travail-sordide-des-moderateurs-de-contenus-pour-facebook-1071480.html

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