Réponse à Georges

vie privée Mater Dolorosa

Georges a bien voulu rédiger un commentaire détaillé sur l’une de mes chroniques. Ces chroniques ont pour but de susciter la réflexion, de permettre un dialogue.
C’est pourquoi je suis heureux lorsqu’il y a des commentaires. Georges n’est pas d’accord avec ce que j’ai écrit dans la chronique « Vie privée ». Cette chronique lui a paru « tout à fait effrayante », attaquant « un droit absolument fondamental ».Il m’interroge sur les limites que je mettrais à la transparence. « Voulez-vous qu’on vous mette une caméra dans votre chambre, si l’ordre social l’exige, pour maximiser la coopération et qu’on vous envoie au travail quand vous ne dormez pas ».

Limites de la vie privée

Je reconnais volontiers qu’il y avait de la provocation dans mon texte.
N’ayant pas de goût pour l’exhibition, je ne souhaite effectivement pas qu’une caméra surveille ce qui se passe dans ma chambre. Mais je mesure à quelle point ma réaction provient d’un conditionnement social : s’agit-il d’un droit fondamental, j’en suis moins sur. Pendant des siècles, les différentes pièces de l’habitation n’étaient pas distinguées. La séparation entre salon, salle à manger, chambres à coucher date des Temps Modernes (après le XVI°s). Pendant des siècles les parents vivaient et dormaient dans la même pièce avec les enfants. Si l’on enfermait les femmes, ce n’était pas pour protéger leur intimité mais pour s’assurer que leur progéniture venait bien de leur seigneur et maître. Le harem est une forme extrême de vie privée, mais il peut difficilement passer pour un droit fondamental.
Aujourd’hui, la protection de la vie privée devient un absolu derrière lequel certains se réfugient sans réfléchir à sa justification. Ce n’est pas le cas de Georges qui reconnaît que « le secret absolu est incompatible avec le simple fait de sortir dans la rue, le simple fait de dire son nom, etc. je vous rejoins sur ce point. » Si j’ai pris comme exemple de données devant être protégée « notre code de carte bancaire et au secret des systèmes d’accès aux pacemakers », c’est qu’il me semblait évident que leur divulgation met en cause notre intégrité personnelle.
Mon propos n’est pas de dire la limite entre vie privée et vie publique, mais de souligner le problème que pose l’extension sans contrôle ni limite de ce droit.

Le droit d’information

Car si j’ai un doute sur la justification du droit à la vie privée, j’en ai moins sur le droit d’information. Droit à recevoir toutes les informations possibles, droit à émettre librement toutes les opinions, même les plus dérangeantes. Ce droit a deux justifications.
D’abord c’est une condition de la sociabilité, du vivre ensemble. Il vaut mieux se dire les choses en face, que de les dissimuler. Pas de démocratie possible sans échange des opinions.
Ensuite, c’est une condition de la créativité. Les solutions à nos problèmes n’arrivent pas en chambre. Il faut échanger pour évaluer une situation et créer. Or nous en aurons absolument besoin. Nous étions 1,5 milliards au début du siècle précédent, nous sommes 7,5 milliards, bientôt entre 9 et 10, sur une planète dont les ressources restent limitées. Cela nous obligera à imaginer des solutions radicalement nouvelles, à partir de la meilleure connaissance de la réalité.

La privatisation de l’information

Or la privatisation de l’information menace cette libre circulation. Par information, s’entendent des concepts, des images, des textes (et donc des logiciels), mais aussi des couleurs ou des codes génétiques. Tout ce qui peut être transformé en un message communicable est information. Sa privatisation transforme l’information en actif immatériel. Le terme dit bien que l’enjeu est financier, avant de viser le bien public ou l’épanouissement personnel.
Cette privatisation se fait par divers mécanismes, droit d’auteur, brevets industriels, droit au secret des affaires, droit à l’image, protection des données personnelles. Mais, ils aboutissent tous au même résultat : interdire la reproduction et la diffusion des informations. Ce n’est pas faire des amalgames, de dire que tous ces dispositifs aboutissent à un même résultat, ralentir voire arrêter la diffusion de l’information.
La vie privée n’est pas le premier enjeu. La brevetabilité du vivant, l’allongement permanent des droits de propriété intellectuelle sont des questions plus cruciales. Mais le droit sur les données personnelles contribue à ce droit d’interdire, avec trois effets principaux.

Les effets indésirables de la privatisation des données personnelles

Le premier effet est de bloquer la circulation de l’information. C’est au nom de la protection des personnes que certains refusent la collecte des données concernant la consommation énergétique (voir le cas de Linky). Cela menace la transition énergétique : comment contrôler notre consommation si nous ne la mesurons pas ? C’est au même titre que des entraves sont mises au développement d’un dossier médical partagé des patients. Cela empêche des études épidémiologiques à grande échelle, cela contraint le travail des urgentistes. Il y a derrière la libre circulation de l’information des enjeux de service et de santé publique.
Le deuxième effet est de transformer tout le monde en délinquant. L’exemple du droit à l’image est parlant. Qui est le propriétaire d’une photographie : le photographe, le sujet photographié, le costumier qui a fait sa tenue, les personnes qui circulent derrière, l’architecte de l’immeuble à l’arrière plan ? Tous peuvent interdire la diffusion de l’image et réclamer une rémunération pour l’autoriser.
Le troisième effet est de mettre des barrières à l’entrée du secteur des technologies d’information. Personne ne conteste ouvertement le droit à l’information, tout le monde se proclame défenseur des données individuelles. La gestion simultanée de ces droits contradictoires génère un maquis de lois, de règlements, de traités internationaux, de contrats entre personnes. Peu d’entreprises sont capables d’en gérer tous les effets. Cela suppose aussi des moyens technologiques considérables : cryptologie, redondance des serveurs, blindage des réseaux, construction des DMZ (Delimitary Zone). Les géants des Technologies de l’Information ont bien compris. Ils ne se sont pas précipités pour défendre Facebook, lorsqu’il a été pris pour avoir donné des informations. « La vérité, c’est que nous pourrions gagner une tonne d’argent si nous monétisions notre client – si notre client était notre produit. Mais nous avons choisi de ne pas le faire « ,a affirmé Tim Cook le patron d’Apple. Confiez nous vos données, nous les garderons précieusement à l’abri dans l’Apple Cloud ; contrairement à Zukerberg, nous n’en ferons pas commerce. Mais la vérité c’est que peu d’entreprises pourront le faire. Pas de place pour les PME, les start-up, les licornes dans le monde de la gestion sécurisée des données. La rente sera pour quelques entreprises. Le Cloud sécurisé est une affaire de géants.
Et ne croyons pas que nous serons à l’abri d’intrusion. De plus en plus notre vie quotidienne inclue des échanges hommes-machines pilotés par des logiciels. Aux divers titres de la privatisation des données, ces codes ne sont pas accessibles. L’affaire APB a été emblématique. Ce logiciel permettait de confronter les demandes des futurs bacheliers avec les moyens de l’enseignement supérieur, pour orienter vers les filières d’études. Alors qu’il s’agissait d’un dispositif de nature à influer toute la vie future de ces étudiants, il a fallu des années pour que s’impose l’idée que le fonctionnement de ce code, ses règles de gestion devaient être publiques.
Le secret ne nous protégera pas de Big Brother et de l’arrivée de 1984. C’est un leurre qui n’avantage que ceux qui ont la capacité de le gérer.
Il ne s’agit pas de commencer par l’ouverture libre aux données personnelles des particuliers. La transparence doit être réciproque et s’appliquer d’abord à ceux dont l’influence est la plus importante, les grandes entreprises, les Etats. Cela a déjà commencé dans le domaine politique. Pour tous ceux qui gèrent les affaires publiques la barrière entre vie privée et vie publique a été pulvérisée par les affaires. Nous savons de plus en plus qui sont leurs compagnons et leurs compagnes, leur patrimoine. Ne croyons que cela s’arrêtera à quelques VIP (Very Important Person).
Pour revenir à ce qui se passe dans la chambre, l’homosexuel qui fait un coming out fait une entorse à la vie privée, il dévoile son intimité et celle de son compagnon. Mais il contribue à notre réflexion, il enrichit le débat, il nous oblige à nous interroger sur notre morale et nos préférences sexuelles. C’est la tolérance pour l’opinion des autres qui nous permet de réfléchir et non la dissimulation de notre réalité.
L’information de demain sera un bien commun. Préparons nous à ce monde ouvert.

Nota bene : Faisant de l’apnée du sommeil, je dois porter la nuit un appareil qui régule ma respiration. Une carte mémoire dans cet appareil contrôle les moments où je porte l’appareil, ceux où je dors paisiblement, et ceux où je suis reveillé. Il permet au pneumologue d’ajuster les réglages de l’appareil. Pour qui voudrait savoir à quel moment je me lève et quand je pourrait travailler, il n’y a donc pas besoin de mettre une caméra dans ma chambre. Récupérer les informations sur la carte suffirait. En attendant, cette surveillance a changé la qualité de mon sommeil. Ce n’est pas l’information qui est dangereuse c’est l’usage qu’on en fait.

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2 commentaires pour Réponse à Georges

  1. Angelilie dit :

    J’aime beaucoup votre blog. Un plaisir de venir flâner sur vos pages. Une belle découverte. blog très intéressant. Je reviendrai. N’hésitez pas à visiter mon univers. Au plaisir

    J'aime

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