Les limites de la générosité

Certains imaginent que le dévelopcasque-de-pompier-16656pement du numérique permettra de sortir du capitalisme ou de se débarrasser de l’Etat. Les hommes deviendront tous frères. L’heure sera à la multitude, tous les humains collaboreront entre eux.
Une lecture rapide des économistes Williamson et Ostrom peut faire espérer ce monde nouveau. Le contrat entre sujets libres et égaux remplacerait la firme, l’Etat et le marché. La propriété privée ou publique s’abolirait, tous les biens devenant bien commun, partagé par tous.
La perspective d’une fraternité généralisée a quelque chose de réjouissant. Mais cela est difficilement compatible avec les fondements de Williamson et d’Ostrom. Leurs théories sont basées sur deux hypothèses :

  • Nous avons besoin de temps pour comprendre les choses (ce que les économistes appellent être en rationalité limitée) ;
  • Nous sommes égoïstes et cherchons toujours à pousser notre avantage sur les autres (ce que les mêmes économistes appellent la maximisation du profit).

Selon ces hypothèses, nous avons tous un comportement opportuniste, profitant des limites  de la connaissance des autres. Les différents modes d’organisation ne sont qu’un moyen de limiter cet opportunisme, en fonction du contexte. En particulier le mode collaboratif suppose que les acteurs se connaissent, soient proches, adhèrent aux mêmes règles. Pour ces raisons, le groupe collaboratif est de taille limité, et ne peux prétendre à la fraternité universelle.
Est-il possible d’échapper à ces contraintes ?

La fin de la rationalité limitée ?

Pour acquérir une information, il faut trois choses :

  • Celui qui la reçoit doit en prendre connaissance, l’analyse et la comprenne, l’expérimente ;
  • Celui qui l’émet doit l’avoir mis en forme, vérifiée, transmis ;
  • Un système d’information a été mis en place entre l’émetteur et le récepteur.

Le numérique nous a doté d’outils extraordinaires.
La recherche universitaire fait des progrès grâce à eux : d’immenses bases de données sont disponibles, des moteurs de recherche nous permettent d’explorer ces bases, des outils de calcul  ultrarapides peuvent les analyser, des outils d’édition extraordinaires mettent en forme les analyses et les partagent avec le plus grand nombre.
Les échanges et le commerce se développent, nous pouvons trouver réponse à nos besoins à l’autre bout du monde, apprendre à s’en servir, à les réparer, à les transmettre à d’autres.
Nous pouvons prendre contact et converser avec des amis en permanence, les messageries, les réseaux sociaux nous permettent à tout moment d’être en contact avec d’autres.
Tous ceci permet d’imaginer le moment où nous pourrons instantanément agir vis à vis des autres en ayant toutes les informations pertinentes nécessaires. Certains imaginent aussi que le développement de la blockchain va nous donner tous les moyens pour nous assurer que l’information reçue n’a pu être falsifiée afin de nous tromper.
Il est certain que ces technologies ont donné des moyens nouveaux pour l’espace du collaboratif. Mais en même temps, il reste deux contraintes :

  • Pour utiliser une information, nous devons l’avoir comprise et expérimentée. Or nos facultés restent contraintes, notre mémoire oublie sans cesse des choses, nos capacités de calcul sont sans cesse parasitée par nos émotions, les soucis du quotidien ; nous sommes en intelligence forte comme le disent les spécialistes de l’intelligence artificielle, mais nous sommes loin d’être capables de tout comprendre ;
  • Les machines n’ont jamais été aussi puissantes, mais elles sont aussi limitées :
    • Elles savent appliquer des règles, les apprendre, en tirer toutes les conséquences rationnelles, mais elle ne savent pas les créer et les choisir ; le moment de la singularité, celui où les machines seront capables de remplacer l’intelligence humaine dans tous ses usages est encore loin ;
    • Les machines ont des parasites, des anomalies qui constamment les empêchent de transmettre correctement l’information ; le choix de passer par le numérique, de décomposer l’information en bits est un moyen de mesurer l’effet de ces parasites pas de les supprimer.

Les technologies du numérique ont permis de repousser les limites de la rationalité, pas de les annuler.

Egoïstes ? Le message du capitaine des pompiers

Pouvons nous imaginer un monde où nous cesserons d’être égoïstes, opportunistes.
L’économiste Weinstein dans sa contribution à l’ouvrage collectif « le retour des communs », propose de s’attaquer à cette hypothèse d’Ostrom, la volonté des individus de maximiser leur profit. Weinstein reproche à Ostrom de faire du comportement égoïste des acteurs une donnée ontologique de l’homme, absolue, intangible. Or notre comportement est conditionné par notre éducation (la formation fait partie intrinsèquement de ce qui construit notre rationalité limitée). Pourquoi celle-ci ne permettrait pas de faire des individus altruistes, généreux, tournés en priorité vers l’autre.
Je n’entrerais pas dans le débat pour savoir si notre comportement est lié à notre nature ou notre culture. Les travaux des biologistes et des anthropologues (citons D’Amasio et Descola) ont montré les limites floues entre ces deux notions.
Mais un capitaine des pompiers se doit dire à ses hommes avant d’aller lutter contre un sinistre : un héros mort ne combat pas l’incendie. Le premier devoir de chacun est de se préserver, c’est cela qui lui permet de contribuer à la communauté. En l’absence d’informations suffisantes, la maximisation de l’intérêt personnel est donc la règle pour des raisons pratiques et non morales.

Les combinatoires de la gouvernance

Orstrom et Williamson n’annoncent pas un monde nouveau où la propriété privée ou l’Etat n’aurait plus aucun rôle.  Et la réalité de l’économie collaborative n’est pas uniquement le développement de l’entraide.
Le collaboratif se sont aussi des gens qui disposent de ressources sous-exploitées (chambres vides dans des logements, véhicules au garage…) et qui proposent de les mettre à disposition des autres.
Des entreprises capitalistes ont bien compris que la mise en relation faisait faire des affaires. Ils proposent  des services enrichis par rapport à de simples  sites internet ou des marchés d’artisans : moteurs de recherche, systèmes d’évaluation, services d’intermédiation financière. Ces entreprises, qu’elles s’appellent  e-Bay, UBER, Blablacar, Airbnb ont le vent en poupe et mauvaise réputation. D’abord des pans entiers de l’économie traditionnelle sont mis en danger (hôtellerie, transport, restauration, brocante). Ensuite, ces sociétés profitent du malheur des gens. Il y a de la misère derrière cette économie du partage. Parce qu’ils n’ont pas de travail, les chauffeurs d’UBER acceptent des revenus qui ne permettent pas l’entretien de leur outil de travail, les logeurs de Airbnb acceptent de voir les visiteurs s’introduire chez eux, les vendeurs de e-Bay ou du Boncoin de vendre leurs derniers biens.
Mais elles apportent des services indispensables au développement du collaboratif et que celui-ci seul ne pourrait pas mettre en œuvre.
Le cas d’Uber est emblématique et caricatural. Lors de l’augmentation de capital réalisée à l’automne 2017 avec Soft Bank, sa capitalisation financière était de 48 milliards de dollar, pour un chiffre d’affaires estimé de 7,5 milliards de $ (hors rémunération des transporteurs) et une perte de 4,5 milliards de $ la même année. Aucune entreprise collaborative ne serait en mesure de lever autant de fonds, de supporter les coûts liés aux investissements en recherche et en machine, les besoins de fond de roulement. La réalité c’est l’hybridation des différentes formes de gouvernance économique.

Williamson et Ostrom ne sont pas les apôtres du collaboratif. Leur objectif n’est pas de défendre tel ou tel mode de fonctionnement social. Ils s’efforcent de rendre compte du réel, du fait que Etat, Marché, Collaboration cohabitent.  Chaque mode de gouvernance a un champ d’action privilégié. Les frontières entre modes varient en fonction des conditions sociales et technologiques.
Et rendre compte du réel, lui donner des explications qui peuvent servir de boussole à l’action est sans doute plus utile que de prétendre la prééminence de tel ou tel mode de régulation sociale.

Bibliographie

Jean-Gabriel Ganascia : Le mythe de la Singularité (Le Seuil, 2017)
Benjamin Coriat : Le retour des communs & la crise de l’idéologie propriétaire (LES LIENS QUI LIBERENT EDITIONS ; 2015)

 

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