Ibn Rushd

20180705_182205Les restes de Saint Denis

Ces chroniques ont commencé avec une figure imaginée par Michel Serres : celle de Saint Denis et sa tête coupée, métaphore de la jeune poucette portant son ordinateur sous le bras, entourée de coupeurs de têtes. Les concepteurs-développeurs cherchent à reconstruire cette tête, à la remplir d’idées, d’images, de données qui lui permettent de nous guider, de nous fournir la direction à suivre, les taches à effectuer. La métaphore de Michel Serres disait bien la terreur qu’inspirent les technologies de l’information, la peur du sang, de la décapitation, de la prise de contrôle par la machine.
L’image de Saint Denis colle bien avec la philosophie assez individualiste de Michel Serres, représentant le sujet face à la machine. Mais elle correspond de moins en moins à la réalité du système d’information numérique. L’ordinateur portable, la tablette ou le Smartphone que nous tenons en main est de plus en plus vide. Il devient un simple interface, l’essentiel du travail se fait dans le Cloud, dans des fermes de serveurs dont nous ignorons où elles sont, comment elles sont connectées entre elles, et quels traitements elles supportent. La machine en main, de plus en plus miniaturisée, n’est qu’une porte vers le cyberspace, un moyen de dialoguer avec les autres et avec les machines. Elle est de plus en plus creuse de toute connaissance. L’homme ne dialogue plus avec la machine, mais avec le monde sans toujours savoir si l’homme  ou la machine est en face de lui. Test de Turing, Catchas ont envahis notre univers, qui ne se résume plus à une dialogue entre l’homme et sa machine.

Averroès l’inquiétant

C’est pourquoi je propose une métaphore plus actuelle, dont j’ai trouvé la source dans le livre « Averroès l’inquiétant » du philosophe  Jean-Baptiste Brenet.
Ibn Rushd, dit Averroès, était un philosophe arabe contemporain de Philippe Auguste. Il consacra sa vie à faire connaître Aristote, le syllogisme, et l’infinité du monde. Musulman, son influence s’étendit aux juifs  et aux chrétiens. Certains de ses livres ne sont plus connus que dans leur traduction hébraïque ou latine.
La thèse centrale d’ibn Rushd, est l’unicité de l’intellect, il n’existe qu’un intellect pour toute l’humanité, indéfiniment rationnel, éternel  et qui se confond avec Dieu. Ce que connait chaque homme, par ses sens et son imagination, n’est que le reflet partiel et déformé de ce qui est dans cet intellect suprême. Entre l’homme matériel, réduit à ses sens, mortel, et l’intellect immortel où vivent les concepts, il n’y a rien. Ibn Rushd ne nie pas l’immortalité. Mais l’immortalité de l’homme se fait par l’immortalité de l’humanité.
Une telle conception pouvait faire peur à ceux qui espéraient l’immortalité de l’âme et la résurrection des corps, il faudra y revenir. Mais n’est-elle pas qu’une fantasmagorie ? Comment les esprits dialoguent ? Par la télépathie, par le spiritisme? L’union avec les morts se fait-il par les tables qui tournent ? Ibn Rushd annonce-t-il l’inconscient collectif de Jung ?

Le système d’information des hommes de savoir

Dans la pratique, les hommes dialoguent, s’échangent des informations, se partagent le travail et les compétences. La somme des connaissances de l’humanité est supérieure à la connaissance de chacun. Il y a donc bien quelque chose qui dépasse chaque individu.
Déjà à l’époque d’Ibn Rushd, A son époque, existe le système  d’information que connaissait déjà Socrate : écriture manuscrite, abaques pour calculer. Ces outils nécessitaient un long entrainement. Ils ne permettaient qu’une diffusion limitée auprès des seuls hommes de savoir.
Ibn Rushd cherchait à réconcilier la religion avec la rationalité de la philosophie grecque, et s’opposait aux traditionnalistes. Ces derniers interprétaient ainsi le verset 7 de la sourate III  du Coran   » C’est Lui qui a fait descendre sur toi (Muhammad) le Livre. On y trouve des versets univoques, qui sont la Mère du Livre, et d’autres équivoques. Ceux dont les cœurs inclinent vers l’erreur s’attachent à ce qui est équivoque, car ils recherchent la discorde et sont avides d’interprétation mais nul n’en connait l’interprétation sinon Dieu. Et les hommes d’une science profonde disent : nous croyons en Lui, tout vient de notre Seigneur« . Dit autrement, être savant, c’est accepter l’idée que tout n’est pas compréhensible dans l’œuvre de Dieu.
Ibn Rushd proposa une autre lecture de la fin de ce verset : « mais nul n’en connait l’interprétation  sinon Dieu et les hommes d’une science profonde. Ils disent : nous croyons en Lui, tout vient de notre Seigneur. » 
Cette dernière version joue sur la ponctuation (le texte original ne contient pas de ponctuation et permet donc ces interprétations divergentes), mais surtout il admet que l’homme de science puisse comprendre l’Univers comme Dieu. Dit autrement l’univers est rationnel, et Dieu n’a pas cherché volontairement à tromper les hommes. Et surtout,  ce qui nous intéresse particulièrement, ceux qui maîtrisent les outils de l’information, disposent des moyens de comprendre la rationalité de l’univers.

Un intellect à l’échelle du monde

Aujourd’hui, la maitrise du système d’information s’est démocratisée. Les hommes sont quasiment tous alphabétisés. Ils disposent d’outils dont Ibn Rushd  n’aurait pas rêvé pour calculer, interpréter, mémoriser, transmettre l’information. Ces outils leurs permettent de collaborer en temps réel, et de conserver la mémoire des morts, de leurs actes et de leurs idées. Il n’est pas besoin de faire appel à la magie ou de pouvoirs extraordinaires, pour approcher l’image du Monde.
L’intellect universel d’Ibn Rushd correspond à la réalité du monde d’aujourd’hui.

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