La sphère et le test

port algerAu XIIe siècle, Ibn Rushd, mieux connu par le nom d’Averroès professait que l’intellect était unique et que tous les hommes alimentaient une même pensée. Ses contradicteurs firent remarquer que les hommes peuvent avoir des opinions différentes, et que cet intellect unique devenait le lieu de toutes les contradictions sans qu’aucune vérité ne puisse en sortir. La même critique est faite au cyberspace. Jamais nous n’avons été autant informés, jamais autant de nouvelles contradictoires n’ont circulées en même temps, avec la même facilité.
Fake news
Fake news, le mot est récemment arrivé dans notre vocabulaire, mais il a envahi notre quotidien. A la radio, à la télévision, et même dans la conversation, il n’est plus question que de « fake news ». Le système d’information numérique serait un pourvoyeur inlassable d’informations fausses. Le sociologue Gérald Brunner en a même fait une théorie. La vérité est une, le mensonge multiple, il y a de multiples façons de déformer les faits et les idées. La facilité extraordinaire à créer et répandre des informations aide le développement des informations fausses. Le système ne fait pas de choix et donc répend de manière équivalente les vrais et les fausses nouvelles, ce qui quantitativement est à l’avantage du faux.
On s’inquiète à aussi des possibilités de manipulations que cette facilité à dire n’importe quoi permet. Nous avons tous en tête la propagande d’AL Quaida et de Daesh, les interventions russes dans l’élection américaine, les allusions complotistes de Marine Le Pen lors du débat présidentiel français, les mensonges de Donald Trump.
Oui, volontaire ou non, le cyberspace est le lieu d’opinions contradictoires, de rumeurs fondées ou infondées. Certains souhaitent même que l’Etat légifère pour faire condamner ceux qui répandent les fausses nouvelles.
La chute des autorités
L’époque Gutenberg vit le triomphe de l’auteur. Un livre coutait cher à fabriquer, même en multiples exemplaires, et seul l’amortissement sur des séries longues permettait de justifier cette dépense. L’écrivain publié fut proclamé auteur, c’est-à-dire une autorité (les deux mots viennent de la même racine).
Or en un siècle, les autorités se sont ridiculisées. Les journalistes sont devenus les bourreurs de cranes de la guerre de 14-18, les politiques après avoir poussé dans la guerre les citoyens (guerres mondiales ou coloniales) se sont déshonorés, livrant leurs concitoyens aux camps de concentration, aux fours crématoires, ou aux goulags ; les intellectuels ont suivis les politiques dans leurs errances, les professeurs se sont vendus aux industriels et aux laboratoires. Ils n’ont pas attendu l’arrivée du monde numérique pour perdre leur crédibilité.
Il faut tester
Mais est-ce important ? En réalité, depuis au moins la machine de Turing, nous savons que la machine et l’algorithme ne disent pas le vrai.
La machine dit le rationnel, l’enchainement des causes et des effets, le calcul des probabilités et à ce jeu elle est meilleure que nous. Mais elle ne dit pas si cet algorithme est adapté à la situation réelle. Le philosophe Peter Sloterdijk emploie une image frappante pour montrer cela. La Terre semble une sphère, c’est-à-dire la forme géométrique la plus parfaite qui soit sans début ni fin. Elle se meut dans l’espace selon les lois de la gravitation. Et ces lois sont si précises que qu’il a été possible de découvrir par le calcul des planètes inconnues dans le système auquel appartient cette Terre. Au XVIII les admirateurs de Newton étaient persuadés qu’une connaissance générale et cohérente du monde était à portée de main. Mais l’observation a permis de voir que la sphère terrestre était aplatie à ses deux pôles, couverte de montagnes et de mer, animée par d’autres forces que la gravitation. L’algorithme de Newton donnait une première approximation, mais ne disait pas la réalité ultime. Lorsque nous testons un code, nous ne nous contentons pas de vérifier sa cohérence et sa logique. Nous vérifions aussi son adéquation au besoin réel. Ce n’est pas pour rien que le concepteur-développeur se déguise en utilisateur lorsqu’il teste le code.
In fine, c’est toujours l’expérience, c’est-à-dire le test qui dit le vrai. C’est ce que Lévi-Strauss appelle la «pensée sauvage», ce moment où nous conceptualisons tout en ressentant les choses, leur odeur, leur couleur, leur gout, le froid et le chaud, ce moment où nous manipulons le réel, par nos sens mais aussi par nos actions, quand nous pétrissons la pâte, appuyons sur un bouton. Que nous fassions cela ou même que nous utilisions des machines, seul le test et l’expérience peuvent dire le vrai. Et cette expérience doit être partagée, pour nous assurer que nous ne sommes pas victimes d’illusions. Ceci pour dire que connaître le vrai demande du labeur, au sens premier du terme, où nous labourons notre environnement pour le connaître et produire.
Le stock
Mais alors si cela ne nous dit pas le vrai, à quoi sert le fatras d’informations auxquelles nous sommes confrontés, hier dans les livres, aujourd’hui sur le cyberespace. J’aime la réponse que donne le philosophe François Jullien, dans son livre sur l’identité culturelle. C’est un stock, un stock d’images, de concepts qui nous aident à penser. Ce que nous appelons une culture, c’est un stock d’informations. Nous n’appartenons pas à ce stock, nous ne sommes pas prisonnier d’une identité culturelle, qui nous obligerait à penser d’une certaine manière. Nous pouvons être nés dans une province de France, élevé dans la foi chrétienne et devenir bouddhiste, musulman ou athée. Et c’est la diversité du stock d’informations auxquelles nous avons accès qui permet ce vagabondage, qui nous permet de réfléchir autrement. C’est dans l’écart entre les différentes cultures auxquelles nous accédons que se trouvent des combinatoires inédites pour réfléchir le réel.
Nous sommes confrontés à des défis sociaux, économiques, écologiques nouveaux, auxquels l’humanité n’avait jamais pensé devoir faire face. Et le cyberspace nous permet d’accéder à une multiplicité d’options, de les combiner entre elles pour expérimenter des solutions à ces défis. En cela il est sans doute la plus grande chance du monde nouveau vers lequel nous allons.
Bibliographie
Jean-Baptiste Brenet : Averroès l’inquiétant (2015, Les belles lettres)
Peter Sloterdijk : Le Palais de cristal (2015, Arthème Fayard/Pluriel)
François Jullien : Il n’y a pas d’identité culturelle (2016, L’Herne)
Claude Levi-Strauss : la pensée sauvage ( 1990, Agora)

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