La vrai liberté

20180705_182211Il est souvent reproché au Système d’Information Numérique d’attenter au libre-arbitre, d’enfermer l’individu dans un carcan technique aliénant. Une critique semblable été faite à la conception d’Ibn Rushd de la connaissance.
Thomas d’Aquin et le sujet cartésien
La thèse centrale d’Ibn Rushd, est l’unicité de l’intellect. Il n’existe qu’un intellect pour toute l’humanité. Ce que connait chaque homme, par ses sens et son imagination, n’est que le reflet partiel de cet intellect suprême.
Dès sa diffusion, cette théorie fit l’objet de critiques. Thomas d’Aquin, le théologien le plus influent de son temps, écrivit un traité pour récuser la thèse du philosophe andalou. Affirmer que l’intellect des hommes ne faisait qu’un, c’était récuser l’idée d’une âme attachée à chaque corps, immortelle, et qui au jour du jugement dernier serait envoyée en enfer ou au paradis.
Or toute la religion chrétienne est basée sur l’existence de l’âme, propre à chaque homme. Elle fonde sa responsabilité face à son destin. Après Thomas d’Aquin, d’autres philosophes européens, de Leibnitz à Renan combattront également le monopsychisme. Rien de surprenant à cela. Ibn Rushd présentait la caractéristique étrange d’être inacceptable pour les tenants de la tradition comme pour ceux de la modernité. Car en défendant l’âme immortelle de l’homme, Thomas d’Aquin défendait en même temps le libre arbitre, le sujet cartésien, base de la philosophie moderne et du droit de la liberté individuelle (et accessoirement de la propriété : c’est parce que nous sommes un individu responsable que la possession de biens est légitime, comme moyen d’exercer notre libre arbitre).
De Freud à la cybernétique
Le libre arbitre du sujet pensant a pris des coups sévères. Freud, Marx, et les structuralistes de toutes obédiences l’ont fait tomber de son piédestal. L’individu conscient est manipulé par son inconscient et son surmoi, par les rapports sociaux dans lesquels il s’insère, par les mythes, les représentations qui structurent son univers mental.
Mais ces théories n’étaient que des théories, qui pouvaient être qualifiées de rêveries méprisables par les tenants de la liberté de l’individu.
Le système numérique change cela, car la relation avec la machine et les liens qu’elle tisse entre les acteurs génèrent un ensemble cybernétique, dans lequel acteurs et machines interagissent perpétuellement entre eux.
De la connaissance à l’action
Le cyberespace crée un formidable puits de connaissance qui ressemble bien à l’intellect universel d’Ibn Rushd.
Wikipédia en est le meilleur exemple. Dans le chapitre qu’il lui consacre dans son ouvrage « les innovateurs », Isaacson explique les débats qui présidèrent à sa création. Certains estimaient qu’une encyclopédie devait être le recueil des avis des meilleurs spécialistes, sélectionnés pour leur compétence. Le choix fut inverse. N’importe qui pouvait intervenir, anonymement, sous réserve de respecter des règles élémentaires de traçabilité. L’expérience montra la supériorité de ce modèle, dans lequel sans arrêt, les opinions de la multitude se confrontent, se corrigent, interagissent. Wikipédia est devenu un stock de savoir sans équivalent, dépassant largement toutes les encyclopédies qui l’ont précédés.
Cette connaissance sur le cyberespace, est de plus interactive. Nous pouvons savoir des choses, mais aussi, acheter, vendre, transmettre, payer nos impôts, nos charges, etc.
Les machines nous aident et nous rendent plus efficaces sous réserve de respecter la réalité cybernétique où nous vivons, celle où les humains et les ordinateurs interagissent entre eux selon des règles communes.
Pour nombre de nos contemporains, cet encadrement paraît insupportable. « Je ne suis pas un numéro », suivant la formule paranoïaque d’un feuilleton télévisé des années 60, « Le Prisonnier ». Pour protéger notre libre-arbitre, des lois et des directives nous donnent le droit de retrait, de refuser d’utiliser ces outils, d’interdire l’utilisation de nos données personnelles. Et, cela s’accompagne de la possibilité de monnayer ces connaissances. Ces mêmes législateurs renforcent le secret des affaires, le droit d’auteur. Il y a quelque chose de cupide dans cette prétendue défense du libre arbitre et de la propriété de la connaissance.
Le Véhicule de l’information
Ces craintes me rappellent celles de mes certains collègues en début de carrière. Nous étions des experts chargés de transmettre des informations et de proposer des solutions à notre hiérarchie. Mes collègues plus anciens m’avaient mis en garde. Il ne fallait pas en dire trop. Si nous disions tout ce que nous savions, nos managers finiraient par en savoir autant que nous, ne plus avoir besoin de nous et feraient disparaître notre fonction.
Jeune recrue, j’étais assez perplexe. Si je ne transmettais pas le peu que je savais, mes écrits seraient creux et sans intérêt, ce qui ne pousserait pas les managers à faire appel à moi.
Je découvris vite que l’information appelle l’information. Si vous transmettez des informations, vous en aurez en retour. Et peu importe si la manière dont ces idées sont transmises est originale ou si elle se trouve encadrée dans un processus cybernétique.
Si vous refusez de communiquer votre savoir, les autres ne savent plus si c’est pour conserver le mystère, ou parce que vous ne savez pas. Ils finissent par ne plus vous consulter. Et alors les sources de connaissance s’étiolent. Non seulement vous n’êtes plus consulté, mais on ne vous dit plus rien. Votre savoir devient un stock mort qui décroche du réel.
L’expert est un passeur. Chaque expert finit par comprendre, que le plus important n’est pas de savoir, mais de savoir où trouver l’information. Votre valeur, c’est la qualité du carnet d’adresse, les témoins fiables, l’accès aux centres de documentation, et aujourd’hui, la virtuosité à utiliser les moteurs de recherche sur le cyberspace, à reconfigurer les données disponibles pour les rendre analysables.
Tim Hatford raconte que Charles Dickens fit une expérience similaire. Il s’était toujours battu contre les éditions pirates de ses romans par des imprimeurs américains. Sur le tard, il s’aperçut qu’elles lui avaient donné une extraordinaire notoriété. Il put faire des conférences auxquelles ses admirateurs payaient pour assister. L’information génère toujours de la valeur.
La vrai liberté
C’est là la vraie liberté. Non pas celle d’interdire et du repli sur soi, mais celui que donne la circulation de la connaissance. Elle génère toujours de nouvelles idées, de nouvelles solutions, qui augmentent notre capacité à répondre aux défis de notre temps.

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