Il faut suivre le progrès mais…

20180921_155624Beaucoup de discours sur l’arrivée du numérique prennent la forme du regret. Il s’agirait d’une évolution technologique inéluctable, sur laquelle nous n’avons pas de prise. Selon nos convictions, elle serait imposée par un destin immanent, par le complot des classes dirigeantes, par l’activité frénétique de quelques geeks activistes et irresponsables.
Aucune technique ne passe du stade de l’invention à celui de l’innovation (l’application dans des processus pratiques) sans correspondre à un besoin qu’il soit bon ou mauvais. La bombe atomique n’est pas un progrès pour l’humanité, mais elle répondait à un besoin, mettre fin à la guerre mondiale et vaincre les forces de l’Axe.
Si le système numérique remplace le système d’information classique fait d’encre et de papier, c’est qu’il répond à un besoin.

Le monde paysan
Pour comprendre ce besoin, il faut repartir loin dans le passé. Au début du XIXe nous étions tous des paysans. Ceux-ci représentent alors l’immense majorité de la population. L’aristocratie et la bourgeoisie des villes ne sont que des minorités négligeables.
Par paysan, nous entendons des agriculteurs, mais surtout des gens qui vivent en quasi autarcie. Les hommes produisaient le blé dont ils faisaient leur pain, le vin pour la boisson, l’huile pour la conservation. Ils élevaient quelques bêtes qui étaient leur instrument de travail et leur apport principal de protéine. Les femmes faisaient la cuisine, la lessive et la couture, entretenaient la basse-cour, accessoirement assuraient l’éducation des enfants. Les économistes parlent d’économie non-marchande, dans laquelle les besoins vitaux sont couverts par la famille et son cercle proche. L’économie marchande, le commerce, n’intervenait que marginalement pour quelques produits difficiles à faire soit même, le sel et les épices, du tissu, la carriole et la maison lorsqu’il fallait la construire.
Dans son ouvrage « c’était mieux avant », Michel Serres rappelle ce qu’était ce monde d’avant qu’il a personnellement connu. « Grand Papa Ronchon » regrette ce temps, mais oublie de dire que c’était l’époque des famines, des épidémies, du manque d’hygiène qui provoquait la chiasse et les furoncles.
L’un des souhaits les plus courants est de faire des enfants et de les aider à grandir. Mais ce souhait fut contrarié pendant des siècles par la famine et la maladie. La population n’augmentait que lentement et même parfois elle régressait.
Croitre et multiplier
Cette malédiction s’arrête avec la Révolution Industrielle. Le moteur thermique, la chimie (aussi bien agrochimie que pharmachimie), permettent une croissance exponentielle de la population mondiale. Celle-ci double de 1800 à 1900, double à nouveau de 1900 à 1950, et encore une fois de 1950 à 2000. Nous sommes aujourd’hui 7,5 milliards d’humains et malgré un fort ralentissement, cette croissance devrait nous amener autour de 10 milliards vers 2050. Le tout sur une planète Terre dont les ressources naturelles, renouvelables ou non, n’ont pas augmentées. Cela s’accompagne d’une évolution qualitative de cette population. Elle vieillit, demande plus de soins et de médicaments. De plus, les jeunes commencent à travailler plus tard afin de se former à des techniques de plus en plus complexes. En France sur 66 millions d’habitants, la population active n’est que de 24 millions. La charge de travail productif repose une part plus réduite de la population. Alors il a fallu sans cesse augmenter la productivité. Cela passait par une mécanisation de plus en plus grande des taches, mais aussi par une nouvelle division du travail entre humains. Nous faisons bien ce que nous faisons souvent comme l’annonçait déjà Adam Smith.
Cela a modifié les rapports sociaux. Doucement a disparu l’économie non marchande.
Aujourd’hui notre travail est le plus souvent tourné vers l’extérieur, et l’autarcie disparait. Pour notre subsistance, nous achetons des plats préparés en conserve, surgelés, lyophilisés. Nous nous habillons en prêt-à-porter, nous jetons plutôt que de réparer (l’obsolescence programmée et le recyclage nous donnent bonne conscience). Nous confions les enfants à la crèche, à l’école, au centre aéré, à l’université. A part le chat qui ronronne dans un coin, nous ignorons à quoi ressemble un animal domestique. En Occident, le paysan a disparu dans les années 60, l’essentiel de notre vie suppose de faire appel à l’économie marchande. Et l’ordinateur est apparu dans nos vies au même moment.
Mesurer les échanges
L’économie marchande est une économie de la traçabilité. Que l’échange se fasse dans le cadre du marché, de la firme et de l’Etat, ou dans une collaboration entre entreprises, il doit être accompagné d’une trace : facture, bulletin de salaire, bons de livraison, contrats, quittances. Ces traces assurent la confiance des partenaires entre eux, elles nous permettent de réclamer lorsqu’il y a un doute sur l’honneteté et de vérifier l’équitabilité de la transaction. Le double effet de l’augmentation du nombre d’humains et du remplacement d’une économie domestique par une économie marchande fit exploser la masse de papiers à calculer, rédiger, conserver, comptabiliser, transmettre. Les procédés pour traiter cette masse irrésistible se multiplièrent : téléphone, fax, télex, mécanographie, fiches perforées, caisses enregistreuses, microfilm. C’est une inventivité digne du concours Lépine qui tenta d’aider le back office à traiter cette masse. Ce jusqu’à ce que la dématérialisation par le numérique offre la solution.
Elle permettait d’accélérer les échanges d’informations, les traitements, d’augmenter les capacités mémoire.
C’est la disparition de l’économie domestique qui a rendu indispensable le numérique, par l’explosion du nombre de transactions à traiter. La mondialisation n’est qu’un sous-produit de ce fantastique
Nous sommes trop nombreux, trop interdépendants pour revenir en arrière. Le numérique a d’autres emplois, scientifiques, industriels, dans l’industrie du loisir et du divertissement, mais c’est son rôle dans le commerce et la gestion qui est le plus présent dans notre quotidien.
Comment l’accepter
Cette place démesurée du numérique dans notre vie nous perturbe.
Nous aimerions parfois revenir en arrière, au temps où l’épouse mijotait des petits plats, où le mari bêchait son jardin. Notre imaginaire ne s’est pas adapté à la nouvelle donne.
Il faut parfois, faire une cure sans internet ni téléphone pour conserver son équilibre personnel.
Mais, le numérique n’est ni une malédiction, ni le résultat d’un complot hourdi par des forces obscures. Il est la conséquence logique quoique inattendue de notre souhait de voir le plus longtemps possible nos enfants jouer.

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