A l’École Pratique des Hautes Études

SOCIOLOGIEJ’ai fait ma thèse avant que le numérique n’envahisse tout. Elle concernait le Moyen-Age chez les historiens de la Restauration et de la Monarchie de Juillet en France (1815 à 1848). Les plus connus, Augustin Thierry, Jules Michelet, ont consacrés des pages à cette période, mais j’ai voulu vérifier son importance par une mesure quantitative. Je recherchais la part des ouvrages consacrés au Moyen-Âge sur le nombre de livres d’Histoire publiés.
Techniquement, c’était fastidieux. A l’époque, il n’y a pas d’indexage numérique du catalogue de la Bibliothèque Nationale de France, tout doit être fait manuellement. Me voilà donc à faire des bâtonnets sur un cahier pendant des semaines.
La démarche se heurta bientôt à des problèmes méthodologiques. Ils intéressaient mon directeur de thèse, et il m’invita à les présenter dans son séminaire.

Histoire et calcul

En introduction, il expliqua aux autres élèves que la démarche répondait à un besoin du temps. Jusque là le calcul, les statistiques et les mathématiques étaient réservées soit aux sciences dures et aux techniques de l’ingénieur, soit aux matières financières et comptables. Ils ne tenaient pas tenu une grande place dans les études littéraires et sociales. L’informatique devait changer cela. L’ordinateur facilitait comme jamais le calcul et le traitement en masse de milliers de données. Désormais, il s’introduirait partout. Et cela poserait des problèmes de méthodologie nouveaux, jamais abordés, auxquels seuls les spécialistes des études sociales pourraient répondre.
Une réédition est-elle un livre nouveau, un livre en plusieurs tomes doit-il compter pour un livre ou plusieurs ? Autant de questions pratiques auxquelles je me heurtais, et dont il fallait inventer les réponses faute d’antériorité. Le numérique en entrant dans nos vies apportait une nouvelle manière de réfléchir le monde.

Nouvelles disciplines

Une des questions posées était la définition des termes de mon calcul. Le Moyen-Âge, c’était assez facile. La définition de cette période date de la Renaissance (le terme apparaît au XVe siècle). Elle était bien stabilisée à l’époque que j’étudiais.
Mais la définition du dénominateur posait problème : c’est quoi l’Histoire ? Dans le catalogue de la Bibliothèque Nationale de France (BNF), à la rubrique concernée, je trouvais la vie de Saint Louis, mais aussi des guides touristiques. Surtout la plupart des sciences sociales n’existaient pas alors. Elles allaient arriver avec l’accroissement des besoins de l’Etat. La géographie permit d’analyser la cartographie des territoires, de prolonger leur exploration. La sociologie apparut ensuite pour exploiter les recensements, ces enquêtes nationales destinées à connaître et comprendre la population française. L’ethnologie naquit pour mieux comprendre ces peuples que l’on -colonisait. Dans le catalogue de la BNF des années 1815-1848, toutes ces spécialités se confondaient dans le magma d’une matière indifférenciée, l’Histoire.
Aujourd’hui le numérique fait naître de nouveaux métiers. La mise en place des logiciels transactionnels supposent des spécialistes capables de décrire les processus sociaux mis en œuvre dans les algorithmes, l’interaction des acteurs, les règles et les lois qu’ils doivent respecter. Les Big Datas et tous les infocentres imposent de construire des modèles sociaux-économiques qui permettront d’interpréter les données. Alors que jusque là, de l’historien à l’ethnologue, ces métiers étaient surtout le fait d’universitaires et de serviteurs de l’Etat, ces nouveaux spécialistes se retrouvent dans tout types d’entreprises, Sociétés de Service informatiques, donneurs d’ordre, géants du Web, et même Etat.
Si les questions posées sont différentes, les méthodes n’ont pas vraiment changées depuis l’historien. Il faut toujours chercher sur quels documents baser son analyse, quelle est leur fiabilité, éventuellement effectuer des entretiens si les témoins sont toujours là. La masse documentaire une fois rassemblée, Il faut l’analyser. Les questions sont toujours les mêmes : qui a fait ou dit quoi, envers qui, pourquoi, comment, quand, où ? Qu’il s’agisse d’analyser un discours de Périclès ou le poste de travail d’une caissière de supermarché, les questions se répètent. Depuis que les ordinateurs sont entrés dans nos vies cela se double d’une analyse quantitative. Combien de fois ces actes ont-ils lieu ? Quelle est leur fréquence ? Le numérique impose ces questions car les machines ne font bien que le répétitif. Mais par un effet de retour elles impactent toutes les disciplines anciennes.

Le poids de l’organisation

Le troisième enseignement de cette thèse fut l’importance de l’organisation sociale sur le travail de l’historien.
Les historiens de la première moitié du XIXe sont pris entre deux contraintes :
• Les questions qui sont posées par le corps social. Elles se résument en fait à une seule : pourquoi la Révolution a-t-elle été possible ? L’Histoire enseignée auparavant n’était d’aucun secours. Elle était monarchiste et religieuse, vouée au culte du Christ et du Roi. Les philosophes des Lumières n’apportaient pas plus d’aide. Ils avaient poussé à la révolte contre l’ordre établi, à la défense de valeurs de liberté et de démocratie, mais à aucun moment, ils n’avaient avertis de la guerre civile et étrangère, des milliers de morts qui en suivraient, et du retour des réactionnaires lors de la Restauration ;
• La documentation dont ils disposent : la Révolution avait arrêté les études historiques, mais les nouveaux historiens pouvaient s’appuyer sur les travaux de la Monarchie finissante. Soucieuse d’expliciter son pouvoir et de lui donner une base juridique assurée, celle-ci avait mené un gros travail d’édition des chroniques historiques anciennes ainsi que des lois et ordonnances royales. Ce travail d’éditions des « Monuments », mené surtout par les bénédictins de la Congrégation de Saint Maur, était devenu partiellement inutile avec le remplacement du droit coutumier par les grands Codes législatifs (Code Civil, Code Pénal, etc.). Mais il fit le miel des historiens de ce temps.
Prise entre ces deux contraintes, leur Histoire est principalement politique et juridique. Pas d’Histoire des arts, des sciences, des mentalités, de l’économie. Mais elle permit la naissance de nouveaux concepts, la lutte des classes (Marx a dit la dette qu’il avait vis à vis d’eux), la Nation. Soucieux de s’inscrire dans le « temps long, », ces historiens appliquèrent ces concepts au Moyen Age et virent la source de la Révolution dans le mouvement des communes médiévales, dans la naissance de la bourgeoisie. Ils firent aussi un travail important d’organisation des études historiques et archivistique, permirent un mouvement d’édition des documents anciens, mouvement dont profitèrent leurs successeurs en particulier l’École des Annales).
Je découvris le monde numérique avec ce viatique. L’ordinateur introduit le calcul et le quantitatif partout, il modifie les méthodologies, il créée de nouveaux métiers. Et les processus opérationnels doivent toujours être pensé en fonction de l’organisation sociale dans laquelle ils s’inscrivent. Ce n’étaient pas de mauvais guides de travail.

Cet article, publié dans écriture, informatique, système d'information, est tagué , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s