La fatigue et les paresseux : Amazon

98 courbe de rendement« Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion morbide du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et sa progéniture » Paul Lafargue (Le droit à la paresse)

La fatigue et les paresseux

Une hypothèse fondatrice de l’économie de marché est que le travail a un rendement décroissant. Elle est basée sur une observation triviale : tout le monde fatigue. Au-delà d’un certain temps et intensité de travail, nous fatiguons et mettons plus de temps à faire les choses (voir courbe ci-dessus). L’ économiste dit que notre rendement décroit. Le coût de fabrication d’un objet étant une fonction plus ou moins directe du temps de travail, il augmente lorsque l’ouvrier fatigue. La concurrence sur le marché pousse chacun à travailler à son meilleur rendement. Lorsqu’il commence à fatiguer l’ouvrier doit partir à la pèche à la ligne, car d’autres moins fatigués le remplacent. Le rendement décroissant permet que le marché offre du travail pour tous.
Une deuxième hypothèse est que l’homme est paresseux et n’aime pas se fatiguer. Il veut produire plus en travaillant moins. Les acteurs économiques vont chercher tous les artefacts qui leur permettent d’augmenter artificiellement leur force de travail. De la bèche du paysan au micro-ordinateur du concepteur-développeur, tous les outils sont destinés à améliorer notre rendement. Les économistes appellent cela des gains de productivité. Cette augmentation déplace constamment le point correspondant à l’utilisation optimale de la force de travail (flèche rouge sur le schéma). Il arrive un moment où un seul ouvrier se trouve en position de répondre à tous les besoins du marché.
Une autre des hypothèses fortes de l’économie de marché est que ceci n’arrive jamais. Si un producteur arrive en situation de monopole, c’est qu’il a eu des pratiques déloyales (dumping, dissimulation d’informations). Mais la réalité est que de plus en plus de marchés sont dominés par des monopoles ou des oligopoles (marché où il n’y plus que quelques fournisseurs qui peuvent s’entendre).
Prenons l’exemple d’Amazon pour illustrer cela.

Le chasseur de gains

« Nous sommes une entreprise habituée à fonctionner avec des marges faibles. Nous avons grandi comme cela. Nous n’avons jamais eu le luxe de marges élevées, il n’y a pas de raison de s’y habituer maintenant. Nous étions déterminés à proposer les meilleurs services du marché, mais à un prix que nos clients ne pourraient jamais trouver ailleurs, même en étant prêts à utiliser des produits de moindre qualité. Les entreprises technologiques ont toujours des marges élevées, sauf Amazon. Nous sommes la seule entreprise technologique à faibles marges. »
Jeff Bezos cité p151, par Nicolas Colin et Henri Verdier L’âge de la multitude
Cette citation de Jeff Bezos, le patron d’Amazon dit la philosophie de l’entreprise. Elle est tournée vers une recherche obsessionnelle de productivité.
En 1994, à sa naissance, Amazon est un libraire. Il vend des livres, des disques musicaux et des vidéos. Il vend via un site sur le cyberespace ce qui lui évite les frais en personnel et matériel d’une boutique. Il met en place une chaine logistique complète permettant de livrer dans des délais courts et garantis.
Ses diversifications auront constamment pour objectif d’augmenter la productivité et la qualité de service de ces deux briques de base (le site internet et la chaine logistique).
Le premier axe concerne les biens culturels par lesquels il a commencé.
D’abord il propose à d’autres d’utiliser sa chaine logistique. Sur le site d’Amazon vous pouvez acheter à des bouquinistes des livres ou des disques anciens. Vous pouvez aussi vendre ou revendre vos livres, vos disques ou vos cassettes. Enfin si vous voulez créer et vendre votre livre, Amazon se fait éditeur (éventuellement à compte d’auteur).
Tout cela fait d’Amazon le premier libraire du monde par le nombre de références à son catalogue.
Il permet aussi de se passer complètement de la chaine logistique en achetant des œuvres dématérialisées. Pour les livres, à partir de 2003, il propose des tablettes Kindle sur lesquelles le lecteur peut télécharger d’un simple clic. Il est aussi possible de télécharger sur tous autres formats de tablettes ou autres outils, des livres, des œuvres musicales ou des vidéos (il se place alors en concurrent de Netflix).
Le deuxième axe de diversification est de sortir des biens culturels, pour vendre de tout via sa plate-forme et sa chaine logistique. Matériels électroniques ou électroménagers, appareils photos, textiles, et maintenant aux Etats-Unis de la pharmacie et de la nourriture avec le rachat en 2017 des 460 magasins de Whole Foods Market. Alors qu’il est né de l’absence de boutique, Il alimente maintenant des magasins avec son réseau logistique. Amazon ne cesse de montrer ainsi son adaptabilité et son absence de dogmatisme.
La troisième diversification est en destination des services informatiques. Le marché des biens culturels étant très cyclique (le consommateur achète plus pour les fêtes de Noel), les serveurs d’hébergement de ses sites Web sont sous-employés la plus grande partie de l’année. Il les a loués à ceux qui ont besoin de capacité de calcul et de mémoires. Il a aussi dû créer une capacité de saisie pour mettre à jour son catalogue. Depuis 2005, il a mis cette capacité à disposition au travers de sa filiale Amazon Mechanical Turk. Il s’est aussi lancé dans les services de surveillance à domicile, et dans la production de services informatiques aux entreprises.
Ces diversifications ont fait d’Amazon la première entreprise du numérique par son effectif de plus de 540 000 personnes. Il est devenu le vaisseau amiral d’une flottille de sociétés commerciales basées sur internet (Airbnb, UBER…). Le commerce s’était révolutionné dans les années 60 et 70 avec les créations des super et hypermarchés. Les entreprises continentales qui avaient réalisé cette révolution, les Wal-Mart, Costco, Carrefour, Leclerc, sont obligés de revoir leurs processus, de découvrir le numérique et le Web. Tout cela dans une atmosphère de peur panique car ils savent qu’ils n’y survivront pas tous.
Amazon a fait ou envisagé des diversifications plus hasardeuses. Il a tenté de lancer son propre smartphone. Il cherche depuis plusieurs années à faire des livraisons par drones ou des entrepôts volants portés par des dirigeables. Le 28 septembre 2016, avec Google, Facebook, IBM, Microsoft, Amazon officialise la création du « Partnership on Artificial Intelligence to Benefit People and Society » (« partenariat pour l’intelligence artificielle au bénéfice des citoyens et de la société »). Tout cela lui permet d’apparaître comme une entreprise de haute technologie. Mais en même temps, revenons à la phrase de Jeff Bezos citée précédemment «Nous sommes la seule entreprise technologique à faibles marges. »  La formule est un oxymore. La recherche-développement coûte cher et il faut bien des marges fortes pour la financer.
Amazon n’est pas un grand inventeur de nouvelles technologies. C’est un acteur ayant une politique industrielle solide. Il s’appuie sur des technologies connues du Web et de la chaine logistique, et s’efforce de réduire ses coûts par l’utilisation de toutes les synergies possibles. Il n’invente rien mais exploite intelligemment les outils à sa disposition. Et après tout, il a raison. Les outils technologiques sont fait d’abord pour permettre des gains de productivité et éviter à l’homme de se fatiguer.

Retour des chasseurs-cueilleurs

Maintenant que nous avons expliqué comment Amazon a travaillé pour augmenter ses rendements, venons aux questions que cela pose.
La première question induite est liée à ce qu’Amazon a tellement déplacé la courbe de rendement que le commerce vers le consommateur sera sans doute dominé par un oligopole réduit au niveau mondial. Comment empêcher ces entreprises de profiter de leur domination pour se procurer des rentes indues ? Ce sujet a déjà été traité dans une précédente chronique (la chasse aux Dinosaures).
La deuxième est liée aux ouvriers et employés libérés du travail par ces gains de productivité. Les économistes reprochent au numérique de ne pas provoquer de « substitution schumpétérienne ». Cette formule signifie que les salariés libérés par les gains de productivité peuvent se retourner vers d’autres secteurs d’emploi, ce qui ne semble pas le cas actuellement.
D’abord la technologie seule ne créée pas d’emploi spontanément. Les précédentes révolutions industrielles ont bien créé des emplois dans l’industrie de la machine-outil ou des biens d’équipements, mais pas à due concurrence des emplois supprimés. C’est le développement des services (tourisme, voyage, industrie du divertissement) qui a créé du travail. Cette évolution est bloquée car la révolution technologique a été accompagnée par la révolution conservatrice impulsée par Reagan et Thatcher. Celle-ci a provoqué une augmentation brutale des inégalités de revenu. Il n’y a plus de demande solvable. Les quelques mogols qui s’accaparent la rente ne sont pas en situation de consommer suffisamment pour créer beaucoup d’emplois. Rééquilibrons les revenus et peut-être nous créérons plus d’emplois.
Et puis avons-nous vraiment besoin de travailler autant ? Pourquoi s’infliger autant de stress, de maladies musculo-squelettiques ?
Les recherches sur les peuples de chasseurs-cueilleurs montrent qu’ils ne travaillent pas plus de 3 à 4 heures par jour. Après ils fatiguent, le gibier est plus loin, les graines sont cueillies, et les besoins vitaux ont été rassasiés. C’est l’agriculture et le travail de la terre qui ont obligé à travailler beaucoup. La souffrance au travail a permis d’assurer la sécurité alimentaire. Mais elle n’a pas plus de 10 à 15 000 ans. Pendant des centaines de milliers d’années, l’homme a été plus paresseux.
Pourquoi ne pas revenir à cet état naturel comme le proposait le gendre de Marx, Paul Lafargue ?

Bibliographie

Paul Lafargue : Le droit à la paresse (1883 –Maspero-1979)
Wikipédia article Amazon (état au 23 octobre 2018)

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