La peur des coupeurs de têtes

20181019_083610J’ai placé ces chroniques sous le signe de l’image de Saint Denis portant sa tête comme nous portons nos ordinateurs et nos tablettes sous le bras. Je souhaitais ainsi rappeler la peur qu’inspirent les technologies du numérique. Les concepteurs-développeurs seraient des coupeurs de tête modernes, arrachant notre raison et notre mémoire, les réduisant pour les entrer dans la machine, pour mieux contrôler les esprits, les soumettre à l’emprise des multinationales ou d’un Etat tentaculaire.

La peur de Linky ?

Les oppositions au déploiement des compteurs Linky sont un exemple assez frappant de cette peur du numérique. Des maires demandent son interdiction sur le territoire de leur commune.  Des pétitions circulent condamnant cet appareil. Il serait économiquement injustifié, dangereux pour la santé, pour l’environnement, pour les libertés publiques. Le journal Le Monde a publié une série d’articles faisant le point de ces peurs et montrant leur manque de fond.

Linky est un nouveau type de compteur d’électricité électronique, dont la relève est faite à distance par une communication par courant porteur (le signal est véhiculé par le réseau d’énergie électrique). Enedis, filiale d’Electricité de France, en charge de la distribution publique d’électricité a lancé un vaste programme de remplacement des compteurs anciens par ces compteurs.

La justification économique est sans doute discutable. Le déploiement de Linky était censé permettre des gains sur la relève, mais aussi par des économies d’énergie permises par une connaissance détaillée des consommations. En pratique peu d’utilisateurs exploitent cette possibilité, et les économies annoncées risquent bien de ne pas être au rendez-vous. Cela ne justifierait pas, un arrêt du programme, car vu les engagement déjà pris vis à vis des industriels et des prestataires de travaux,   le scandale financier serait sans doute équivalent à celui de l’arrêt de l’écotaxe où des millions d’euros d’indemnisation avaient du être payés aux prestataires concernés.

Le risque pour la santé est l’autre peur véhiculée. Mais les compteurs électroniques ont remplacés les compteurs électromécaniques dans les installations nouvelles, depuis plus de vingt ans, et des milliers d’appareils sont déjà posés. La technologie des courants porteurs est ancienne, utilisée pour déclencher les changements de tarifs sur des millions de compteurs et par les fournisseurs d’accès internet dans des logements anciens pour propager le signal numérique entre les différents appareils (box, télévisions, ordinateurs). Il est utile de s’intéresser à l’impact sur la santé de tout cela, mais nos maisons sont maintenant enserrées dans des réseaux utilisant de multiples technologies, filaires ou non, comme les courants porteurs, le Wi-Fi, le Bluetooth… Dans cette marée d’ondes et de capteurs les compteurs Linky sont marginaux.

Enfin notre consommation électrique sera sans doute mieux connue en dehors de nos foyers. Mais la bancarisation de l’économie fait que nos revenus et nos dépenses sont connus. Le déploiement des téléphones portables permet de connaître  nos déplacements. La carte vitale permet de savoir si nous sommes atteints d’une maladie grave. En somme des millions d’informations concernant nos comportements circulent déjà sur les réseaux sans que cela provoque une émotion publique particulière.

Alors pourquoi ces craintes particulières sur Linky ?

La peur de Big Brother ?

Ces appareils présentent les caractéristiques  d’être numérique, communiquant, et déployé par cette incarnation de Big Brother, le groupe Electricité de France. Celui est en effet à la fois une filiale de l’Etat, et une multinationale présente dans de nombreux pays.

Le numérique est encore une technologie considérée comme nouvelle permettant des choses que nous ne maitrisons pas. La communication permet de savoir beaucoup de choses sur nos habitudes. Tous cela nourrit la crainte d’un monde totalitaire, où nous serions soumis à une surveillance permanente et où nos libertés seraient menacées. L’arrivée de Trump et de politiciens populistes dans différents pays serait un autre indice, d’une évolution irrésistible vers le totalitarisme.

Ici rappelons quelques faits.

Big Brother, figure emblématique de cette crainte, est l’incarnation du dictateur totalitaire dans le roman 1984, paru dans les années 40. Georges Orwell, l’auteur de cette utopie voulait dénoncer les risques du stalinisme. Staline est mort, le 24 congrès du Parti Communiste de l’Union soviétique a condamné ses dérives et pourtant la peur du totalitarisme  a continué.

Lorsque j’ai commencé à voter en 1984, Mao dirigeait la Chine, Brejnev commandait d’une main de fer l’Union soviétique et les Républiques de l’Est de l’Europe. Au Sud de l’Europe, il y avait Franco en Espagne, Salazar au Portugal et le régime des colonels en Grèce. Les Etats du Sud des Etats Unis sortait tout juste de l’apartheid, et l’Afrique du Sud était en plein dedans. Au Moyen Orient ou en Afrique régnaient des autocrates sanguinaires de Kadhafi à Bokassa.

On ne peut pas dire malheureusement que la situation des libertés publiques se soit beaucoup améliorée dans le monde, mais pas non plus qu’elle se soit vraiment dégradée. Nous ne parlons plus de fascisme, de National-socialisme et le communisme paraît bien dépassé et malade. Mais derrière les néologismes de démocrature, de démocratie illibérale, c’est bien toujours la même « peste brune ». Mais celle-ci n’a pas envahi le monde même si la vigilance est toujours de mise, et si certains en souffrent malheureusement.

Au cours des dernières soixante années le numérique a envahi notre quotidien. Dans le même temps, la population mondiale a augmenté et la mondialisation des échanges n’a cessé de prendre plus de place. Il est possible de corréler ces trois phénomènes, et de considérer qu’ils font système. Mais il est difficile d’avoir une corrélation avec l’évolution des libertés publiques. Celles-ci ont évolué de manière erratique d’un pays à l’autre pendant cette période, passant par des moments d’immenses espoirs (le printemps portugais, la chute de l’Union Soviétique, la fin de l’apartheid,  les printemps arabes par exemple), et d’autres d’intenses dépressions. Si la démocratie représentative est aujourd’hui en crise face aux populismes, c’est bien plus parce que ses représentants ont été incapables d’endiguer la montée des inégalités que du fait du numérique. Si la technique a joué un rôle dans cette mise en cause, c’est surtout en libérant la parole des plus humbles, ce qui est loin d’être  un abandon des libertés.

Matrix et Mad Max

Hollywood a beaucoup brodé sur le thème du totalitarisme et de 1984. Matrix, Total Recall, Minority Report sont autant de variations sur ce même thème. Mais elle a aussi produit une utopie qui en est l’exact contraire, la série des Mad Max. Sur une terre ravagée, désertifiée par la pollution et ne nucléaire, l’Etat régulateur de la violence a disparu. Des seigneurs de la guerre, aux idéologies et aux costumes absurdes se battent pour la possession du pétrole ou de l’eau. En Syrie, en Lybie, au Yémen, dans la corne de l’Afrique, des hommes ont déjà connu l’enfer de Mad Max.

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