Les nouvelles guerres de l’opium

Le réchauffement climatique est sans doute aujourd’hui le principal facteur de guerre. Il provoque une remontée des terres cultivables. Au Nord, la fonte du permafrost fera sans doute de la Sibérie et du Canada les nouveaux greniers à blé du monde.  Au Sud, le désert s’étend inexorablement, la terre est brulée, asséchée par le soleil. De la Sierra Leone à la Syrie, elle ne nourrit plus les hommes, provoquant guerres et migrations. Derrière l’habillage islamique, il y a le spectre de la famine, de la recherche de l’eau et du pétrole. Mad Max est là.

Le numérique peut-il être l’autre cause de déséquilibre mondial poussant à la guerre ?

La guerre pour la propriété intellectuelle

Le capitalisme est basé sur deux piliers contradictoires. Le libre échange des marchandises qui permet l’économie de marché, et l’appropriation privé des moyens de production qui permet la remontée de la rente vers le capital. La propriété intellectuelle qui autorise l’appropriation privée de la connaissance en est la conséquence ultime.

La guerre de l’opium fut une guerre pour le libre-échange. L’impératrice de Chine voulait protéger ses sujets des ravages  de la drogue en interdisant les importations d’opium. Les puissances occidentales imposèrent par la guerre le libre-échange,y compris de produits nuisibles pour la santé comme l’opium.

Peut-on craindre qu’une guerre équivalente puisse survenir dans un proche futur autour de la propriété intellectuelle ? Sans être Cassandre, il faut reconnaître que le futur est inquiétant.

La littérature pour faire des connaissances un bien commun ne cesse de croitre, mais il est improbable que les politiques des pays occidentaux se convertissent facilement à cette théorie. Prenons l’exemple de la France. C’est le pays de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Permettre à tous de partager les connaissances devrait être pour elle un objectif. Mais en même temps, ses exportations sont surtout faites de sacs Vuitton et de produits de luxe, de films d’auteurs et de missiles à guidage numérique, toutes activités où la lutte contre la contrefaçon et le secret industriel sont de mise. N’attendons donc pas de ses élites une politique active de réduction des barrières à la diffusion des connaissances.

Les Etats-Unis sont dans une situation similaire, mais en plus ils ont réinventé la dialectique du maître et de l’esclave qu’avait décrite Hegel.

Le maître américain et l’esclave chinois

Les Etats-Unis font un maître crédible. Ils sont la première puissance militaire au monde, avec un budget de la Défense largement supérieur à leurs suivants. Ce budget a partie liée avec l’industrie du numérique. Il a permis  de financer les premiers ordinateurs, internet, et dans un article éclairant, Tim Harford montre tout ce que les technologies du smartphone doivent au militaire.

Cette puissance militaire est la toile de fond des salaires de misère payés aux ouvriers chinois. Le numérique permet en plus de surveiller depuis New York ou la Silicon Valley l’état des stocks, l’avancement de la  fabrication, le respect des normes qualité, quel que soit le pays où se trouvent ces ouvriers. Les entreprises américaines ont transformé en sous-traitants tous les pays de l’est asiatique, de la Corée du Sud aux Philippines. Et sur chaque produit fabriqué et vendu par ces pays, des royalties sont versées à ces entreprises. La propriété intellectuelle sert de pompe à finance, rapatriant l’argent des esclaves chinois vers le maître américain.

Mais comme l’esclave hégélien, l’ouvrier chinois bénéficie de son travail. A force de les fabriquer, il comprend comment fonctionnent les produits. Il imagine des moyens de les améliorer, et prend des brevets pour protéger ses innovations. Le flux financier vers les Etats-Unis s’asphyxie lentement. Les asiatiques commencent à pouvoir se passer de l’aide de leur maître américain. Des entreprises comme Ali Baba concurrencent les GAFAM (Google-Apple-Facebook-Amazon-Microsoft).

Cette évolution inquiète les investisseurs américains. Pour se libérer de leur esclave, ils rapatrient vers le continent américain des productions. Afin de continuer à bénéficier d’une main d’œuvre bon marché, ce rapatriement se fait vers des pays comme le Mexique. Mais l’ouvrier mexicain n’est pas plus bête que le chinois, et il finira lui aussi par améliorer les produits qu’on lui donne à fabriquer et se passer des compétences des laboratoires américains.

Trump le va-en-guerre  

C’est dans ce contexte que Trump arrive à la Maison Blanche. Les commentateurs insistent beaucoup sur le soutien que lui apportèrent les ouvriers blancs américains, remplacés par les ouvriers chinois ou mexicains. Mais il faudrait parler des financements par des milieux d’affaires inquiets pour les superprofits que leurs apportait la pompe à finance. Du haut en bas de la société américaine certains sont prêts à partir en guerre.

Le nouveau POTUS (Président Of The United States) a lancé la guerre commerciale contre la Chine. Il l’accuse de voler les connaissances des entreprises américaines. Il menace de guerre tout court des pays satellites de la Chine comme l’Iran ou la Corée du Nord.

Face à lui, les gouvernants chinois organisent la riposte. 120 ans après la guerre de l’opium, ils sont devenus les champions du libre-échange. Ils mettent en place une organisation, avec sa banque, pour tous les pays riverains du Pacifique, de l’Asie à l’Amérique du Sud en passant par l’Océanie. Pour trouver de nouveaux clients, ils lancent des investissements aussi  grandioses que symboliques comme la route de la soie.

Il y a quelques chose d’absurde dans les bruits de bottes qui résonnent actuellement. Absurde, parce que la puissance des grandes entreprises américaine est basée sur l’étirement de la chaine de valeur et la dispersion à travers le monde de ses usines. Tout  serait détruit par un conflit armé. Absurde parce que la menace asiatique est à très long terme. Le chinois à un PIB par tête largement inférieur à celui de l’américain, la balance de la propriété intellectuelle est largement profitable aux Etats Unis, elle est excédentaire de 100 milliards $ pour les Etats-Unis alors qu’elle est déficitaire de 20 milliards $ pour la Chine. Il y a largement le temps pour construire un monde plus équilibré sans passer par une guerre.

Mais après tout  pour qu’ai lieu la « grande transformation » annoncée Karl Polanyi, celle de l’équilibrage  des excès du capitalisme par le Welfare State, l’Etat-Providence, il bien fallu passer par deux guerres mondiales.

Hegel en écrivant la dialectique du maître et de l’esclave pensait à l’opposition entre l’aristocratie nobiliaire et la nouvelle bourgeoisie capitaliste ainsi qu’aux guerres de la Révolution et de l’Empire. Elles firent des millions de morts.

Si la guerre se déclenche à nouveau, les combattants auront à leur disposition les armes nouvelles, des drones aux bombes nucléaires en passant par les grandes oreilles de la NSA. Elles pourront faire des milliards de morts.

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