J’ai vu la fin de l’Empire

Montréal

A la fin du XIXe. et au début du XXe, Montréal était le principal port maritime au débouché des Grands Lacs. Les céréales des plaines de l’Ouest américain se déversaient sur ses quais avant de partir vers le reste du monde. Les marchands récupéraient leur mise, la mettaient à l’abri dans des coffres ou l’utilisaient pour faire de juteux placements financiers. Sur la Place d’Armes et la rue Saint Jacques, à proximité du port et de la vieille ville, les banques construisirent de grands établissements pour recevoir leurs riches clients.  Colonnes de marbres, plafonds voutés, caissonés de cuivre, portes de bronze, escaliers monumentaux. Rien n’était trop munificent pour attirer le chaland. Dans la fumée des cigares, les titres s’échangeaient, s’achetaient, se vendaient.

Aujourd’hui les transferts d’argent, les placements financiers se font grâce à Internet. Montréal a été supplanté par Toronto comme première ville du Canada. Ces guichets n’ont plus de raison d’être.

Alors les lieux se  reconvertissent. Le hall de la Banque Royale du Canada est devenu un espace de coworking, le Crew Collectif and Café. Là, où les banquiers recevaient leurs clients, se développe l’économie collaborative numérique. Pour une somme modique, à la demi-journée, à la journée, à l’année,vous pouvez vous installer pour travailler. Les anciens guichets sont couverts d’ordinateurs, les anciens box de réception sont devenus salles de réunion.Toutes les places sont équipées du Wi-Fi. Via internet, vous pouvez appeler le café, vous faire servir cafés, chocolats, salades, fruits frais ou pâtisserie.

Le temple du capitalisme triomphant est devenu un espace où des jeunes n’ayant pas les moyens de se payer un bureau individuel viennent pour travailler dans une atmosphère aussi studieuse que conviviale. Il existe à Montréal des dizaines d’espaces de coworking, où pour mieux dire en français, d’espaces collaboratifs. Ils réoccupent d’anciennes boutiques, des bars, desusines désaffectées. Et la formule n’a rien de particulière au Québec. Partout dans l’économie mondialisée, cette formule se développe. Entre les anciens bureaux éloignés des domiciles par les prix des terrains, et le travail à la maison, solitaire, manquant de contacts humains,  ces nouveaux espaces proposent une réponse adaptée et flexible. 

Le Montréal d’aujourd’hui est une métropole prospère qui rassemble la moitié des habitants de la Province du Québec. Mais elle n’est plus la première ville du Canada comme elle pouvait l’être. L’Atlantique n’est plus le principal espace maritime du monde. Le Pacifique est devenu le premier espace du commercedu monde. Los Angeles, Sans Francisco, Tokyo, Shanghai et Singapour ontsupplanté Montréal, New York, Londres et Rotterdam. Les hommes réaménagent leurs locaux, pour les adapter à leurs nouvelles pratiques. Le réemploi des locaux abandonnés est-il le signe d’une décadence ?

La nouvelle Venise

Dans un beau livre consacré à Venise, Fernand Braudel s’interroge sur ce qu’est une décadence.

Venise fut le centre du monde à la fin du moyen-âge. Les croisades avaient rouverts la route vers l’Asie. Les bateaux vénitiens partaient vers l’Orient chargés de croisés et revenaient les soutes pleines d’épices et de soieries. La Méditerranée était la grande route du monde. Venise se construit un empire pour protéger les routes maritimes. Les cotes de l’Adriatique se couvrent de forteresses, la Grèce et Chypre sont conquises. Ces échanges sont interrompus après la prise de Constantinople par les ottomans. Chypre est reprise, et la victoire de Lépante n’arrête pas le recul. Les turcs reprennent toutes les possessions vénitiennes jusqu’à la Croatie. De plus, les grandes routes maritimes passent par l’Atlantique. Les galions ramènent l’or et l’argent de l’Amérique. Comme centre des économies-monde de Braudel, les villes méditerranéennes sont supplantées par Amsterdam, Londres, puis New York.

Pourtant Venise resta une ville prospère. Elle ne s’effondre pas comme Rome. La Venise dont nous avons gardé le souvenir vivace est celle de Vivaldi, Goldoni et Tiepolo, celle de la Fenice et des villas vénitiennes. A ce moment, l’empire sur l’Adriatique est tombé depuis deux siècles.

L’exemple de Venise montre qu’il n’y a aucune fatalité à ce que cesser d’être le centre du monde se transforme en décadence obligée.

C’est quoi une adresse

Beaucoup conservent la nostalgie de l’époque coloniale, de ce moment où l’Europe dominait le Monde, et vivent comme un déclassement inacceptable cette disparition. Ils sont hantés par le souvenir de la fin de l’Empire romain. Alors, Rome se vida de ses habitants. Les survivants restèrent au milieu des ruines, des marais infectés par la malaria, et des bêtes féroces.

Mais Venise nous montre que la fin de l’Empire n’est pas nécessairement la fin de la création de la valeur.

Aujourd’hui, à l’époque du cyberespace, l’adresse ne signifie plus toujours un lieu géographique. L’adresse mail ou celle d’un site internet, c’est un moyen de communiquer avec le vaste monde. N’importe où,  à partir du moment où l’on est connecté, il est possible de créer de la valeur, de participer à l’enrichissement de l’humanité et d’en recueillir une partie des fruits. C’est ce que font les jeunes Montréalais.

Bibliographie

Fernand Braudel, Folco Quilici : Venise (Arthaud, 1984)

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