Dernière chronique

« Aujourd’hui, ce discours ressort de manière particulièrement forte autour du thème du commun : certains pensent qu’on a besoin de la garantie du « public », c’est-à-dire de l’Etat, pour construire des espaces communs. D’autres pensent que le commun est une dimension de la vie ensemble qui dépasse totalement la dichotomie privé/public et que ce n’est pas nécessairement à travers l’Etat qu’il faut le rechercher. Plutôt à travers des pratiques et des luttes qui se donnent dans leur agencement mais qui au départ sont différentes et non centralisées par la figure de l’Etat. Cette capacité à produire du commun à partir des différences, sans passer par une unité qui reprendrait toute cette diversité et lui imposerait ses limites et son ordre (ce que l’Etat a été) je trouve cela fascinant,… »(Antonio Negri dans « Althusser et nous » livre d’entretiens piloté par Aliocha Wald Lasowski) 

Il est temps de terminer ce voyage dans le monde des concepteurs-développeurs de système d’informations.

La révolution numérique n’a pas produit tous ses effets, mais le levier d’action qui permettra un progrès est moins la technologie que le changement du modèle économique et social, un peu comme le fordisme et le welfare state avaient sauvés le capitalisme de l’extinction après la deuxième révolution industrielle, celle de l’électricité et du moteur à combustion interne.

Pour le comprendre il faut revenir sur les fondamentaux ; à quoi servent les systèmes d’informations et comment les fait-on ?

Un monde de connaissance

Une information, c’est un fait, une idée, une image mis en forme pour être transmis.

Elle est aussi une connaissance. L’émetteur informe, le récepteur prend connaissance. Les deux mots, information et connaissance sont les deux faces d’un même objet.  Les technologies de l’information fournissent des outils à  l’émetteur et au récepteur dans leur tache, et facilitent la transmission entre les deux. 

Le premier système nait il y a environ 5000 ans, dans les régions du sud de l’Irak et de l’Iran. Des paysans et des bergers ont tracé des marques dans l’argile pour calculer ce qu’ils avaient, en conserver la mémoire et s’échanger ce résultat. C’était la première écriture et les premiers outils d’information.  Ces outils évoluèrent avec nos besoins, jusqu’à ce qu’en 1946 on sut faire lire un texte à une machine, et que celle-ci exécute ces instructions. C’était le premier code et le premier ordinateur. A partir de là, les flux d’informations passèrent par une phase numérique où le signal est converti en bits.

Cette révolution technique rencontra une nécessité. La première et la deuxième révolution industrielle avaient fait sortir  l’humanité du monde des paysans, de l’autoproduction vivrière. Les machines de production permettaient  de répondre aux besoins d’une population en augmentation constante sous réserve d’une division plus grande du travail.  La croissance des échanges supposait des machines pour générer des ordres de paiements, des factures, des bulletins de salaires, des commandes et des ordres. L’informatique et internet sont nés des besoins de la guerre, leur généralisation est venue des besoins de l’économie, qu’il s’agisse de l’économie de marché ou de l’économie planifiée par les firmes ou par l’Etat. 

Cette généralisation permit aussi l’accumulation des connaissances. Jamais le stockage d’informations n’a atteint un tel niveau. Il s’agit de connaissances générales, mais aussi de données personnelles. La masse à disposition est exceptionnelle. Le rêve de générations de scientifiques, de sociologues et d’anthropologues, d’épidémiologistes s’est réalisé. De plus nous disposons d’outils de recherche et d’analyse comme nous n’en avons jamais connu grâce à l’Intelligence Artificielle et aux Big Datas.

Il n’y a plus de barrière technique à la diffusion de connaissances. Par contre il y a des freins sociaux.

Le refus d’apprendre et de transmettre la connaissance

Le premier de ces freins est le refus d’apprendre. Apprendre à utiliser de nouveaux outils demande du temps, demande aussi d’accepter de travailler et vivre autrement. Tout le monde n’a pas l’envi ou les moyens de changer. Mais l’arrivée de générations nourries à Facebook et aux jeux vidéo  fait disparaître cette barrière. 

Plus grave est le deuxième frein, le développement du droit d’interdire. Le droit d’auteur, celui des brevets, le secret des affaires, le droit à l’image et à la protection des données personnelles, sont autant de dispositifs qui permettent à ceux qui possèdent ces droits d’interdire la copie, la représentation, la diffusion, le prêt deconnaissances.  Aujourd’hui, il faut recueillir les signatures des parents, du rectorat, du photographe, des instituteurs pour faire une photo de classe. Demain, pour faire un cours, il faudra l’accord des parents sur le programme et le paiement des droits sur les connaissances. Tout le monde veut un part du droit d’interdire l’échange de connaissance. Mais l’information est devenu un actif immatériel. L’essentiel des droits est détenu par ceux peuvent les payer. Hier les capitalistes achetaient des mines, des usines, des puits de pétrole. Aujourd’hui ils accumulent les connaissances. Comme l’écrivent Joseph Stiglitz et Bruce Greenwald, les dispositions du régime de propriété intellectuelle sont « plutôt conçues pour maximiser les rentes du secteur du divertissement et de l’industrie pharmaceutique.» On peut ajouter aussi les géants du Cyberspace.

Un nouvel Etat 

Le développement des inégalités généré par cette accumulation de capital a modifié les missions de l’Etat. D’abord il s’est recentré sur les missions régaliennes. Faire les lois, les enseigner, les faire respecter. L’éducation, la police et l’armée absorbent de plus en plus de moyens. Les pauvres sont redevenus les classes dangereuses. Migrants, terroristes islamiques, « gilets jaunes » après les « bonnets rouges » et banlieues en flamme, le pauvre fait peur.

Et puis il a fallu s’occuper des exclus du système. Les malades, les jeunes qui ne savent pas assez pour être utile, les vieux dont les entrepreneurs ne veulent plus, les inadaptés en tout genre.  Même dans l’Amérique de Trump, les dépenses sociales représentent la moitié du budget de l’Etat fédéral. La santé, les retraites, les minimums sociaux dévorent les prélèvements obligatoires, la part du produit intérieur des nations financé par l’impôt.

Faute de moyens, les Etats ont abandonnés une de leur plus vieille mission, le développement des infrastructures. Le long du Tigre et de l’Euphrate, du Nil, du Fleuve Jaune, les Etats sont nés en même temps que l’écriture pour faire des canaux et des routes. Ils abandonnent aujourd’hui l’entretien et l’extension des réseaux. Que ce soit l’énergie, le transport, les télécommunications, la gestion de l’eau passent progressivement aux mains de capitalistes privés. De même internet, né des besoins des militaires, s’est développé grâce à l’ouverture aux sociétés commerciales.  On parle pour les caractériser de plates-formes, mais il s’agit bien de réseaux destinés à permettre la circulation d’informations dans leurs canaux.

Cette privatisation n’est pas sans avantage (sinon il n’y aurait pas eu de nécessité à ce mouvement). Les citoyens veulent un Etat proche d’eux. Populistes et Brexiters veulent des forces de l’ordre à leur image. Même Macron l’Européen fait de « l’itinérance mémorielle » pour montrer son attachement à la Nation. 

Face à cela, les multinationales gestionnaires de réseaux s’assurent que les connaissances traversent les frontières. L’Intelligence Artificielle permet les traductions, les Big Datas la recherche d’informations, le Cloud l’accumulation sans limite de l’information. Les GAFA et ceux qui les suivent bénéficient à fond de ce double mouvement, la dévolution de la gestion des réseaux par des Etats et le développement du droit de la propriété intellectuelle. Daniel Cohen écrit « si l’on compare le trio gagnant d’aujourd’hui -Google, Apple, Amazon- aux leaders d’hier- Général Motors et Chrysler au temps de leur splendeur- ils disposent d’une capitalisation boursière neuf fois supérieure à celle de leurs prédécesseurs, mais avec trois fois moins d’employés » Cette richesse mesure autant les profits qu’ils tirent de la gestion des réseaux que l’importance de l’actif immatériel accumulé dans les bases de données qu’ils maîtrisent. Elle n’a plus de rapport avec le nombre de leurs salariés.

De Faust à l’équipe projet

Pourtant la justification morale de la propriété intellectuelle a disparue. Nous avons toujours l’image du cabinet du docteur Faust. Dans le silence de son laboratoire, le poète, le voyant, l’alchimiste découvre les secrets de la nature. Ce mythe est né avec la Renaissance, le début du capitalisme et de l’imprimerie. La propriété intellectuelle a été inventée pour récompenser les sacrifices consentis par le créateur. Vision étonnante ! Le processus de création serait une boite noire, un mystère aussi profond que le mystère chrétien de la Sainte Trinité.  Pour produire des connaissances, il faudrait passer par l’inconnaissable. 

Dans un monde devenu trop complexe, notre réalité est celle de la division du travail. Il faut sur chaque matière des spécialistes qui  maîtrisent leur domaine. Et c’est la rencontre de ces spécialistes qui fait naître des idées nouvelles. L’équipe projet est la matrice de la création de valeur. 

Il faut un maître d’ouvrage qui connaît le métier, et un maître d’œuvre qui connaît les nouvelles technologies. Il faut des sensibilités différentes, mathématique pour la rigueur du code, artistique pour le dessin des écrans et des machines, social pour comprendre les processus et les règles où interviennent hommes et machines. Il faut des spécialistes de l’analyse fonctionnelle, de la programmation, de l’urbanisme et de l’architecture technique, de la conduite du changement et de la formation. Il y a aussi Manuel, l’indispensable chargé de la saisie de donnée. Un jour, j’ai vu une jeune fille engueuler le directeur de programme parce que son bavardage l’empêchait de se concentrer sur une opération de reprise difficile. Il fallait de l’intelligence à l’un et à l’autre pour accepter cette abolition de la hiérarchie, sans jamais quitter leurs rôles respectifs.

Le projet ne fonctionne pas selon la hiérarchie de la firme ou de l’Etat, il ne permet pas non plus le fonctionnement du marché, car quand la valeur se crée, le prix n’est qu’un lointain objectif. 

C’est le domaine du contrat, du partenariat industriel, de l’économie collaborative, peu importe le nom donné à ce mode d’organisation. C’est toujours un lieu où des règles communes ont été définies, des instances de concertation mises en place pour les modifier. Ce n’est pas un lieu de bisounours. Il y a de la pression, des enjeux financiers, un problème technique ou social à résoudre. Il y a des échecs, douloureusement ressentis. L’atmosphère peut être lourde parfois.

Mais un projet ne fonctionne que si chacun accepte de mettre ses connaissances sur la table. De la confrontation des informations, naissent de nouvelles idées, de nouvelles combinatoires. Elles peuvent être justes ou fausses, c’est le test qui fera la différence. La création n’est plus un mystère, elle nait du partage. Chacun fait don de ses informations et reçoit le contre-don des connaissances de l’autre. Don, contre-don, c’est l’une des  organisations sociales les plus primitives qui revient avec le projet. Elle suppose de donner sa confiance à ses équipiers. Je ne suis pas d’un naturel liant, et je me méfie du mélange des relations personnelles et du travail. Mais je suis sorti des projets avec de nouveaux amis. Ces chroniques leur doivent beaucoup et sont un hommage à notre amitié.

Vers la société de connaissance

Le numérique questionne nos schémas mentaux. Il a permis l’accumulation des connaissances, et n’ira plus loin que par l’acceptation de leur partage. Il faudra accepter de surmonter nos peurs, il faudra aussi que ceux qui ont intérêt à la propriété des données acceptent de délivrer leurs informations. Il y a un chemin long et difficile vers la société de la connaissance.

Le problème principal n’est pas de trouver de nouvelles technologies,  mais d’accepter la transparence que permettent celles qui existent déjà. 

Il n’y a pas à désespérer. Il y a Wikipedia et les milliers de blogs sur la Toile d’Araignée Mondiale (World Wide Web-WWW). Il y a les logiciels libres. Il y a la mise en Commun de plus en plus grande des données détenues par les Etats. Il y a l’entraide que permettent les réseaux sociaux comme l’a montré le mouvement des gilets jaunes. Il faut maintenant que les sociétés capitalistes acceptent de partager. Certains commencent à y être prêts. Egon Musk, le dirigeant de Tesla a mis ses brevets en open source, Google finance le logiciel libre. Ces capitaines d’industrie ont compris que l’ouverture est le carburant nécessaire au développement de leur business.

Il faudra aussi que nous acceptions de partager plus librement nos données personnelles et de surmonter nos peurs.

Bref, la route sera longue, mais elle reste ouverte vers cette société de connaissance.

Bibliographie

Aliocha Wald Lasowski : Althusser et nous (PUF ; 2016)

Joseph E.Stiglitz et Bruce C.Greenwald : la nouvelle société de la connaissance (Les liens qui libèrent-2017)

Daniel Cohen : l faut dire que les temps ont changé… Chronique (fiévreuse) d’une mutation qui inquiète, (Albin Michel, 2018)

Alain Caillé, Jean-Edouard Grésy : La Révolution du don. Le management repensé à la lumière de l’anthropologie: Le management repensé à la lumière de l’anthropologie (le Seuil, 2014)

A propos Fouque

Ancien fonctionnaire, employé du service public, chef de projet, historien de formation, j'écris pour le plaisir sur mes anciens métiers, l’histoire de ma famille et celle des lieux où je vis
Cet article a été publié dans big data, commerce, intelligence artificielle, internet, maitrise d'ouvrage, propriété intellectuelle, système d'information. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

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