Le droit d’interdire

04 signesLa propriété intellectuelle a longtemps été un sujet pour spécialistes. L’amateur évitait de se confronter à un droit complexe, truffé d’exceptions. De plus, il ne concernait que peu de personnes, les littérateurs et les artistes, les laboratoires de recherche.
Cette situation a changé.
D’abord, le coût de fabrication d’un produit est devenu une part faible du prix de vente. L’essentiel est destiné à couvrir les coûts de recherche, de promotion, de diffusion, donc le prix rémunère plus une activité intellectuelle que le travail manuel de l’ouvrier. Ensuite, les algorithmes et les programmes du numérique, sont des produits intellectuels comme les autres. C’est ainsi que ce qui s’appelle  les actifs immatériels prend une place essentielle dans la vie économique.

Protéger un actif immatériel

Fabriquer un algorithme et un programme, comme une œuvre d’art, demande du travail, et les participants d’un projet souhaitent protéger la valeur ainsi créée.
Il n’existe pour cela que deux moyens : la confidentialité et la propriété intellectuelle. Ces deux moyens ont la particularité d’être opposées. La confidentialité suppose que les concepteurs-développeurs gardent le secret de l’ouvrage fait. La propriété intellectuelle pour être revendiquée, suppose que l’ouvrage soit connu. C’est le premier inventeur d’une idée, d’un texte d’une œuvre qui génère le droit de propriété intellectuelle en le déclarant publiquement. Les formes de cette déclaration varient suivant le produit et le pays concerné et ont été compliquées avec l’arrivée du numérique. Un algorithme est une idée et relève plutôt du droit de la propriété industrielle, un programme est un texte et relève plutôt du droit d’auteur. Les entreprises du numérique ont appris à mixer les différents types de droits.
Dans un projet, les participants s’efforcent habituellement de combiner les deux méthodes. Le principe habituel est que maître d’œuvre et maître d’ouvrage demandent que la totalité des intervenants gardent la confidentialité la plus stricte sur les résultats tant que le projet n’est pas terminé, puis que les maîtres se partagent le résultat une fois qu’il est publié. Rédiger des clauses sur des besoins aussi différents, se révèle souvent difficile. Les clauses des contrats sont tarabiscotées, voire même contradictoires si elles ont été mal rédigées.

Le droit d’interdire

La propriété intellectuelle est le moyen principal qui permettra ensuite de générer un revenu à partir de cet actif créé. Mais en quoi consiste-t-elle ?
Le terme anglais de copyright, droit de copier est la formulation la plus explicite de la propriété intellectuelle. En effet celui qui possède un titre de propriété intellectuel a un droit d’interdire la copie de l’oeuvre. La copie prendre de multiples formes, éditer l’œuvre, la représenter, etc. Ce droit d’interdire permet ensuite d’autoriser cette copie sous des formes multiples, pour des contextes variés, des durées différentes, gratuitement ou contre rémunération. C’est le droit d’interdire qui permet les formes variées de l’exploitation.

Privilège

De fait, le droit de propriété intellectuelle donne donc un privilège, une loi privée, un droit exclusif accordé au créateur d’exploiter l’invention. La propriété intellectuelle suppose l’existence d’un Etat de droit. Dit autrement, pour faire respecter son privilège, l’inventeur s’appuie sur les tribunaux, la police, les douanes, éventuellement l’armée, qui le protègeront contre tous les pirates, et autres flibustiers. Et cet Etat de droit est payé par tous les contribuables, dont une partie des impôts est utilisé à cette fin.
Ce qui paraît curieux, c’est que ce droit apparaît en même temps que le droit de la concurrence. Ce dernier passe par la suppression de touts les privilèges et corporatismes (la nuit du quatre août 1789 étant le symbole absolu dans le cas français). Plus de barrières, plus de limites au commerce.
Et dans le même temps, l’information (toute œuvre de l’esprit est une information) est privatisée au profit de celui qui la formule le premier.
Remarquons aussi que les droits de propriété intellectuelle ne sont jamais sans exceptions ni limites. Il y a d’abord une limitation dans le temps : les inventions, les textes, les œuvres finissent toujours par tomber dans le domaine public, expression consacrée pour dire qu’à un moment tout le monde peut les copier. Mais d’autres limites existent, droit de citation, de pastiche, de copie pour sauvegarde… Aucun Etat ne s’estime capable de défendre la propriété intellectuelle à l’infini.
L’histoire du droit de propriété intellectuelle est un éternel débat entre les auteurs et leurs éditeurs de tout poil, les thuriféraires du droit de la concurrence, et les défenseurs du domaine public, qui comme Victor Hugo rappellent qu’une idée doit être utile à tous.

Incitation

Créer, concevoir une nouvelle solution, une œuvre originale demande du temps, et les génies les plus créatifs ont besoin de vivre au quotidien. C’est pourquoi l’essentiel des droits de propriété vont aux porteurs de capitaux. Les défenseurs de la propriété intellectuelle mettent souvent en avant des Van Gogh faméliques et des Géo Trouvetou, roi du concours Lépine. Ils nous expliquent que ce droit est une incitation puissante à inventer car il protège efficacement le travail du créateur. Mais, dans la pratique, le créateur cède la plupart du temps ses droits : dans le cadre d’un contrat de licence, d’un contrat de travail ou de tout autre dispositif. Les créateurs ayant le plus rapporté au monde sont sans doute les Beatles Lennon et Mac McCartney. Leurs chansons font le tour du monde. A tout moment, Yesterday et Let it be sont joués quelque part sur notre planète. Mais n’étant pas assurer de la poursuite de leur succès, ils ont cédé à forfait la propriété de leurs droits. C’est ainsi que Mac McCartney doit payer pour interpréter les chansons qu’il a lui même créées (n’ayons pas trop de compassion pour lui cependant, ses droits en temps qu’interprète lui ont permis de s’acheter le plus grand catalogue de chansons de pionniers du Rock). Le droit français a une disposition particulière, le droit moral, qui n’est pas cessible par le créateur. Mais la France n’a jamais réussi à exporter ce principe et son importance économique est assez limitée.
Dans les faits, le droit de propriété intellectuel est moins destiné à inciter les créateurs, qu’un droit qui incite les capitalistes à financer la création et l’innovation.

Loterie

Cette concentration des droits est renforcée par le caractère de loterie de toute création. Rien ne garantit a priori le succès une œuvre nouvelle, qu’il s’agisse d’un livre, d’une peinture, d’un programme ou d’un dispositif technique. Les meilleures études de marché sont des aides limitées à la prise de décision. Et le fait de chercher ne garantit pas que l’on trouve. Mais les lois de la probabilité sont formelles, celui qui mise le plus est aussi celui qui gagne le plus.
C’est pourquoi in fine le capitaliste gagne toujours.

Le système d’information numérique est toujours une création collective, faisant appel à des compétences multiples. Pourtant, le droit sur lequel il s’appuie est un droit individuel, favorisant quelques uns, pour autant qu’ils soient porteurs de capitaux. Ce paradoxe fait la joie des économistes.

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Le Voyant

03 auteurUn programme est un texte comme un autre. Il est destiné à être lu par une machine, éventuellement il a été rédigé par la machine. Mais comme un roman ou un essai, il n’est rien d’autre qu’une série d’informations mises en forme dans une langue précise. Et la façon dont nous le pensons, le droit qui s’applique à lui est le même. Et ce droit est nourri de plusieurs siècles d’images et de concepts dont nous nous déprenons difficilement.
Le droit des textes d’aujourd’hui a été forgé par la première industrialisation du système d’information, c’est à dire l’imprimerie.

Imprimerie et auteur

La naissance de l’imprimerie et l’augmentation soudaine du nombre de livres édités fut un formidable moyen de diffusion de la culture, mais amena des problèmes nouveaux à résoudre. Quelle orthographe adopter, quelle ponctuation, comment corriger les textes, comment s’assurer que d’un texte à l’autre les lecteurs conservent leurs repères. Tout un ensemble de métiers apparurent pour résoudre ces questions, l’éditeur, l’imprimeur, le correcteur, etc. Mais une question très pratique se posa avec la croissance du nombre des livres dans les bibliothèques : comment les classer, comment être sur de les retrouver facilement ?

C’est ainsi que naquit la notion d’auteur. Jusque là les manuscrits du moyen-âge ne se préoccupaient guère de cette cohérence. Un livre était souvent une compilation plus ou moins ordonnée de textes d’origines différentes, qui portaient tous sur le même sujet ou tout simplement, intéressaient celui qui payait les copistes.

A partir du XVème siècle, un livre devint progressivement l’œuvre d’un auteur.
Ceci n’avait rien d’une évidence.
Prenons l’exemple de Shakespeare. Il était à la fois auteur, acteur et copropriétaire de sa troupe. Il travaille a un moment où la coopération entre auteurs était fréquente (nous savons que plusieurs des pièces de Shakespeare ont été écrites en collaboration, que certaines sont des réécritures de pièces ou de contes étrangers, qu’il existe au moins deux versions d’Hamlet qui ne sont pas de la même main). Avant 1598, ses pièces sont publiées sous le nom de sa troupe, du seigneur qui la commandite. En 1598, son nom apparaît comme celui qui a corrigé et augmenté une pièce publiée. Ensuite son nom ayant commencé à être connu, il apparaît de plus sur les pages de titres (mais pas toujours : les premières éditions de Titus Andronicus ou Romeo et Juliette ne mentionnent pas son nom). C’est après sa mort, à partir de 1623, que ses anciens compagnons, appuyés par plusieurs imprimeurs et libraires commencerons à éditer le monument des œuvres complètes, en l’attribuant à Shakespeare (avec quelques difficultés semble-t-il, les pièces écrites en collaboration étaient censées être écartés, mais certaines pièces faites en coopération sont attribuées au seul Shakespeare dans ces éditions). Nous ignorerons toujours ce que ces pièces doivent au jeu des acteurs, à leurs improvisions devant le public. Mais, les éditeurs ont compris l’intérêt de faire du Grand William une marque de qualité, le signe que ce livre pouvait être acheté sans crainte de perdre son argent.

De l’auteur au sujet de droit

La notion d’auteur est théorisée à partir du XVIIe. Dans le Discours de la Méthode, René Descartes écrit « …je demeurais tout le jour enfermé seul dans un poêle, où j’avais tout le loisir de m’entretenir de mes pensées. Entre lesquelles l’une des premières fut que je m’avisai de considérer que souvent il n’y a pas tant de perfection dans les ouvrages composés de plusieurs pièces, et faits de la main de divers maîtres, qu’en ceux auxquels un seul a travaillé. Ainsi voit-on que les bâtiments qu’un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d’être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder, en faisant servir de vieilles murailles qui avaient été bâties à d’autres fins. » En faisant du sujet le point de départ de la connaissance, il place celui qui écrit et met en forme seul une œuvre d’art ou un écrit au centre de la connaissance.
Les auteurs ont bien compris l’intérêt de cette autocélébration. Chez Rimbaud, l’auteur devient cet être surhumain capable d’aller plus loin que les simples mortels : « Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant.
Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d’amour, de souffrance, de folie ; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n’en garder que les quintessences. Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, — et le suprême Savant — Car il arrive à l’inconnu ! »

Du génie au droit

Une fois affirmé le génie de l’auteur, il était temps de faire passer le client au tiroir-caisse. Le premier texte législatif fut le Statut de la Reine Anne adopté par la chambre des communes en 1710 (appelé aussi Copyright Act). Il accordait à l’auteur et son imprimeur un privilège de 28 ans d’être les seuls à pouvoir copier l’ouvrage qu’ils avaient été les premiers à éditer. Ainsi on protégeait à la fois le travail qu’avait fait l’auteur en écrivant, et l’investissement fait par l’imprimeur pour éditer le livre. La Révolution importa en France ce droit nouveau par deux lois de 1791 et 1793, qui donnaient à l’auteur l’exclusivité du droit de représentation et reproduction des œuvres qu’il avait créé.
Le tour était joué et le client n’avait plus qu’à payer.

Comment continuer à échanger

Mais tout de suite apparait une contradiction, dont la propriété intellectuelle n’est jamais sortie. Une idée arrive rarement toute seule, elle est le produit de l’échange avec d’autres idées. Or la propriété intellectuelle a pour objectif de faire payer pour découvrir les idées, elle est donc une barrière de fait aux échanges (seuls ceux qui peuvent payer bénéficient des idées protégées par la propriété intellectuelle). C’est le sens d’un célèbre passage d’un discours de Victor Hugo sur la propriété littéraire : « Le livre, comme livre, appartient à l’auteur, mais comme pensée, il appartient — le mot n’est pas trop vaste — au genre humain. Toutes les intelligences y ont droit. Si l’un des deux droits, le droit de l’écrivain et le droit de l’esprit humain, devait être sacrifié, ce serait, certes, le droit de l’écrivain, car l’intérêt public est notre préoccupation unique, et tous, je le déclare, doivent passer avant nous. »
Mais la difficulté augmente encore lorsqu’on applique tout cela à l’industrie du système d’information numérique. Le programme est un texte comme un autre, et à ce titre le droit de la propriété intellectuelle s’applique à lui. Mais sauf rares exceptions, c’est une œuvre collective, réalisée dans le cadre d’un projet, auquel participent ceux qui construisent l’algorithme, ceux qui rédigent le code, ceux qui testent son fonctionnement et ceux qui financent le tout. Et appliquer à cette collectivité les règles de la propriété intellectuelle, destinées à défendre le génie de l’auteur est une gageure dont nous ne sortons pas.

Bibliographie

Roger Chartier : la main de l’auteur et l’esprit de l’imprimeur (Gallimard ; 2015)
René Descartes : Discours de la méthode (publication de Gallimard ; 1991)
Rimbaud : lettre du Voyant (15 mai 1871- publié sur Wikisource)
Victor Hugo : Discours d’ouverture du Congrès littéraire international (7 juin 1878-publié sur Wikisource)
Françoise Benhamou, Joëlle Farchy : Droit d’auteur et Copyright (la Découverte ; 2014)

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« Ne confondons pas. Est-ce que ça vous chatouille, ou est-ce que ça vous gratouille ? »

02 medecinUn spécialiste irresponsable

La compétence du médecin suppose des années d’étude. Mais elle ne peut garantir le résultat de son travail, car la réussite de ses soins dépend de la santé du malade. D’où, une méfiance dont témoignent le Diafoirus de Molière, le Knock de Jules Renard, et d’autres encore. Les médecins n’ont pas bonne réputation dans la littérature française.
Est-ce pour cela qu’ils en rajoutent dans le coté mandarinal. Depuis Claude Bernard, la médecine française s’est raidie dans une position scientiste qui par moment relève du psychorigide.
Qu’est-ce que le numérique change à tout cela ?
D’abord, il apporte de nouveaux outils, scanners, séquenceur du génome, robots chirurgicaux, qui permettent d’aller plus loin pour soigner les patients. Il amène aussi de nouvelles prothèses comme le cœur artificiel. Mais depuis l’invention du stéthoscope par Laennec, les médecins sont habitués à l’arrivée de nouveaux outils. Et les prothèses existent depuis les dents à pivot dans l’Egypte Ancienne.
Ces outils et ces prothèses renforcent encore la prétention scientifique dont s’amusaient Molière et Jules Renard. Cela ne change pas vraiment la relation entre médecin et patient. Tout au plus l’augmentation exponentielle des coûts de ces outils pose un problème de soutenabilité. Pourrons nous continuer à soigner tout le monde, comme le prévoit le pacte social né de la création de la Sécurité sociale en 1945. Ou devront nous nous résoudre à une médecine à deux vitesses ? Il s’agit d’un problème comptable, certes, important, mais pas vraiment nouveau. Le débat sur le déficit de la sécurité sociale est un « marronnier » du journalisme et de la politique depuis plus de trente ans, auquel l’arrivée du numérique ne change pas grand chose.

Du médecin de famille au réseau

Plus intéressante est la question posée par l’arrivée des Big Datas et de l’Intelligence Artificielle. Plus intéressante car elle interroge cette prétention du médecin, et la relation ambiguë qu’il entretient avec le malade.
Nous restons accroché à l’idée du médecin de famille, ce spécialiste bienveillant à qui le patient confiait ses secrets concernant sa santé et celle de ses proches, qu’il conservait pieusement dans sa mémoire ou dans ses classeurs. Cette image ne correspond plus à la réalité. Dès que le problème est un peu spécifique, le généraliste vous adresse à l’hôpital, à un spécialiste ou à une profession paramédicale. Le malade est devenu le centre d’un réseau, généraliste référant, cardiologue, pneumologue, diabétologue, diététicien, laboratoire, radiologue, pharmacien, infirmier, kinésithérapeute, etc. Entre ces spécialistes, le patient joue le porteur de valises. C’est à lui de transporter d’un spécialiste à l’autre les ordonnances, les mots entre collègues, les radios, les résultats de tests… Pour peu que le patient soit un peu tète en l’air, il manque toujours un papier, si au contraire il est hypocondriaque ce dossier devient un pavé dans lequel les praticiens se noient. D’où l’intérêt de construire un dossier numérique du patient que rempliraient les différents membres du réseau, qui serait alimenté des ordonnances, analyses, médicaments achetés, des actes des personnels paramédicaux. Ce dossier pourrait être complété des volontés du patient en matière par exemple de don d’organe ou d’acharnement thérapeutique. Un tel dossier faciliterait les transferts d’information si le patient choisi de changer de praticien, ou s’il doit être pris en charge par un service d’urgence.
Un tel dossier ne pose pas de problème technique majeur, la gestion de bases de données existe, chaque jour tous les géants d’internet nous proposent des capacités de stockage plus importantes. La cryptologie nous garantie de mieux en mieux la confidentialité sous réserve d’utiliser des outils de plus en plus complexes.
En fait, cette évolution a déjà commencé. Depuis 2004, le principe du dossier médical partagé a été acté par la loi en France. Des centaines de millions d’euros ont été dépensés pour le mettre en place. Des dizaines de logiciels des professions médicales ont été mis à jour pour leur permettre d’alimenter ce dossier. La création des dossiers a commencé depuis 2011 sur un périmètre géographique limité (9 départements). Et pour l’instant la généralisation n’est prévue qu’en 2019 (après plusieurs reculs successifs déjà de cette date).
Une fois collectée, la généralisation de ce dossier médical permettra de faire des études épidémiologiques nouvelles, s’appuyant sur une volumétrie inédite que seules les Big Datas permettront de traiter. Là aussi le sujet progresse. IBM et Apple se sont associés pour faire collecte et traitement. Google s’est associé avec le Service de la Santé britannique.
Ensuite les espoirs mis dans l’intelligence artificielle marquent les esprits.
Demander à la machine de faire des diagnostics aux machines à partir de l’analyse de milliers de cas, optimiser les traitements en tenant compte de tous les traitements antérieurs, permettre aux patients de faire de l’automédication contrôlée, c’est à dire de pouvoir demander des traitements sur la base du diagnostic fait avec la machine. Aujourd’hui les grands du numérique travaillent tous sur ces hypothèses, le domaine de la santé apparaissant de plus en plus comme un secteur porteur.

La peur de la machine

Face à cela, les utilisateurs, patients et médecin s’inquiètent. La lenteur incroyable de la mise en place du Dossier Médical Partagé est sans doute le symptôme le plus frappant du refus de franchir le pas d’une médecine numérique. Il y a la peur du bug informatique lors du diagnostic. Il est difficile de faire comprendre que les machines se trompent moins souvent que les hommes. Ensuite ce dossier ne risque-t-il pas d’être mis entre les mains des employeurs, des assureurs, des banquiers ? Avec la possibilité d’atteinte à la vie privée, mais surtout d’une intrusion de ce dossier dans la vie économique (absence d’avancement pour les mal-portants, refus de prêt ou d’assurance, etc.). Coté médecin, le mélange des Big Datas et de l’Intelligence Artificielle permettra enfin d’évaluer leur compétence, non sur tel ou tel cas isolé, mais sur des séries de plus en plus longue. Il deviendra de plus en plus envisageable de distinguer les véritables Maîtres des Diafoirus (avec le risque d’une médecine normée, incapable de s’adapter aux cas particulier).
Enfin, comme souvent, le problème est moins la cible, que le chemin à parcourir pour y parvenir. La reprise de donnée apparaît comme la première tache. Pour que ces dossiers soient utiles y faudra bien qu’il soit rempli par les différents spécialistes, ce qui occasionne un travail fastidieux d’initialisation
Aucune de ces questions n’est mineure, aucune n’a une réponse simple.

Eliminer la file d’attente

Mais en même temps avons nous le choix ? Aujourd’hui la médecine se gère comme l’approvisionnement aux plus belles heures du communisme kolkhozien : par la file d’attente.
Il faut trois heures à quatre heures pour être soigné aux urgences de l’hôpital, quatre mois pour un ophtalmologue, six mois pour un cardiologue, huit mois pour un pneumologue, neufs mois pour un diabétologue. Se faire soigner demande de la patience. Des voix s’élèvent pour supprimer les numérus clausus, première cause de la pénurie de soin. Mais il est douteux que cela suffise à résoudre le problème. Au 1er janvier 2016, la France compte 66,6 millions d’habitants, dont 18,8% âgés d’au moins 65 ans représentent 18,8 % de la population, soit une progression de 3,7 points en vingt ans. En 2060, une personne sur trois aura plus de 60 ans. Sans le gain de productivité que permettra le numérique il paraît improbable que nous soyons capable de seulement maintenir la qualité des soins actuelle.
Et même, l’intelligence artificielle nous permettra peut-être de faire mieux.
Après la victoire de l’ordinateur d’IBM aux jeux d’échec, il n’y a plus eu de tournoi opposant un grands-maître à une machine. Par contre des tests ont été fait opposant des machines seules , des grands maîtres, et des joueurs moyens collaborant avec des machines. Ce sont ces derniers qui ont gagné. La collaboration homme/machine est la plus performante. Débarrassés de taches fastidieuses d’analyse des résultats, le médecin pourra se concentrer sur l’écoute du malade, le dialogue avec lui, le soutien dans les changements de mode de vie (régime, sport). Une autre médecine, où la compétence comptera moins que la capacité de dialogue.

Bibliographie

Insee : Tableaux de l’économie française (site internet de l’Insee- édition 2016)

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Du bœuf aux fraises

01 BoeufCet été 2016, nous visitions un village de l’Aveyron. A la retraite depuis longtemps, notre guide était le fils de l’ancien boucher du village. En ce temps lointain, celui-ci servait du bœuf uniquement au moment des fêtes (Noël, Pâques). Avant de les mettre à l’étal, il promenait les bœufs vivants dans les rues du village pour permettre aux habitants de juger de la santé des bêtes. Il les abattait ensuite, et au dessus de l’entrée de sa boutique, il exposait les cornes des bêtes abattues dont la viande était mise en vente. Il offrait ainsi une traçabilité à laquelle un spécialiste de l’assurance qualité n’aurait rien eu à redire.
Aujourd’hui, entre la bête vivante et le morceau de viande dans notre assiette se sont déroulées toute une série de transactions, dont nous n’avons qu’une idée lointaine. Ce n’est que lorsque cette chaine dysfonctionne que nous découvrons son existence. Prenons l’exemple de l’affaire Spanghero en 2013.
Etape 1 : Une société suédoise de commercialisation de plats surgelés, travaillant pour l’approvisionnement des marchés britanniques et français décide de sous-traiter à une société française implantée à Metz la fabrication de lasagnes aux bœufs;
Etape 2 : la société messine demande à sa filiale au Luxembourg de fabriquer ces plats surgelés ;
Etape 3 : La filiale n’a pas de viande de bœuf à disposition et s’adresse à l’entreprise Spanghero, située dans le Lauragais pour lui fournir ce composant ;
Etape 4 : Spanghero n’a pas lui-même de viande et recherche ce produit à bon prix sur le marché, pour cela il s’adresse à un commerçant chypriote ;
Etape 5 : celui-ci se tourne vers un homologue néerlandais qui lui propose de la viande de cheval d’origine roumaine ; celle-ci est particulièrement économique car la réglementation roumaine vient d’interdire aux voitures à cheval de circuler sur les routes nationales ; les paysans ont donc envoyé à l’abattoir des bêtes dont ils n’avaient plus l’usage ;
Etape 6 : l’abattoir roumain livre la viande de cheval à Spanghero ;
Etape 7 : L’entreprise du Lauragais envoie à l’usine du Luxembourg la viande, étiquetée bœuf au lieu de cheval ; celle-ci est utilisée pour la fabrication des lasagnes et envoyée chez les consommateurs anglais en barquettes congelées.
Ici trois remarques :

  • Jusqu’à l’étape 6, personne n’a vu le moindre morceau de viande ; les échanges sont dans une économie virtuelle, faite de fax, de mails, de coups de fils, entre des gens qui ne se voient pas et probablement ne se connaissent pas ;
  • Ce réseau d’échange a permis de savoir qu’il existait une occasion de profit grâce au changement du code de la route dans un pays lointain ;
  • Il y a tromperie sur la marchandise ; Mais ceux qui commettaient ce délit, pouvaient le voir comme mineur : pas de risque pour la santé, le gout de la viande était noyé dans la sauce et les lasagnes; ainsi un commerçant qui vit dans une région où chaque ville a sa boucherie chevaline a pu vendre de la viande à des consommateurs pour qui manger du cheval s’apparente à une pratique cannibale.

Ces trois points sont sans doute parmi les enjeux majeurs du changement apporté par le système d’information numérique.
Les interlocuteurs peuvent se croire dans un monde virtuel, parce qu’ils ne voient pas le produit échangé.
Il est possible d’échanger des biens ou des services, dont le client connaît peu de chose d’un bout à l’autre de la planète. Qui sait que la plupart des fraises consommées en Europe viennent de Chine. Non pas celles que nous achetons fraiches, mais celles qui servent à parfumer yaourts, desserts au sojas, boissons… Que savons nous de la manière dont elles sont cultivées, des produits phytosanitaires utilisés ?
Ensuite, ont été mis en relation des personnes de cultures différentes. Le seul fait qu’ils puissent communiquer a pu donner le sentiment qu’elles partageaient les mêmes références et les mêmes valeurs.
Ainsi trois éléments clés de tout échange sont mis en question : l’échange est-il réel ? Quel produit est échangé ? Qui est celui avec qui j’échange ?
La technique numérique est une partie de la réponse à la question : en apportant une traçabilité et une qualité d’identification inédite, elle aide à se retrouver dans les fake news (même si elle contribue aussi à les répandre).
Mais la technique ne peut à elle seule suffire à écarter ces risques. Une réponse complémentaire est organisationnelle, politique au sens le plus fort du terme. Chaque contrat passé doit contenir une exigence d’ouverture et d’honnêteté de la part des parties, chaque loi doit apporter la confiance aux interlocuteurs, chaque traité entre Nations doit garantir la transparence.
Enfin, il faut changer les mentalités de ceux qui échangent. Ils doivent en permanence avoir en tète que celui avec qui ils discutent n’a pas nécessairement les mêmes idées et même qu’il peut vouloir vous tromper. Il ne s’agit pas d’avoir une vision paranoïaque, complotiste du monde. Mais juste en permanence se rappeler que l’espace d’aujourd’hui est un monde ouvert, qu’il nous permet d’échanger avec d’autres, avec qui nous ne partageons pas nécessairement les valeurs.
Jamais la technologie n’a donné autant de moyens pour communiquer. Jamais autant d’hommes, n’ont parlé ensemble directement ou par l’intermédiaire de truchement divers. Mais, la technique évolue plus vite que les organisations et les mentalités. Nous n’avons pas les reflexes pour parler avec les autres, vérifier leurs identités, leurs cultures, et éviter les malentendus et les incompréhensions. Nous devrons être patients.

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Chercher une boite

Dédié à Michel D. et avec mes remerciement à Michel B. pour sa relecture

Le havre« Bon ! Quand il m’a demandé, quand c’est qu’on arrête la grève. Alors moi je lui ai répondu : « Ben… C’est quand vous voulez, c’est vous l’patron ! Ca dépend du stock ! ». Parce que moi, j’suis dans une usine où c’est que la grève dépend directement du stock ! Je vais vous expliquer… Y a des usines comme ça, que la grève dépend du stock… l’autre, il engage les chômeurs. Et puis alors, c’est là que le stock il intervient, parce que du coup, il fabrique encore plus qu’il ne vend ! Donc, le stock se remplit et quand le stock est plein, le patron, il peut plus bosser! Il se retourne vers son partenaire social, qu’est le syndicat et lui dit :
« – Mon pauv’gars, on va débaucher une certaine catégorie de personnel ! »
Le syndicat appelle à la grève :…
Bon. Alors la grève dure des fois trois semaines, des fois même trois semaines, voire même… Pendant les trois semaines, qu’est-ce qu’il fait le patron ? Il vend ce qu’il a dans son stock ! Il a pas besoin des ouvriers qui fabriquent, pour vendre. Alors, au bout de trois semaines, il a tout vendu. Il dit : « Voilà les mecs… vous avez gagné. Je rengage tout le monde ! » Et les mecs retournent bosser : « On a gagné ! On a gagné ! On a… à part les trois semaines qu’on a dans le cul ! ». »
Coluche (le syndicaliste)

C’est le père d’un ami, travaillant dans l’industrie automobile, qui m’avait raconté comment, le sketch de Coluche racontait une vérité ouvrière jusqu’aux années 1970.
Les usines géantes de la révolution industrielle avaient permis d’automatiser la production. Sortaient des chaines des milliers de voitures, et de biens de consommations divers. Avant de les vendre, il fallait d’abord les mettre en stock. Ils étaient confiés à des hommes en blouses grises qui se chargeaient de les ranger, et notaient leurs emplacements sur des fiches cartonnées. Et le stock grandissait. De temps en temps, il fallait bien gagner de la place et on recourrait à la méthode racontée par Coluche, ou aux soldes, ou aux promotions géantes.
Puis arrivèrent les japonais. Ils avaient réfléchis le sujet du stock, développé les méthodes de juste à temps. Les managers découvrirent que le stock coutait cher : en espace de stockage, en service de gardiennage, et surtout en fond de roulement et intérêts financiers.

L’informatisation du stock

Les managers demandèrent donc que le stock soit géré au plus juste. C’est là que tout le monde découvrit que gérer un stock, c’est très compliqué, et que le numérique était indispensable.
D’abord il y avait l’inventaire. S’assurer que le montant réel dans les stocks correspondait à ce qui était enregistré dans la comptabilité, que les pièces n’étaient perdues, volées, cassées. Il fallait éviter d’arrêter la production ou les ventes pour vérifier le stock. C’est ainsi que les techniciens inventèrent l’inventaire tournant.
Ensuite il fallait calculer le réapprovisionnement. Les entrepreneurs n’aiment pas manquer une vente. Il faut donc s’assurer en permanence que l’arrivée de matières, de pièces, soit suffisant pour répondre aux besoins sans remplir inutilement les stocks. C’est ainsi que dans les années 60 apparaît le MRP (Materials Requirements Planning), ou calcul des besoins. Gérer le flux d’un produit suppose de tenir compte de multiples paramètres. Le stock présent dans l’entreprise, le délais de fabrication et livraison par le fournisseur, le délais de traitement dans l’entrepôt et l’usine, le délais d’acheminement vers le client ou l’unité de production, le stock de sécurité pour tenir compte des aléas. De plus certaines pièces ne peuvent être utilisées qu’avec d’autres. Il faut donc gérer des gammes ou des nomenclatures pour coordonner l’approvisionnement de toutes ces pièces.
Enfin, il y a la gestion physique des pièces : leur taille, leur poids, leurs conditions de stockage (dans le froid, le noir, à température constante), leurs dates de péremption (pour les aliments, les médicaments, ou les plastiques), les lots de fabrication auxquels ils appartiennent, les numéro de série. Il faut savoir les ranger et les sortir au bon emplacement, au bon moment.
Une société comme SAP a fait sa fortune de sa capacité à gérer correctement l’ensemble de ces paramètres.

Vers la mondialisation

A partir du moment où les stocks pouvaient être géré juste à temps, les ingénieurs et les managers pensèrent que l’on pouvait faire plus avec la machine.
Les produits s’échangeaient entre entreprises, et il fallait organiser l’échange d’information qui l’accompagnait. Les standard ISO (International Organization for Standardization-Organisation Internationale de Normalisation) permirent d’assurer la cohérence du langage au niveau mondial : unités de quantité, devises, caractères d’écriture, etc. Les codes EAN (European Article Numbering) permirent d’avoir au niveau mondial une identification partagée de l’entreprise, de ses produits, et des caractéristiques de ces produits. Des développements techniques purent s’appuyer sur ces processus d’identification : codes à barre et terminaux de saisie portable, Échanges de Données Informatisées (EDI) entre les entreprises, puces RFID (radio frequency identification). Tous ces outils permettaient de gérer le flux d’échange entre les entreprises sans ressaisie d’information.
C’est ainsi qu’apparut la notion de chaine de valeur. Puisque les outils de suivi de stockage permettaient à tout moment de savoir où était le produit, sa valeur en cours et l’état d’avancement, il n’y avait plus besoin que toutes les opérations se fassent dans la même usine. On pouvait suivre aux différentes étapes de la chaine de fabrication et d’assemblage l’évolution de la valeur du produit, même si ces étapes se déroulaient à des milliers de kilomètres les unes des autres. L’économiste Michael Porter expliqua alors l’importance pour les donneurs d’ordre de gérer la totalité de la chaine de valeur, en interne mais aussi chez les approvisionneurs de matières et les sous-traitants. Là encore les japonais montraient l’exemple. Avec le « Kyoryokukai », sorte de club de fournisseurs d’une entreprise, ils organisaient la chaine de valeur pour obtenir le meilleurs avantage concurrentiel.
Il devenait dès lors possible que la chaine valeur soit transnationale et aille au delà des mers. Jusqu’aux années 70, les quais des ports étaient équipés de grues, permettant de débarquer des matières premières. Progressivement, elles firent place aux spreaders destinés à soulever les conteneurs emplis de produits finis et semi-finis. Les ports devinrent d’immenses entrepôts à conteneurs. En 2016, Le Havre a vu passer quelque 2,5 millions de conteneurs. Anvers et Rotterdam dépassent respectivement les 10 et 12 millions de conteneurs. Dans le même temps, Shanghaï traite 36 millions de « boîtes ». Grace au numérique, on sait à tout moment où se trouve chacune de ces boîtes, il est même possible de les échanger, les vendre ou les acheter.
Le système d’information numérique n’est pas responsable de la mondialisation des échanges. Mais il en a été la condition nécessaire.

Bibliographie

Daniel Cohen : Trois leçons sur la société post-industrielle (Seuil-la République des idées ; 2006)
Michael E.Porter : Choix stratégiques et concurrence (Economica ; 1982)
Thierry Fouque, Vincent Rigal : Limiter la concurrence pour augmenter la compétitivité (Annale des Mines-série Gérer et comprendre-1992)
Denis Cosnard A 500 ans, le port du Havre craint d’être rayé de la carte maritime mondiale (Le monde ; 2017)

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Dactylo Rock

Elles travaillent le jour et la nuit
Dactilo RockEt même parfois tous les samedis
Les dactylos rock
Elles sont les plus parfaites
Elles chantent en tapant à tue-tête
Be bop a Lula !
(Léo Missir Claude Lemoine)
La chanson d’Eddy Mitchell nous rappelle un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Comme déjà dit, le premier objet du développement du numérique n’est pas de faire des romans ou d’échanger des cartes postales numériques, mais d’améliorer l’efficacité des échanges. Et les premiers à le comprendre furent les services administratifs des entreprises.
La construction des cathédrales ouvrières, typiques du capitalisme de la révolution industrielle s’accompagna de l’apparition de ces services administratifs. Des tâches, considérées comme subalternes, accomplies souvent par la femme du commerçant ou de l’artisan se développent : vente, achat, comptabilité, paiement des salaires. Autant de métiers qui n’apparaissaient qu’à peine dans le monde des artisans et des boutiquiers où ils étaient réalisés « après le travail ». La concentration des ouvriers, l’éloignement des lieux de consommation et d’approvisionnement en matière première, fit qu’ils prirent de plus en plus de place, nécessitant de véritables spécialistes, à l’ombre des cheminées des usines.
Ces services apparurent tout de suite comme une plaie. Alors que les machines et le taylorisme permettaient des gains de productivité sur la production des biens, la croissance de ces services « non productifs » apparaissait comme une contrepartie couteuse.

L’arrivée de la bureautique

Les ingénieurs inventèrent des machines pour retrouver une certaine productivité, machines à calculer, à écrire, telex, ronéo, photocopieuses… Une population, généralement féminine, de spécialistes de la conduite de ces machines peupla les services administratifs. Et commença le ballet des corrections en tout genre : fautes d’orthographe, de français, de calcul, de sens.
Jusqu’à ce qu’arrive le micro-ordinateur.
Je revois encore le regard troublé de la secrétaire lorsque que je lui annonce que désormais je me chargerais moi-même des corrections. Elle avait compris que la fin de son métier était proche.
Les dactylos sont devenues secrétaires, puis assistantes de service. Elles arrêtèrent le travail de frappe, de mise en page, de gestion des copies, et prirent en charge la gestion des fournitures, des voyages, des organisations de réunion ou de séminaire. Le tout sans revalorisation du salaire.

Gestion du répétitif

A coté des travaux quotidiens, il y avait les taches répétitives, bulletins de salaires, devis et factures clients, comptabilité, etc.
D’abord ce fut l’époque du batch. L’utilisateur de base remplissait un formulaire en triple ou quintuple exemplaires reliés par des carbones qui salissaient les doigts. Puis il envoyait quelques feuilles avec les documents justificatifs authentifiés avec signatures et tampons de rigueur. Ils arrivaient au service central où des perfo-verif créaient des cartes que des ingénieurs en blouse blanche faisaient avaler à la machine. Une fois par mois, le traitement sortait les documents demandés et des listings poussés dans des imprimantes à picots. Il fallait être patient.
Ensuite vint le transactionnel. Plus de monde travaillait avec la machine. Ils tapaient des données sur un clavier, et voyaient le résultat s’afficher en lettres vertes lumineuses sur fond noir. C’était le « temps réel », quasiment magique qui permettait de répondre immédiatement au client ou au collègue.
Puis apparut le client/serveur. Tout le monde avait un ordinateur personnel avec un écran graphique. Managers et concepteurs-développeurs constatèrent que les utilisateurs faisaient moins d’erreurs avec des icones, des cases à cocher et une souris, qu’en tapant des instructions sur un clavier. L’ordinateur du client gérait l’interface homme-machine, et les données étaient envoyées sur un serveur où elles étaient traitées puis classées dans des bases de données. Cet âge fit la gloire d’Oracle et la fortune de son patron Larry Ellison.
Aujourd’hui, nous en sommes à la mobilité. Le client passe sa commande directement sur internet, le chef de chantier remplit son compte-rendu sur sa tablette, bottes aux pieds, le contrôleur d’usine annonce la sortie d’une pièce avec un terminal de saisie portable, ect. Tous les traitements qui suivent sont automatisés, les factures partent par échanges électroniques de documents, la paye est virée directement sur votre compte et vous êtes averti par SMS. Les taches des anciens services administratifs ont été automatisées. Il leur reste des travaux non répétitifs comme la surveillance du marché, la veille règlementaire des nouvelles normes ou lois.

La catastrophe sociale arrive dans un certain temps

Tous ces travaux d’informatisation coutaient chers. A peine une étape terminée, tout était déjà périmé, et il fallait recommencer. Les nouvelles technologies permettaient de répondre à de nouveaux besoins mais obligeait à mettre au gout du jour les anciennes applications. Les managers demandèrent que l’on fasse les choses à l’économie. Il fallut réutiliser les anciennes applications autant que possible et le système d’information de l’entreprise devint un empilement désordonné de couches plus ou moins compatibles entre elles. Le déploiement coutait plus cher que la conception et le développement des nouvelles applications. Il fallait former les utilisateurs, les équiper d’ordinateurs, de scanners, d’imprimantes, installer les applicatifs clients sur les postes de travail, gérer les habilitations. Il fallut donc aussi faire à l’économie, limiter le nombre d’utilisateurs et de sites à équiper.
Ensuite il restait la question du plan B et de l’environnement.
Comment faire si la machine ne fonctionnait pas, comment répondre si le système génère des anomalies. Les meilleurs esprits rêvent au possible « retour en manuel ». On envisage le plan B, qui s’avère impraticable si les personnes compétentes ne sont pas conservées.
Et quelle sera la réponse de l’environnement, des clients, des fournisseurs, de l’administration, des personnes responsables de la production. Accepteront-ils de se passer du sourire d’un interlocuteur, de la possibilité de poser n’importe quelle question. Des armées de juristes s’employèrent à démontrer que le passage au numérique posait d’insolubles problèmes légaux et réglementaires.
La transformation se fit donc à l’économie. Chaque manager observait ce que faisaient les autres, ne souhaitant pas être le premier à prendre le risque de la dématérialisation. Dans les métiers de succursales, il gardait les agences, tout en développant un site internet.  Il conduisait un pied sur le frein et l’autre sur l’accélérateur.
Il n’est pas étonnant que les gains de productivité attendus n’aient pas été au rendez-vous. Les managers se sont plaints de dépenser sans compter pour un retour médiocre, de la perte de compétitivité induite.
Puis un jour arrive une nouvelle génération. Elle a l’habitude de dialoguer avec un écran, Michel Serres les appelle Petite Poucette, du fait de leur dextérité à saisir des données sur l’appareil. A force de redondance, les machines et les programmes sont devenus d’une fiabilité exceptionnelle. L’Etat s’est aperçu que la masse de données collectées lui permettait de lutter contre le terrorisme.
Il n’y a donc plus de raisons d’appuyer sur le frein, car les technologies sont là et acceptées. Cela fait que les services administratifs sont socialement la sidérurgie de demain.
En 2013, un rapport venu l’Université d’Oxford affirmait que 47% des emplois étaient menacés par le numérique. Il partait de l’hypothèse que si 70% d’un emploi avait un caractère répétitif, le salarié pouvait être remplacé par une machine. En partant de la même hypothèse, mais en tenant compte du fait qu’un même emploi peut être fait d’une manière différente d’une entreprise à l’autre, l’OCDE a produit en 2016 un rapport affirmant que le nombre d’emplois perdus n’est que de 9%. Le rapport de France Stratégie propose un chiffre de 15%.
La réponse réelle n’est pas liée à la technique mais à la capacité de changement des organisations. « …la comparaison du degré́ de robotisation de l’industrie dans d’Europe ou l’exemple du déploiement des caisses automatiques dans la grande distribution montrent que l’automatisation des emplois ne se résume pas qu’à une question technologique : un emploi n’est pas nécessairement remplacé par une machine des lors qu’il peut techniquement l’être. D’autres facteurs influencent le déploiement des automates comme le mode d’organisation du travail, l’acceptabilité́ sociale et la rentabilité́ économique. La révolution numérique étant à la fois source de destruction, de transformation et de création d’emplois, la seule analyse des emplois potentiellement remplaçables par des machines ou des logiciels ne permet pas de conclure sur l’effet global de l’automatisation sur l’emploi… »
Et donc à la question : En combien de temps l’automatisation de l’économie va-t-elle se faire ? La réponse est celle du sketch de Fernand Raynaud : Combien de temps le fût du canon met-il pour refroidir? « Un certain temps »
Ce qui ne nous avance guère.

Bibliographie

Philippe Askenazy : Tous rentiers (Odile Jacob-2016)
Nicolas Le Ru : L’effet de l’automatisation sur l’emploi : ce qu’on sait et ce qu’on ignore (France Stratégie : note d’analyse juillet 2016)
Alain Lefebvre et Laurent Poulain : Cow-boys contre chemin de fer ou que savez vous vraiment de l’histoire de l’informatique (Amazon-2012-2013)

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La facture

avignon 385Virtuel, vraiment ?

« L’opposition entre réel et virtuel est devenu un cliché du langage. La vie, celle que l’on éprouve de façon directe par nos cinq sens, relèverait du réel et ce que médiatise le réseau appartiendrait au virtuel. Rien n’est plus faux : une part essentielle de l’activité professionnelle, des échanges économiques , de l’éducation et même des élans affectifs a désormais lieu sur le réseau. Le chômeur qui cherche une embauche, le patron guidant son entreprise, le citoyen participant à la vie publique, l’étudiant en mal de produire un devoir, l’acheteur à la recherche d’un produit ou le séducteur en quête d’une conquête ne fuient pas vers un monde virtuel. C’est leur volonté d’agir, de conclure qui les pousse vers un réseau où l’expérience devient dense, lisible, efficiente. Dans l’action, Internet est un espace aussi concret que le monde réel. » (Fogel, Patino)
« La troisième grande erreur de bien des politiques économiques est de considérer le numérique comme une filière et de le traiter comme tel. On parle de « filière numérique » comme on parle de « filière agricole ». …C’est oublier que l’essentiel de la création de valeurs et d’emplois proviendra de la puissance transformatrice de ces technologies dans les autres filières, de l’irruption de cette économie de la multitude dans d’innombrables secteurs cloisonnés, verrouillés et aujourd’hui trop tranquilles. » (Colin, Verdier)
Le système d’information a généré une vaste littérature, écrite par des philosophes, des romanciers, des sociologues, des économistes, des journalistes… Ces auteurs voient souvent le système d’information au travers l’usage qu’ils en ont. Littérateurs et journalistes s’interrogent sur le remplacement du livre et du journal par le Web et les réseaux sociaux. Economistes et autres spécialistes des sciences humaines sont fascinés par l’arrivée des Big Datas qui remplacent recensements, sondages et enquêtes de terrain.
Mais comme le disent les auteurs cités ci-dessus, la première fonction du système d’information est d’accompagner l’activité économique et sociale. Ceci est vrai qu’il s’agisse du système d’information classique ou du numérique. L’imprimerie a permis le développement du livre mais aussi des affiches, des tracs, des livres de comptes, des formulaires à remplir, du papier à en tète, etc. L’imprimerie de labeur a toujours pesé lourd dans l’activité de cette honorable profession. Dans un système d’information, la littérature est une distraction ou un entrainement (lire un roman d’amour, c’est un moyen de se préparer à l’amour), l’essentiel est d’accompagner et d’organiser les échanges.

La facture, objet roi du système d’information

C’est pourquoi sans doute aucun objet d’information n’est répandu comme la facture, et ses cousins proches, la facturette, le bulletin de salaire, la quittance de loyer, l’avis d’imposition. Si certains ne lisent pas de livres et n’ouvrent pas le journal, tout le monde reçoit des factures, est obligé de les lire, de les garder, de les classer.
Et comme la facture est l’objet d’information le plus répandu, c’est la facture qui définit la norme que doit respecter le système d’information.
Elle impose surtout de respecter deux principes forts : l’identification et la traçabilité.
Identification
Le contenu d’une facture peut se résumer à la formule suivante : « Qui a donné quoi à qui en échange de quoi à quelle date et où ».
Quoi ? Quel est le produit échangé, s’agit-il d’un bien, d’un service, d’argent. Nous avons besoin de savoir ce qui a été acheté, de contrôler la livraison, d’avoir une définition claire du service livré ? Qu’entend-on par donner ? Un don définitif (transfert de propriété), provisoire (prêt, location) ?
Qui donne à qui ? Quel est son nom, son adresse, son identifiant. Nous avons besoin de savoir qui donne pour pouvoir éventuellement réclamer s’il y a un problème. Et bien sur nous souhaitons que les livraisons arrivent au bon endroit. Plus nos sociétés sont complexes, plus nous avons besoin d’un identifiant univoque des personnes. L’Inde, qui n’avait pas cela, a lancé depuis 2010, un projet d’identification unique de l’ensemble des citoyens. Ce projet Aadhaar (« socle » en Indi) permettra aux programmes sociaux de fonctionner, de savoir à qui les aides sont versées. Il évitera les oublis comme les doubles paiements. Dans les sociétés occidentales tout cela est fait depuis longtemps, et nous avons du mal à nous rappeler à quel point une identification univoque est nécessaire pour les remboursements de la sécurité sociale ou le paiement des retraites, ou tout type de prestation ou de prélèvement par les pouvoirs publics.
Il existe bien des économies sans identification ni facture. Economie grise, travail au noir, marché noir, tout cela a un parfum de délinquance, entre Mafia et Camorra. L’identification est la preuve que nous participons à la société.
Traçabilité
Une fois une facture émise il faut la garder. D’abord pour montrer que le produit donné nous appartient ou que nous avons de droit de l’utiliser, que nous ne l’avons pas volé, ensuite pour faire valoir nos droits, à garantie en cas de défaut, à retraite, à remboursement, au bon de fidélité…
Et puis, tout simplement parce la loi nous y oblige. Les factures doivent être gardée 10 ans pour les entreprises commerciales, 3 ans pour les particuliers (en cas de contrôle fiscal), les bulletins de salaires doivent être gardés jusqu’à la retraite et au delà, etc. Ces durées sont proches de l’éternité pour un système d’information, qu’il soit classique ou numérique. Une fois le document classé, il est plus facile de le garder, que de le retrouver et le trier pour pouvoir le jeter.
Il en est de même de tout système d’information. Et le numérique a de ce point de vue une grande efficacité. Nos ancêtres ne nous ont souvent laissés que quelques tessons de poterie que retournent les archéologues, ou des photos jaunies de personnages dont nous ignorons l’identité. Nous laisserons à nos descendants des millions de documents sur la Toile (heureusement le coût de la mémoire électronique est en baisse constante).
Il peut paraître curieux de penser que cette traçabilité s’applique aussi à nos mails ou aux facéties que nous mettons sur FaceBook. C’est oublier que l’un comme l’autre peuvent servir à des usages commerciaux. De plus en plus, les commerçants même traditionnels se servent de la messagerie pour nous adresser les factures. Facebook propose des options permettant de vendre et faire du commerce. Et de toute manière, faire la différence entre activités économiques et le reste est souvent difficile. Cette photo de la famille autour de la tante Germaine postée sur Facebook pourra servir à montrer que le vase Ming hors de prix était bien sur le dessus de la cheminée et qu’il a été dissimulé lors de la succession.

Le devoir de mémoire

La traçabilité et la capacité d’identification que permet le numérique nous ont fait franchir un pas exceptionnel. Cela commence à faire peur. Certains parlent de droit à l’oubli, de droit de retrait, de protection des droits individuels. Ils craignent l’arrivée de Big Brother, l’emprise que donnerait sur nous cette capacité exceptionnelle de garder trace de nos actes.
Mais, comme le dit Platon dans Phèdre, l’écriture est un remède pour la mémoire. C’est sa première fonction. Tout système d’information est une écriture, et effectivement il est d’abord fait pour garder trace de ce qui s’est passé, de nos droits et de nos devoirs.
Dans son ouvrage «L’an Mil», Georges Duby nous rappellent le rôle essentiel des documents à la fois au moment de leur production, et pour les générations suivantes. Il parle ici de chartes du moyen-âge que les hasards de la conservation des archives ont permis de conserver.
« Certes, hormis les gens d’Église, personne en ce temps ne savait lire. Mais dans les assemblées où les monastères et les évêchés venaient plaider contre les usurpateurs de leurs possession, les chefs de bandes et leurs cavaliers n’osaient pas mépriser trop ouvertement des parchemins, que leurs yeux pouvaient voir ici et là marqués du signe de la croix, et où les hommes capables de les défricher trouvaient la mémoire précise des transactions anciennes et le nom des hommes qui en avaient été les témoins. »… « Ces écrits procurent des témoignages irremplaçables. Sans eux, on ne saurait presque rien des conditions économiques, sociales et juridiques ; ils permettent d’entrevoir comment s’établissait la hiérarchie des statuts personnels, comment se nouaient les liens de la vassalité, comment évoluaient les patrimoines, et ils jettent de rares lueurs sur l’exploitation des grandes fortunes foncières.  Mais les documents de ce type ne sont utiles que s’ils sont denses. C’est seulement en rassemblant en gerbe les indications laconiques que chacun d’eux contient que l’on peut,.. tenter de s’en servir pour reconstituer, non sans hésitations, et non sans d’énormes lacunes, le réseau des relations humaines. »
Le système d’information nous fait échapper à la barbarie, aux rapports basés sur la force, faute d’avoir garder la mémoire des engagements. Il structure nos rapports sociaux, et la conservation de la moindre facture, du moindre document, nous permet de nous souvenir des liens qui se sont noués, de l’organisation sociale dans laquelle nous vivons.

Bibliographie

Georges Duby : L’An Mil (paru en 1974 et réédité dans le volume Féodalité, Collection Quarto, Gallimard ; 1996)
Jean-François Fogel et Bruno Patino : La condition numérique (Grasset-2013)
Dominique Cardon : A quoi rêvent les algorithmes-Nos vies à l’heure des big data (Seuil-2015)
Nicolas Colin, Henri Verdier : L’âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numérique (Armand Colin-2015)

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