Il faut suivre le progrès mais…

20180921_155624Beaucoup de discours sur l’arrivée du numérique prennent la forme du regret. Il s’agirait d’une évolution technologique inéluctable, sur laquelle nous n’avons pas de prise. Selon nos convictions, elle serait imposée par un destin immanent, par le complot des classes dirigeantes, par l’activité frénétique de quelques geeks activistes et irresponsables.
Aucune technique ne passe du stade de l’invention à celui de l’innovation (l’application dans des processus pratiques) sans correspondre à un besoin qu’il soit bon ou mauvais. La bombe atomique n’est pas un progrès pour l’humanité, mais elle répondait à un besoin, mettre fin à la guerre mondiale et vaincre les forces de l’Axe.
Si le système numérique remplace le système d’information classique fait d’encre et de papier, c’est qu’il répond à un besoin.

Le monde paysan
Pour comprendre ce besoin, il faut repartir loin dans le passé. Au début du XIXe nous étions tous des paysans. Ceux-ci représentent alors l’immense majorité de la population. L’aristocratie et la bourgeoisie des villes ne sont que des minorités négligeables.
Par paysan, nous entendons des agriculteurs, mais surtout des gens qui vivent en quasi autarcie. Les hommes produisaient le blé dont ils faisaient leur pain, le vin pour la boisson, l’huile pour la conservation. Ils élevaient quelques bêtes qui étaient leur instrument de travail et leur apport principal de protéine. Les femmes faisaient la cuisine, la lessive et la couture, entretenaient la basse-cour, accessoirement assuraient l’éducation des enfants. Les économistes parlent d’économie non-marchande, dans laquelle les besoins vitaux sont couverts par la famille et son cercle proche. L’économie marchande, le commerce, n’intervenait que marginalement pour quelques produits difficiles à faire soit même, le sel et les épices, du tissu, la carriole et la maison lorsqu’il fallait la construire.
Dans son ouvrage « c’était mieux avant », Michel Serres rappelle ce qu’était ce monde d’avant qu’il a personnellement connu. « Grand Papa Ronchon » regrette ce temps, mais oublie de dire que c’était l’époque des famines, des épidémies, du manque d’hygiène qui provoquait la chiasse et les furoncles.
L’un des souhaits les plus courants est de faire des enfants et de les aider à grandir. Mais ce souhait fut contrarié pendant des siècles par la famine et la maladie. La population n’augmentait que lentement et même parfois elle régressait.
Croitre et multiplier
Cette malédiction s’arrête avec la Révolution Industrielle. Le moteur thermique, la chimie (aussi bien agrochimie que pharmachimie), permettent une croissance exponentielle de la population mondiale. Celle-ci double de 1800 à 1900, double à nouveau de 1900 à 1950, et encore une fois de 1950 à 2000. Nous sommes aujourd’hui 7,5 milliards d’humains et malgré un fort ralentissement, cette croissance devrait nous amener autour de 10 milliards vers 2050. Le tout sur une planète Terre dont les ressources naturelles, renouvelables ou non, n’ont pas augmentées. Cela s’accompagne d’une évolution qualitative de cette population. Elle vieillit, demande plus de soins et de médicaments. De plus, les jeunes commencent à travailler plus tard afin de se former à des techniques de plus en plus complexes. En France sur 66 millions d’habitants, la population active n’est que de 24 millions. La charge de travail productif repose une part plus réduite de la population. Alors il a fallu sans cesse augmenter la productivité. Cela passait par une mécanisation de plus en plus grande des taches, mais aussi par une nouvelle division du travail entre humains. Nous faisons bien ce que nous faisons souvent comme l’annonçait déjà Adam Smith.
Cela a modifié les rapports sociaux. Doucement a disparu l’économie non marchande.
Aujourd’hui notre travail est le plus souvent tourné vers l’extérieur, et l’autarcie disparait. Pour notre subsistance, nous achetons des plats préparés en conserve, surgelés, lyophilisés. Nous nous habillons en prêt-à-porter, nous jetons plutôt que de réparer (l’obsolescence programmée et le recyclage nous donnent bonne conscience). Nous confions les enfants à la crèche, à l’école, au centre aéré, à l’université. A part le chat qui ronronne dans un coin, nous ignorons à quoi ressemble un animal domestique. En Occident, le paysan a disparu dans les années 60, l’essentiel de notre vie suppose de faire appel à l’économie marchande. Et l’ordinateur est apparu dans nos vies au même moment.
Mesurer les échanges
L’économie marchande est une économie de la traçabilité. Que l’échange se fasse dans le cadre du marché, de la firme et de l’Etat, ou dans une collaboration entre entreprises, il doit être accompagné d’une trace : facture, bulletin de salaire, bons de livraison, contrats, quittances. Ces traces assurent la confiance des partenaires entre eux, elles nous permettent de réclamer lorsqu’il y a un doute sur l’honneteté et de vérifier l’équitabilité de la transaction. Le double effet de l’augmentation du nombre d’humains et du remplacement d’une économie domestique par une économie marchande fit exploser la masse de papiers à calculer, rédiger, conserver, comptabiliser, transmettre. Les procédés pour traiter cette masse irrésistible se multiplièrent : téléphone, fax, télex, mécanographie, fiches perforées, caisses enregistreuses, microfilm. C’est une inventivité digne du concours Lépine qui tenta d’aider le back office à traiter cette masse. Ce jusqu’à ce que la dématérialisation par le numérique offre la solution.
Elle permettait d’accélérer les échanges d’informations, les traitements, d’augmenter les capacités mémoire.
C’est la disparition de l’économie domestique qui a rendu indispensable le numérique, par l’explosion du nombre de transactions à traiter. La mondialisation n’est qu’un sous-produit de ce fantastique
Nous sommes trop nombreux, trop interdépendants pour revenir en arrière. Le numérique a d’autres emplois, scientifiques, industriels, dans l’industrie du loisir et du divertissement, mais c’est son rôle dans le commerce et la gestion qui est le plus présent dans notre quotidien.
Comment l’accepter
Cette place démesurée du numérique dans notre vie nous perturbe.
Nous aimerions parfois revenir en arrière, au temps où l’épouse mijotait des petits plats, où le mari bêchait son jardin. Notre imaginaire ne s’est pas adapté à la nouvelle donne.
Il faut parfois, faire une cure sans internet ni téléphone pour conserver son équilibre personnel.
Mais, le numérique n’est ni une malédiction, ni le résultat d’un complot hourdi par des forces obscures. Il est la conséquence logique quoique inattendue de notre souhait de voir le plus longtemps possible nos enfants jouer.

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Golem

img_4990.jpg » Mais c’est Rilke, je crois qui a dit que la vie est un jeu auquel on doit commencer à jouer avant d’en connaître les règles. Les apprend-on jamais ? Y a-t-il vraiment des règles ? »
Roger Zelazny « 24 vues du mont Fuji, par Hokusai – 1985 »
Golem a été le nom du premier ordinateur israélien. Ces créatures mi-homme/mi- machine, Golem, Frankenstein, Terminator hantent l’imaginaire du numérique. Nous sommes terrorisés par la possibilité que les machines puissent nous remplacer. Des prophètes nous annoncent le jour de la singularité. Ce moment où l’intelligence des ordinateurs sera supérieure à la notre.
IA
Qu’est-ce que l’intelligence artificielle ? Des définitions sophistiquée existent mais voici la plus simple : des machines capables d’effectuer des taches dont seul l’esprit humain était capable. La lecture et la traduction de textes, la reconnaissance faciale, la réalisation de diagnostics médicaux, ou de jugements judiciaires, des jeux complexes comme les échecs, le go ou le poker. Chaque jour des sociétés nous annoncent que des programmes nouveaux ont permis de faire des choses inimaginables. Et encore s’agit-il de ce que les spécialistes appellent de l’intelligence faible. C’est à dire la capacité des machines de réaliser une tache dans un environnement aux règles stables. L’intelligence forte devrait permette aux machines de faire plusieurs taches dans un environnement incertain (par exemple marcher dans la rue tout en soutenant une conversation). Certains l’annoncent pour dans quelques années et des dirigeants de la Silicon Valley prédisent l’arrivée du moment de la singularité.
Et il n’y a pas que les machines qui s’améliorent. L’homme devient l’homme augmenté, avec un cœur artificiel, des électrodes dans le cerveau (plus besoin de chercher son smartphone). Cette évolution peut enthousiasmer ou effrayer. Les mêmes dirigeants soufflent le chaud et le froid, nous annoncent des découvertes formidables et nous avertissent des risques qu’ils nous font courir. Le point commun est de prédire que ce progrès est inéluctable et pour demain.
Quels doutes ?
Sans être péremptoire il est possible de mettre en doute ces prophéties pour au moins trois raisons.
D’abord l’objectif s’éloigne au fur et à mesure que l’on s’en approche. Les découvertes sur le cerveau humain n’ont jamais été aussi nombreuses que dans les vingt dernières années (voir le livre de Danièle Trisch et Jean Mariani). Nous sommes loin du temps où Marie Shelley pouvait croire que le docteur Frankenstein animerait sa créature en envoyant des décharges électriques. Nous savons que le cerveau met en œuvre des processus physico-chimiques plus complexes. C’est aussi une déception. Les maladies neuro-dégénératives sont devenues un problème de santé publique et les autorités sanitaires déremboursent les médicaments contre l’Alzheimer faute de pouvoir en démontrer les effets. Comment soigner alors que nous ne sommes pas capable de modéliser le fonctionnement du cerveau, ce à quoi aurait du servir aussi l’intelligence artificielle ?
Ensuite il y a une contradiction dans l’intelligence artificielle. Elle consiste à croire qu’une machine pourrait reproduire le cerveau humain sans tenir compte de ses relations avec le corps auquel il se rattache. En somme l’âme immortelle serait détachable de notre enveloppe charnelle, l’esprit cartésien de l’animal–machine qui est en nous. Le matérialisme de la démarche cohabite avec le dualisme idéaliste le plus absolu. Là aussi, les découvertes de la science sont allée dans une autre direction, montrant l’importance de l’epygénétique (l’interaction entre l’environnement et notre capital génétique) ; le rôle du bouillon de culture que nous transportons dans nos viscères, le macrobiote, sur notre humeur ou notre capacité à réfléchir.
Enfin, c’est ne pas tenir compte de la spécificité de l’espèce humaine. Nos cousins les grands primates s’éteignent avec la disparition de leur milieu naturel. Nous ne cessons de croitre malgré les bouleversements constants de notre environnement. Notre espèce a une capacité exceptionnelle à adapter ses règles et ses lois aux problèmes nouveaux qu’elle rencontre, au besoin de coloniser de nouveaux territoires. Aujourd’hui les machines savent appliquer des règles, les apprendre, optimiser les solutions en fonction de ces règles. Elles ne savent pas inventer et choisir ces règles pour optimiser leur solution. Certains imaginent qu’elles y arriveront prochainement. Encore faudrait-il savoir comment nous le faisons. Il y là un champ de recherche qui implique de comprendre aussi bien le fonctionnement du cerveau que celui des rapports sociaux. Il y a là des processus qui font intervenir le raisonnement rationnel, mais aussi l’empathie, l’amitié et l’amour. Nous sommes loin de maîtriser ces interactions.
Le bluff
Alors pourquoi ces prophéties inquiétantes ou enthousiasmantes sur la singularité et le transhumanisme ? Dans le numéro d’août 2018 du Monde diplomatique, Perragin et Renouard proposent une explication simple mais convaincante. La révolution numérique n’est pas séparable de l’évolution néoconservatrice depuis le reaganisme. Le financement de la recherche et du développement a été permis par la concentration massive du capital entre quelques mains. Elle l’a justifié, expliquant que les Steve Jobs, Bill Gates, Zukerberg, et autre Jeff Bezos méritaient leurs fortunes par la transformation de la société qu’ils avaient déclenchée.
Aujourd’hui ce moteur est en panne. La loi de Moore se ralentit. Notre cerveau et notre corps sont d’abord des usines chimiques, mais chaque nouveau médicament coûte un milliard d’euros et dix ans de recherche. Il y a encore à faire avec les technologies actuelles pour aider au fonctionnement de notre société, mais cela nécessite beaucoup de code à écrire, de formation, de conduite du changement, donc des coûts aux retours d’investissement incertains. Tout cela n’a rien pour enthousiasmer les décideurs financiers.
Alors, les experts du numérique disent n’importe quoi, la victoire des machines, la mort de la mort, la colonisation de Mars. Plus c’est gros plus ca passe. « Nombre de chercheurs et d’entrepreneurs qui se montrent très prudents dans un contexte universitaire ont tendance à faire des déclaration sensationnalistes lorsqu’ils parlent à la presse : un appel direct aux investisseurs, qui ont pour la plupart des connaissances techniques limitées et se fondent largement sur leur lecture du New York times ou du Wall Street Journal » (Zachary Chase Lipton cité par Perragin et Renouard)
Pygmalion
Toutes les histoires de Frankenstein à Terminator sont des variations sur le thème de Pygmalion et Galatée. Un homme invente une créature qu’il veut parfaite et s’aperçoit qu’elle échappe à son pouvoir. Ce mythe ne fait que répéter la vie. Nous faisons des enfants, qui invariablement font autre chose que ce que nous attendions.
Et là risquons une prophétie. Il y a aujourd’hui 7,5 milliards d’humains sur Terre. Cela fait beaucoup de cerveaux disponibles pour réfléchir aux problèmes du monde, trouver des solutions, inventer des techniques et définir de nouvelles règles. Ils peuvent s’appuyer sur des outils qu’ils seront les premiers à véritablement maitriser car ils sont nés avec pour communiquer, calculer, mémoriser tester ces solutions.
Sans avoir besoin de superpouvoirs, ils créeront un univers différent du nôtre. Il ne sera ni celui qu’imaginent les génies de la Silicon Valley et leurs investisseurs financiers, ni celui que nous espérons.

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La vrai liberté

20180705_182211Il est souvent reproché au Système d’Information Numérique d’attenter au libre-arbitre, d’enfermer l’individu dans un carcan technique aliénant. Une critique semblable été faite à la conception d’Ibn Rushd de la connaissance.
Thomas d’Aquin et le sujet cartésien
La thèse centrale d’Ibn Rushd, est l’unicité de l’intellect. Il n’existe qu’un intellect pour toute l’humanité. Ce que connait chaque homme, par ses sens et son imagination, n’est que le reflet partiel de cet intellect suprême.
Dès sa diffusion, cette théorie fit l’objet de critiques. Thomas d’Aquin, le théologien le plus influent de son temps, écrivit un traité pour récuser la thèse du philosophe andalou. Affirmer que l’intellect des hommes ne faisait qu’un, c’était récuser l’idée d’une âme attachée à chaque corps, immortelle, et qui au jour du jugement dernier serait envoyée en enfer ou au paradis.
Or toute la religion chrétienne est basée sur l’existence de l’âme, propre à chaque homme. Elle fonde sa responsabilité face à son destin. Après Thomas d’Aquin, d’autres philosophes européens, de Leibnitz à Renan combattront également le monopsychisme. Rien de surprenant à cela. Ibn Rushd présentait la caractéristique étrange d’être inacceptable pour les tenants de la tradition comme pour ceux de la modernité. Car en défendant l’âme immortelle de l’homme, Thomas d’Aquin défendait en même temps le libre arbitre, le sujet cartésien, base de la philosophie moderne et du droit de la liberté individuelle (et accessoirement de la propriété : c’est parce que nous sommes un individu responsable que la possession de biens est légitime, comme moyen d’exercer notre libre arbitre).
De Freud à la cybernétique
Le libre arbitre du sujet pensant a pris des coups sévères. Freud, Marx, et les structuralistes de toutes obédiences l’ont fait tomber de son piédestal. L’individu conscient est manipulé par son inconscient et son surmoi, par les rapports sociaux dans lesquels il s’insère, par les mythes, les représentations qui structurent son univers mental.
Mais ces théories n’étaient que des théories, qui pouvaient être qualifiées de rêveries méprisables par les tenants de la liberté de l’individu.
Le système numérique change cela, car la relation avec la machine et les liens qu’elle tisse entre les acteurs génèrent un ensemble cybernétique, dans lequel acteurs et machines interagissent perpétuellement entre eux.
De la connaissance à l’action
Le cyberespace crée un formidable puits de connaissance qui ressemble bien à l’intellect universel d’Ibn Rushd.
Wikipédia en est le meilleur exemple. Dans le chapitre qu’il lui consacre dans son ouvrage « les innovateurs », Isaacson explique les débats qui présidèrent à sa création. Certains estimaient qu’une encyclopédie devait être le recueil des avis des meilleurs spécialistes, sélectionnés pour leur compétence. Le choix fut inverse. N’importe qui pouvait intervenir, anonymement, sous réserve de respecter des règles élémentaires de traçabilité. L’expérience montra la supériorité de ce modèle, dans lequel sans arrêt, les opinions de la multitude se confrontent, se corrigent, interagissent. Wikipédia est devenu un stock de savoir sans équivalent, dépassant largement toutes les encyclopédies qui l’ont précédés.
Cette connaissance sur le cyberespace, est de plus interactive. Nous pouvons savoir des choses, mais aussi, acheter, vendre, transmettre, payer nos impôts, nos charges, etc.
Les machines nous aident et nous rendent plus efficaces sous réserve de respecter la réalité cybernétique où nous vivons, celle où les humains et les ordinateurs interagissent entre eux selon des règles communes.
Pour nombre de nos contemporains, cet encadrement paraît insupportable. « Je ne suis pas un numéro », suivant la formule paranoïaque d’un feuilleton télévisé des années 60, « Le Prisonnier ». Pour protéger notre libre-arbitre, des lois et des directives nous donnent le droit de retrait, de refuser d’utiliser ces outils, d’interdire l’utilisation de nos données personnelles. Et, cela s’accompagne de la possibilité de monnayer ces connaissances. Ces mêmes législateurs renforcent le secret des affaires, le droit d’auteur. Il y a quelque chose de cupide dans cette prétendue défense du libre arbitre et de la propriété de la connaissance.
Le Véhicule de l’information
Ces craintes me rappellent celles de mes certains collègues en début de carrière. Nous étions des experts chargés de transmettre des informations et de proposer des solutions à notre hiérarchie. Mes collègues plus anciens m’avaient mis en garde. Il ne fallait pas en dire trop. Si nous disions tout ce que nous savions, nos managers finiraient par en savoir autant que nous, ne plus avoir besoin de nous et feraient disparaître notre fonction.
Jeune recrue, j’étais assez perplexe. Si je ne transmettais pas le peu que je savais, mes écrits seraient creux et sans intérêt, ce qui ne pousserait pas les managers à faire appel à moi.
Je découvris vite que l’information appelle l’information. Si vous transmettez des informations, vous en aurez en retour. Et peu importe si la manière dont ces idées sont transmises est originale ou si elle se trouve encadrée dans un processus cybernétique.
Si vous refusez de communiquer votre savoir, les autres ne savent plus si c’est pour conserver le mystère, ou parce que vous ne savez pas. Ils finissent par ne plus vous consulter. Et alors les sources de connaissance s’étiolent. Non seulement vous n’êtes plus consulté, mais on ne vous dit plus rien. Votre savoir devient un stock mort qui décroche du réel.
L’expert est un passeur. Chaque expert finit par comprendre, que le plus important n’est pas de savoir, mais de savoir où trouver l’information. Votre valeur, c’est la qualité du carnet d’adresse, les témoins fiables, l’accès aux centres de documentation, et aujourd’hui, la virtuosité à utiliser les moteurs de recherche sur le cyberspace, à reconfigurer les données disponibles pour les rendre analysables.
Tim Hatford raconte que Charles Dickens fit une expérience similaire. Il s’était toujours battu contre les éditions pirates de ses romans par des imprimeurs américains. Sur le tard, il s’aperçut qu’elles lui avaient donné une extraordinaire notoriété. Il put faire des conférences auxquelles ses admirateurs payaient pour assister. L’information génère toujours de la valeur.
La vrai liberté
C’est là la vraie liberté. Non pas celle d’interdire et du repli sur soi, mais celui que donne la circulation de la connaissance. Elle génère toujours de nouvelles idées, de nouvelles solutions, qui augmentent notre capacité à répondre aux défis de notre temps.

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La sphère et le test

port algerAu XIIe siècle, Ibn Rushd, mieux connu par le nom d’Averroès professait que l’intellect était unique et que tous les hommes alimentaient une même pensée. Ses contradicteurs firent remarquer que les hommes peuvent avoir des opinions différentes, et que cet intellect unique devenait le lieu de toutes les contradictions sans qu’aucune vérité ne puisse en sortir. La même critique est faite au cyberspace. Jamais nous n’avons été autant informés, jamais autant de nouvelles contradictoires n’ont circulées en même temps, avec la même facilité.
Fake news
Fake news, le mot est récemment arrivé dans notre vocabulaire, mais il a envahi notre quotidien. A la radio, à la télévision, et même dans la conversation, il n’est plus question que de « fake news ». Le système d’information numérique serait un pourvoyeur inlassable d’informations fausses. Le sociologue Gérald Brunner en a même fait une théorie. La vérité est une, le mensonge multiple, il y a de multiples façons de déformer les faits et les idées. La facilité extraordinaire à créer et répandre des informations aide le développement des informations fausses. Le système ne fait pas de choix et donc répend de manière équivalente les vrais et les fausses nouvelles, ce qui quantitativement est à l’avantage du faux.
On s’inquiète à aussi des possibilités de manipulations que cette facilité à dire n’importe quoi permet. Nous avons tous en tête la propagande d’AL Quaida et de Daesh, les interventions russes dans l’élection américaine, les allusions complotistes de Marine Le Pen lors du débat présidentiel français, les mensonges de Donald Trump.
Oui, volontaire ou non, le cyberspace est le lieu d’opinions contradictoires, de rumeurs fondées ou infondées. Certains souhaitent même que l’Etat légifère pour faire condamner ceux qui répandent les fausses nouvelles.
La chute des autorités
L’époque Gutenberg vit le triomphe de l’auteur. Un livre coutait cher à fabriquer, même en multiples exemplaires, et seul l’amortissement sur des séries longues permettait de justifier cette dépense. L’écrivain publié fut proclamé auteur, c’est-à-dire une autorité (les deux mots viennent de la même racine).
Or en un siècle, les autorités se sont ridiculisées. Les journalistes sont devenus les bourreurs de cranes de la guerre de 14-18, les politiques après avoir poussé dans la guerre les citoyens (guerres mondiales ou coloniales) se sont déshonorés, livrant leurs concitoyens aux camps de concentration, aux fours crématoires, ou aux goulags ; les intellectuels ont suivis les politiques dans leurs errances, les professeurs se sont vendus aux industriels et aux laboratoires. Ils n’ont pas attendu l’arrivée du monde numérique pour perdre leur crédibilité.
Il faut tester
Mais est-ce important ? En réalité, depuis au moins la machine de Turing, nous savons que la machine et l’algorithme ne disent pas le vrai.
La machine dit le rationnel, l’enchainement des causes et des effets, le calcul des probabilités et à ce jeu elle est meilleure que nous. Mais elle ne dit pas si cet algorithme est adapté à la situation réelle. Le philosophe Peter Sloterdijk emploie une image frappante pour montrer cela. La Terre semble une sphère, c’est-à-dire la forme géométrique la plus parfaite qui soit sans début ni fin. Elle se meut dans l’espace selon les lois de la gravitation. Et ces lois sont si précises que qu’il a été possible de découvrir par le calcul des planètes inconnues dans le système auquel appartient cette Terre. Au XVIII les admirateurs de Newton étaient persuadés qu’une connaissance générale et cohérente du monde était à portée de main. Mais l’observation a permis de voir que la sphère terrestre était aplatie à ses deux pôles, couverte de montagnes et de mer, animée par d’autres forces que la gravitation. L’algorithme de Newton donnait une première approximation, mais ne disait pas la réalité ultime. Lorsque nous testons un code, nous ne nous contentons pas de vérifier sa cohérence et sa logique. Nous vérifions aussi son adéquation au besoin réel. Ce n’est pas pour rien que le concepteur-développeur se déguise en utilisateur lorsqu’il teste le code.
In fine, c’est toujours l’expérience, c’est-à-dire le test qui dit le vrai. C’est ce que Lévi-Strauss appelle la «pensée sauvage», ce moment où nous conceptualisons tout en ressentant les choses, leur odeur, leur couleur, leur gout, le froid et le chaud, ce moment où nous manipulons le réel, par nos sens mais aussi par nos actions, quand nous pétrissons la pâte, appuyons sur un bouton. Que nous fassions cela ou même que nous utilisions des machines, seul le test et l’expérience peuvent dire le vrai. Et cette expérience doit être partagée, pour nous assurer que nous ne sommes pas victimes d’illusions. Ceci pour dire que connaître le vrai demande du labeur, au sens premier du terme, où nous labourons notre environnement pour le connaître et produire.
Le stock
Mais alors si cela ne nous dit pas le vrai, à quoi sert le fatras d’informations auxquelles nous sommes confrontés, hier dans les livres, aujourd’hui sur le cyberespace. J’aime la réponse que donne le philosophe François Jullien, dans son livre sur l’identité culturelle. C’est un stock, un stock d’images, de concepts qui nous aident à penser. Ce que nous appelons une culture, c’est un stock d’informations. Nous n’appartenons pas à ce stock, nous ne sommes pas prisonnier d’une identité culturelle, qui nous obligerait à penser d’une certaine manière. Nous pouvons être nés dans une province de France, élevé dans la foi chrétienne et devenir bouddhiste, musulman ou athée. Et c’est la diversité du stock d’informations auxquelles nous avons accès qui permet ce vagabondage, qui nous permet de réfléchir autrement. C’est dans l’écart entre les différentes cultures auxquelles nous accédons que se trouvent des combinatoires inédites pour réfléchir le réel.
Nous sommes confrontés à des défis sociaux, économiques, écologiques nouveaux, auxquels l’humanité n’avait jamais pensé devoir faire face. Et le cyberspace nous permet d’accéder à une multiplicité d’options, de les combiner entre elles pour expérimenter des solutions à ces défis. En cela il est sans doute la plus grande chance du monde nouveau vers lequel nous allons.
Bibliographie
Jean-Baptiste Brenet : Averroès l’inquiétant (2015, Les belles lettres)
Peter Sloterdijk : Le Palais de cristal (2015, Arthème Fayard/Pluriel)
François Jullien : Il n’y a pas d’identité culturelle (2016, L’Herne)
Claude Levi-Strauss : la pensée sauvage ( 1990, Agora)

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Ibn Rushd

20180705_182205Les restes de Saint Denis

Ces chroniques ont commencé avec une figure imaginée par Michel Serres : celle de Saint Denis et sa tête coupée, métaphore de la jeune poucette portant son ordinateur sous le bras, entourée de coupeurs de têtes. Les concepteurs-développeurs cherchent à reconstruire cette tête, à la remplir d’idées, d’images, de données qui lui permettent de nous guider, de nous fournir la direction à suivre, les taches à effectuer. La métaphore de Michel Serres disait bien la terreur qu’inspirent les technologies de l’information, la peur du sang, de la décapitation, de la prise de contrôle par la machine.
L’image de Saint Denis colle bien avec la philosophie assez individualiste de Michel Serres, représentant le sujet face à la machine. Mais elle correspond de moins en moins à la réalité du système d’information numérique. L’ordinateur portable, la tablette ou le Smartphone que nous tenons en main est de plus en plus vide. Il devient un simple interface, l’essentiel du travail se fait dans le Cloud, dans des fermes de serveurs dont nous ignorons où elles sont, comment elles sont connectées entre elles, et quels traitements elles supportent. La machine en main, de plus en plus miniaturisée, n’est qu’une porte vers le cyberspace, un moyen de dialoguer avec les autres et avec les machines. Elle est de plus en plus creuse de toute connaissance. L’homme ne dialogue plus avec la machine, mais avec le monde sans toujours savoir si l’homme  ou la machine est en face de lui. Test de Turing, Catchas ont envahis notre univers, qui ne se résume plus à une dialogue entre l’homme et sa machine.

Averroès l’inquiétant

C’est pourquoi je propose une métaphore plus actuelle, dont j’ai trouvé la source dans le livre « Averroès l’inquiétant » du philosophe  Jean-Baptiste Brenet.
Ibn Rushd, dit Averroès, était un philosophe arabe contemporain de Philippe Auguste. Il consacra sa vie à faire connaître Aristote, le syllogisme, et l’infinité du monde. Musulman, son influence s’étendit aux juifs  et aux chrétiens. Certains de ses livres ne sont plus connus que dans leur traduction hébraïque ou latine.
La thèse centrale d’ibn Rushd, est l’unicité de l’intellect, il n’existe qu’un intellect pour toute l’humanité, indéfiniment rationnel, éternel  et qui se confond avec Dieu. Ce que connait chaque homme, par ses sens et son imagination, n’est que le reflet partiel et déformé de ce qui est dans cet intellect suprême. Entre l’homme matériel, réduit à ses sens, mortel, et l’intellect immortel où vivent les concepts, il n’y a rien. Ibn Rushd ne nie pas l’immortalité. Mais l’immortalité de l’homme se fait par l’immortalité de l’humanité.
Une telle conception pouvait faire peur à ceux qui espéraient l’immortalité de l’âme et la résurrection des corps, il faudra y revenir. Mais n’est-elle pas qu’une fantasmagorie ? Comment les esprits dialoguent ? Par la télépathie, par le spiritisme? L’union avec les morts se fait-il par les tables qui tournent ? Ibn Rushd annonce-t-il l’inconscient collectif de Jung ?

Le système d’information des hommes de savoir

Dans la pratique, les hommes dialoguent, s’échangent des informations, se partagent le travail et les compétences. La somme des connaissances de l’humanité est supérieure à la connaissance de chacun. Il y a donc bien quelque chose qui dépasse chaque individu.
Déjà à l’époque d’Ibn Rushd, A son époque, existe le système  d’information que connaissait déjà Socrate : écriture manuscrite, abaques pour calculer. Ces outils nécessitaient un long entrainement. Ils ne permettaient qu’une diffusion limitée auprès des seuls hommes de savoir.
Ibn Rushd cherchait à réconcilier la religion avec la rationalité de la philosophie grecque, et s’opposait aux traditionnalistes. Ces derniers interprétaient ainsi le verset 7 de la sourate III  du Coran   » C’est Lui qui a fait descendre sur toi (Muhammad) le Livre. On y trouve des versets univoques, qui sont la Mère du Livre, et d’autres équivoques. Ceux dont les cœurs inclinent vers l’erreur s’attachent à ce qui est équivoque, car ils recherchent la discorde et sont avides d’interprétation mais nul n’en connait l’interprétation sinon Dieu. Et les hommes d’une science profonde disent : nous croyons en Lui, tout vient de notre Seigneur« . Dit autrement, être savant, c’est accepter l’idée que tout n’est pas compréhensible dans l’œuvre de Dieu.
Ibn Rushd proposa une autre lecture de la fin de ce verset : « mais nul n’en connait l’interprétation  sinon Dieu et les hommes d’une science profonde. Ils disent : nous croyons en Lui, tout vient de notre Seigneur. » 
Cette dernière version joue sur la ponctuation (le texte original ne contient pas de ponctuation et permet donc ces interprétations divergentes), mais surtout il admet que l’homme de science puisse comprendre l’Univers comme Dieu. Dit autrement l’univers est rationnel, et Dieu n’a pas cherché volontairement à tromper les hommes. Et surtout,  ce qui nous intéresse particulièrement, ceux qui maîtrisent les outils de l’information, disposent des moyens de comprendre la rationalité de l’univers.

Un intellect à l’échelle du monde

Aujourd’hui, la maitrise du système d’information s’est démocratisée. Les hommes sont quasiment tous alphabétisés. Ils disposent d’outils dont Ibn Rushd  n’aurait pas rêvé pour calculer, interpréter, mémoriser, transmettre l’information. Ces outils leurs permettent de collaborer en temps réel, et de conserver la mémoire des morts, de leurs actes et de leurs idées. Il n’est pas besoin de faire appel à la magie ou de pouvoirs extraordinaires, pour approcher l’image du Monde.
L’intellect universel d’Ibn Rushd correspond à la réalité du monde d’aujourd’hui.

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Franziskaner

1976 salzburg franziskaner (1)En 1974, je suis entré dans cette église de Salzbourg.
C’était la Franziskaner, l’église  franciscaine. Les visiteurs entraient par la nef, une construction romane peu éclairée, aux voutes basses.  Au fond de l’église une tribune abaissait le plafond. A l’autre extrémité de la nef, le chœur était un puits de lumière. Il s’agissait  d’un gothique de type halle, où les bas cotés sont aussi hauts que la nef. Des colonnes élancées soutenaient une voute flamboyante, où s’entrecroisaient les arcs de pierre. De grandes fenêtres jetaient une lumière blanche. Au centre, un grand maître d’autel baroque formait une sorte de colonne dorée, où se mêlaient les anges, la Madone, le Saint-Esprit. Ce chef d’œuvre de Fischer Von Erlach, architecte du XVII°siècle, incluait la Madone de Michael Pacher du XV°siècle.
Un choc esthétique était provoqué par le contraste entre l’obscurité de la nef et la lumière du chœur, les dorures et les sculptures du maître-autel.
Je me suis assis, c’était l’heure de la messe, la cérémonie pour laquelle cet édifice a été construit. L’office était accompagné par des musiciens. Ils jouaient la Messe du Couronnement de Mozart, l’une des œuvres écrites par le musicien alors qu’il était konzertmeister dans la ville. Les chœurs et les solistes dialoguaient avec les prêtres comme cela devait être le cas du vivant du compositeur.
D’où vient l’émotion que j’ai ressenti ce jour là, qui fait de cette heure passée un souvenir des plus vivaces ? Et surtout qui en est l’auteur ?
Est-ce les compagnons qui ont fait la nef romane, ceux qui ont construit le chœur gothique, l’architecte baroque ou le sculpteur de la Renaissance, Mozart, les interprètes de la messe, les prêtres ? Est-ce fait que chacun de ceux qui ont ajouté une pièce du chef d’œuvre a respecté le travail de ses prédécesseurs ? Est-ce mon regard, celui d’un ancien du catéchisme, d’un étudiant d’Histoire, d’un amateur d’art qui a été très jeune entrainé par ses parents dans des châteaux et des églises.

Le système d’information est une œuvre

Un système d’information est une œuvre. Certes son objectif n’est pas l’art, quoique l’esthétique joue un rôle. La couleur d’un écran, la forme d’un clavier, la taille d’une icône peuvent faire la différence entre le refus et l’acceptation du système par ses utilisateurs.
Mais surtout cela nécessite autant de créativité, d’imagination qu’un tableau ou une symphonie musicale.
Mais comme la franciskaner nous ne connaissons pas l’auteur de cette oeuvre. La réalisation de cette symphonie nécessite la collaboration d’une multitude d’exécutants, le maître d’ouvrage qui pose les règles de gestion, le concepteur qui définit  l’algorithme, le développeur qui rédige le code, l’utilisateur clé (KeyUser) qui teste et vérifie le système livré, le repreneur de donnée, le formateur et le responsable de la conduite du changement. Il y aussi l’architecte technique ou l’urbaniste fonctionnel qui s’assurent que le nouvel outil s’intègrent bien  dans le système existant.
Et puis il y a longtemps que l’on ne crée plus un système d’information à partir de la feuille blanche. Les machines préexistent, les progiciels aussi. Ils apportent des économies financières, mais aussi de la solidité. Utilisés dans d’autres contextes, testés et retestés, ils font la robustesse du système. Un système d’information est toujours un patchwork réutilisant une multitude de morceaux.

Qui est le créateur de cette œuvre ?

Parmi la multitude d’intervenants qui ont participé dans la fabrication de ce système, qui est le créateur ? Comme le rappelle une tribune récente au sujet d’une directive en cours sur le droit d’auteur « ces logiciels, véritable moteur de la transformation numérique, ne tombent pas du ciel : ils sont développés par des êtres humains qui les écrivent dans une forme qu’on appelle le code source, en utilisant des langages de programmation. Nous, qui développons ces logiciels, sommes donc bien des auteurs : les codes sources des logiciels que nous créons sont couverts par le même droit d’auteur qui protège la musique, les livres ou les films. »
Les  concepteurs-développeurs doivent chercher la solution la plus éfficace pour répondre au besoin des utilisateurs. Cette solution peut être totalement originale ou au contraire être faite par le réemploi de solutions éprouvées.  « Aujourd’hui, la plupart des logiciels sont construits en réutilisant des composants préexistants, développés et distribués sur des plates-formes ouvertes de développement collaboratif. Tout comme Linux, qui est au cœur de plus de 80 % des téléphones portables, il y a des millions de logiciels construits par des auteurs qui ont choisi d’en faire des logiciels libres, ce qui veut dire que tout le monde peut lire, étudier, modifier, faire modifier et redistribuer leurs codes sources, sans restriction ni autorisation particulière. » Toute la logique de ces systèmes est basé sur la possibilité de réutiliser les connaissances, sans se préoccuper de savoir qui a eu l’idée première.
Et cette logique se heurte à celle du droit de propriété intellectuelle qui permet à certains d’interdire la copie et l’usage d’idées. Est-il légitime de donner à certains le droit d’interdire l’utilisation de connaissance ? Le droit de propriété intellectuelle fait d’une  connaissance un bien privé qui appartient au cerveau qui l’a conçu.  La pratique des concepteurs développeurs est qu’une connaissance est d’abord un bien commun qui  doit être utilisé et réutilisé au mieux des intérets de tous.

C’est l’écoute qui fait la qualité de l’œuvre. Dans le cas de la Franzikaner, c’est parce que chacun des participants a réfléchi comment s’intégrer dans l’œuvre préexistante que le résultat final est magnifique. C’est ce mélange de respect et d’audace qui en fait la qualité. Il en est de même dans le cas du système d’information. C’est la capacité de chacun d’écouter les autres, les problèmes qu’ils rencontrent, les idées qui circulent, qui permet de trouver la solution la plus adaptée.

Bibliographie

COLLECTIF « Nous, qui développons des logiciels, sommes donc bien des auteurs » LE MONDE SCIENCE ET TECHNO |  22.05.2018 à 16h53 • Mis à jour le 23.05.2018 à 13h21 |

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Les limites de la générosité

Certains imaginent que le dévelopcasque-de-pompier-16656pement du numérique permettra de sortir du capitalisme ou de se débarrasser de l’Etat. Les hommes deviendront tous frères. L’heure sera à la multitude, tous les humains collaboreront entre eux.
Une lecture rapide des économistes Williamson et Ostrom peut faire espérer ce monde nouveau. Le contrat entre sujets libres et égaux remplacerait la firme, l’Etat et le marché. La propriété privée ou publique s’abolirait, tous les biens devenant bien commun, partagé par tous.
La perspective d’une fraternité généralisée a quelque chose de réjouissant. Mais cela est difficilement compatible avec les fondements de Williamson et d’Ostrom. Leurs théories sont basées sur deux hypothèses :

  • Nous avons besoin de temps pour comprendre les choses (ce que les économistes appellent être en rationalité limitée) ;
  • Nous sommes égoïstes et cherchons toujours à pousser notre avantage sur les autres (ce que les mêmes économistes appellent la maximisation du profit).

Selon ces hypothèses, nous avons tous un comportement opportuniste, profitant des limites  de la connaissance des autres. Les différents modes d’organisation ne sont qu’un moyen de limiter cet opportunisme, en fonction du contexte. En particulier le mode collaboratif suppose que les acteurs se connaissent, soient proches, adhèrent aux mêmes règles. Pour ces raisons, le groupe collaboratif est de taille limité, et ne peux prétendre à la fraternité universelle.
Est-il possible d’échapper à ces contraintes ?

La fin de la rationalité limitée ?

Pour acquérir une information, il faut trois choses :

  • Celui qui la reçoit doit en prendre connaissance, l’analyse et la comprenne, l’expérimente ;
  • Celui qui l’émet doit l’avoir mis en forme, vérifiée, transmis ;
  • Un système d’information a été mis en place entre l’émetteur et le récepteur.

Le numérique nous a doté d’outils extraordinaires.
La recherche universitaire fait des progrès grâce à eux : d’immenses bases de données sont disponibles, des moteurs de recherche nous permettent d’explorer ces bases, des outils de calcul  ultrarapides peuvent les analyser, des outils d’édition extraordinaires mettent en forme les analyses et les partagent avec le plus grand nombre.
Les échanges et le commerce se développent, nous pouvons trouver réponse à nos besoins à l’autre bout du monde, apprendre à s’en servir, à les réparer, à les transmettre à d’autres.
Nous pouvons prendre contact et converser avec des amis en permanence, les messageries, les réseaux sociaux nous permettent à tout moment d’être en contact avec d’autres.
Tous ceci permet d’imaginer le moment où nous pourrons instantanément agir vis à vis des autres en ayant toutes les informations pertinentes nécessaires. Certains imaginent aussi que le développement de la blockchain va nous donner tous les moyens pour nous assurer que l’information reçue n’a pu être falsifiée afin de nous tromper.
Il est certain que ces technologies ont donné des moyens nouveaux pour l’espace du collaboratif. Mais en même temps, il reste deux contraintes :

  • Pour utiliser une information, nous devons l’avoir comprise et expérimentée. Or nos facultés restent contraintes, notre mémoire oublie sans cesse des choses, nos capacités de calcul sont sans cesse parasitée par nos émotions, les soucis du quotidien ; nous sommes en intelligence forte comme le disent les spécialistes de l’intelligence artificielle, mais nous sommes loin d’être capables de tout comprendre ;
  • Les machines n’ont jamais été aussi puissantes, mais elles sont aussi limitées :
    • Elles savent appliquer des règles, les apprendre, en tirer toutes les conséquences rationnelles, mais elle ne savent pas les créer et les choisir ; le moment de la singularité, celui où les machines seront capables de remplacer l’intelligence humaine dans tous ses usages est encore loin ;
    • Les machines ont des parasites, des anomalies qui constamment les empêchent de transmettre correctement l’information ; le choix de passer par le numérique, de décomposer l’information en bits est un moyen de mesurer l’effet de ces parasites pas de les supprimer.

Les technologies du numérique ont permis de repousser les limites de la rationalité, pas de les annuler.

Egoïstes ? Le message du capitaine des pompiers

Pouvons nous imaginer un monde où nous cesserons d’être égoïstes, opportunistes.
L’économiste Weinstein dans sa contribution à l’ouvrage collectif « le retour des communs », propose de s’attaquer à cette hypothèse d’Ostrom, la volonté des individus de maximiser leur profit. Weinstein reproche à Ostrom de faire du comportement égoïste des acteurs une donnée ontologique de l’homme, absolue, intangible. Or notre comportement est conditionné par notre éducation (la formation fait partie intrinsèquement de ce qui construit notre rationalité limitée). Pourquoi celle-ci ne permettrait pas de faire des individus altruistes, généreux, tournés en priorité vers l’autre.
Je n’entrerais pas dans le débat pour savoir si notre comportement est lié à notre nature ou notre culture. Les travaux des biologistes et des anthropologues (citons D’Amasio et Descola) ont montré les limites floues entre ces deux notions.
Mais un capitaine des pompiers se doit dire à ses hommes avant d’aller lutter contre un sinistre : un héros mort ne combat pas l’incendie. Le premier devoir de chacun est de se préserver, c’est cela qui lui permet de contribuer à la communauté. En l’absence d’informations suffisantes, la maximisation de l’intérêt personnel est donc la règle pour des raisons pratiques et non morales.

Les combinatoires de la gouvernance

Orstrom et Williamson n’annoncent pas un monde nouveau où la propriété privée ou l’Etat n’aurait plus aucun rôle.  Et la réalité de l’économie collaborative n’est pas uniquement le développement de l’entraide.
Le collaboratif se sont aussi des gens qui disposent de ressources sous-exploitées (chambres vides dans des logements, véhicules au garage…) et qui proposent de les mettre à disposition des autres.
Des entreprises capitalistes ont bien compris que la mise en relation faisait faire des affaires. Ils proposent  des services enrichis par rapport à de simples  sites internet ou des marchés d’artisans : moteurs de recherche, systèmes d’évaluation, services d’intermédiation financière. Ces entreprises, qu’elles s’appellent  e-Bay, UBER, Blablacar, Airbnb ont le vent en poupe et mauvaise réputation. D’abord des pans entiers de l’économie traditionnelle sont mis en danger (hôtellerie, transport, restauration, brocante). Ensuite, ces sociétés profitent du malheur des gens. Il y a de la misère derrière cette économie du partage. Parce qu’ils n’ont pas de travail, les chauffeurs d’UBER acceptent des revenus qui ne permettent pas l’entretien de leur outil de travail, les logeurs de Airbnb acceptent de voir les visiteurs s’introduire chez eux, les vendeurs de e-Bay ou du Boncoin de vendre leurs derniers biens.
Mais elles apportent des services indispensables au développement du collaboratif et que celui-ci seul ne pourrait pas mettre en œuvre.
Le cas d’Uber est emblématique et caricatural. Lors de l’augmentation de capital réalisée à l’automne 2017 avec Soft Bank, sa capitalisation financière était de 48 milliards de dollar, pour un chiffre d’affaires estimé de 7,5 milliards de $ (hors rémunération des transporteurs) et une perte de 4,5 milliards de $ la même année. Aucune entreprise collaborative ne serait en mesure de lever autant de fonds, de supporter les coûts liés aux investissements en recherche et en machine, les besoins de fond de roulement. La réalité c’est l’hybridation des différentes formes de gouvernance économique.

Williamson et Ostrom ne sont pas les apôtres du collaboratif. Leur objectif n’est pas de défendre tel ou tel mode de fonctionnement social. Ils s’efforcent de rendre compte du réel, du fait que Etat, Marché, Collaboration cohabitent.  Chaque mode de gouvernance a un champ d’action privilégié. Les frontières entre modes varient en fonction des conditions sociales et technologiques.
Et rendre compte du réel, lui donner des explications qui peuvent servir de boussole à l’action est sans doute plus utile que de prétendre la prééminence de tel ou tel mode de régulation sociale.

Bibliographie

Jean-Gabriel Ganascia : Le mythe de la Singularité (Le Seuil, 2017)
Benjamin Coriat : Le retour des communs & la crise de l’idéologie propriétaire (LES LIENS QUI LIBERENT EDITIONS ; 2015)

 

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