L’imaginaire du numérique (partie trois) : Psychédélique

Gabi guitar3

La naissance du rock&roll dans les années 50 avait été marquée par la victoire des compagnies indépendantes, plus ouvertes au public et artistiquement innovantes sur les majors. Les années 60 voient surgir une contestation libertaire, contre le complexe militaro-industriel, qui s’agrège autour de la ville de San Francisco. La conjonction des deux mouvements aurait pu conduire à un bouleversement du marché de la musique enregistrée et la disparition des majors. Ce n’est pas exactement ce qui s’est passé, et c’est une leçon qui concerne le numérique.

Le choix des compagnies

Le mouvement libertaire qui se développe à partir du début des années 60 organisait massivement des fêtes, accompagnées par de jeunes groupes de musiciens. En 1967, toutes les compagnies de disques s’intéressent à ces groupes de San Francisco, du Jefferson Airplane au Grateful Dead., et veulent les signer. Les compagnies indépendantes sembleraient les plus proches de l’idéal libertaire des hippies. Mais leur format musical, le morceau court, qui fait un hit en radio est incapable de rendre compte du délire interminable qu’est devenu la musique de ces groupes. De leur coté les majors sont à la recherche de talents qui leur permettent de reconquérir le marché que les indépendants ont grignoté. Ils ont aussi les moyens de produire et distribuer les « long players », ces 33T microsillons où les musiciens peuvent étaler leur rêve. Enfin, la baisse du coût de fabrication des disques et la hausse du niveau de vie des jeunes babys boomers permettent d’ouvrir un nouveau marché. Grateful Dead signe avec Warner, Jefferson Airplane avec RCA.
« Au cours des trois années qui suivirent, les grandes maisons de disques américaines dépensèrent une fortune pour engager, enregistrer et promouvoir ces groupes et beaucoup d’autres qui avaient le même son et, bien que ces groupes n’aient souvent été que juste rentables commercialement, ils eurent sur l’industrie phonographique américaine une emprise durable qui ne se relâcha pas au cours des quinze années suivantes. Même si ces groupes de San Francisco se présentaient comme une alternative aux structures traditionnelles de l’industrie du spectacle et étaient mieux placés que leurs prédécesseurs pour enregistrer chez des indies, deux seulement des sept groupes les plus importants choisirent des indépendants, et l’un de ces deux-là changea pour une grande firme après un album »…  «A Monterey, l’industrie du disque abandonna pratiquement tous les principes sur lesquels reposait son fonctionnement depuis plus de cinquante ans et restitua ouvertement leur autonomie aux artistes. Jetant prudence et contrôle par dessus bord, les directeurs artistiques sortaient leurs chéquiers et faisaient monter les enchères frénétiquement pour acquérir tout ce qui avait les cheveux longs et une guitare. »  (Charlie Gillett)

La victoire des majors

Le psychédélisme va être l’arme des majors pour balayer les indépendants. De 65 à 68, l’industrie musicale connaît une nouvelle révolution. Les ventes de 33T supplantent en valeurs celles de 45T, le mono est remplacé par la stéréo. L’instrumentarium et le nombre de musiciens augmentent, les musiciens ajoutent sitar, darbouka, hautbois, orchestre symphonique et toutes sortes d’instruments étranges comme les mellotrons, les premiers synthétiseurs. Le studio d’enregistrement devient un instrument en lui même, multipistes, bandes inversées, chambres d’échos, etc.
Même les Beatles vedettes spécialistes du hit (5 titres en tête du Classement du Billboard en 1965) changent de format. Ils sortent « Sergent Pepper Lonely Heart Club Band », disque sans hit évident, se présentant comme un long enchainements de morceaux, et incluant un raga indien.
Les indépendants sont incapables de résister à l’augmentation vertigineuse des coûts de production qu’impose cette course à l’armement (ou deviennent des majors comme Atlantic qui fusionne avec Warner). Ils explosent et disparaissent progressivement dans la deuxième partie des années soixante.
Le rock balaie les anciennes formes, aussi bien les comédies musicales des majors que le blues classique et la country des indépendants.
Mais, la transformation de l’industrie ne s’arrête pas là.
Les majors découvrent rapidement que les artistes qu’ils avaient engagés à prix d’or sont incontrôlables. Warner Record l’apprend particulièrement à ses dépends avec le Grateful Dead.
Warner-Record est née à la fin des années cinquante de la volonté de la compagnie cinématographique Warner Brother d’exploiter elle-même son catalogue de musiques de film. Elle acquiert ensuite Reprise, la compagnie fondée par Franck Sinatra et Dean Martin. Ceci ne la prédispose pas à gérer des hippies.
Elle signe pourtant le Grateful Dead. Le groupe est un compagnon de route des Merry Spankers et l’emblème musical des fêtes psychédéliques. Il se déplace avec le « crew », sa famille, mélange de dealers, de roadies, de femmes, et de pique-assiettes en tous genres. Warner Record l’entoure avec comme producteur Dave Hassinger, qui a aidé les Rolling Stones à sortir « Satisfaction ». Mais celui-ci n’arrivera jamais à discipliner le groupe et finira par quitter le studio au milieu du deuxième album. Les trois albums auront des ventes modestes malgré des heures d’enregistrement.
Il apparaît clairement que pour canaliser cette énergie créatrice, il faut un management de proximité, que les majors sont incapables d’assurer. Track Record est exemplaire de cette nouvelle forme de pilotage. La compagnie est fondée en 1967 par les managers des Who, Kit Lambert et Chris Stamp. Outre leurs poulains, ils engagent de nouveaux artistes, dont le plus connu est Jimi Hendrix. Dès 1968 ils explosent les ventes de disques avec « Tommy » des Who et « Electric Ladyland » de Hendrix. Ces deux œuvres sont exemplaires du nouveau paradigme. Il s’agit de double albums très ambitieux : concept d’opéra rock, utilisation de toutes les ressources du studio d’enregistrement (la plupart des morceaux d’Electric Ladyland ne seront jamais reproduits sur scène). Mais ces œuvres sont parfaitement maîtrisées et rencontrent le succès auprès du public.
Le rapport avec les majors est très différent de celui des indépendants des années 50. Track Record se contente de produire un enregistrement qu’il confie ensuite à un major qui se le fabrique et de le distribue. A Track Record la gestion de la partie artistique, au major, la fonction industrielle et commerciale (la promotion se répartissant entre les deux partenaires). Chaque enregistrement peut faire l’objet d’un accord spécial. « Electric Ladyland » est distribué par Warner, « Tommy » par un autre major, Decca. Au début, les majors veulent intervenir dans le processus créatif (le premier 33T de Jimi Hendrix sort ainsi en deux versions, l’une anglaise, l’autre américaine). Mais rapidement ces pratiques sont abandonnées.
« La plupart des musiciens anglais les plus audacieux avaient pour managers des hommes qui utilisaient leur pouvoir pour faire craquer l’industrie discographique britannique en créant des maisons de production ou des labels indépendants qui cédaient sous licence leurs produits à des majors, sans sacrifier leur autonomie ni abandonner tous leurs droits de propriété. » (Gillet)
Les majors jouent le rôle de plateformes chargées de gérer la fabrication, la relation avec le réseau commercial, et éventuellement d’assurer les coûts de recherche/développement techniques. Mais pour la partie artistique ils peuvent soit produire eux-mêmes, soit faire appel à des producteurs indépendants, des starts up qui prennent le risque de la production et livrent un produit fini. Ces derniers joueront un rôle essentiel dans la diversification de l’offre musicale avec l’arrivée du reggae, du punk, du rap…
La relation entre les deux est de coopération mais aussi de négociations conflictuelles.

L’adaptation au numérique

La littérature sur l’économie du numérique hésite entre la description d’une jungle concurrentielle ressemblant aux début du Rock&roll, et un univers collaboratif vaguement baba cool, où tout le monde est ami et serait resté perché sur les hauteurs de Haight Ashbury. En fait, comme pour l’industrie de la musique des années soixante, la vérité est les deux à la fois.
Il y a bien des majors, des plateformes qui dominent certaines fonctions économiques, assurent le développement de la toile, font la recherche/développement à moyen long terme. Il y a bien aussi des starts up qui proposent des applications et des services qui ouvrent de nouveaux marchés à l’économie numérique qui font preuve d’une grande inventivité au niveau du design et du service offert pour attirer les clients.
La concurrence frontale entre ces deux catégories d’acteurs les conduirait à l’échec. Une startup ne peut faire ce que fait une plateforme, et l’inverse est vrai. Pour avoir ignoré cette réalité les majors du disque ont failli disparaître au début des sixties.
Il faut bien qu’ils coopèrent pour augmenter leur nombre de client. En même temps, il est nécessaire pour les uns et les autres que le partage de la valeur générée se fasse de manière équitable.
Cette coopération se fait dans l cadre de contrats, plus ou moins formalisés, qui permettent de gérer en commun des projets. C’est un espace fluide qui ne cesse de se reconfigurer au fur et à mesure des projets. L’exemple de Microsoft est significatif. Au début des années 80, Microsoft est une start up qui apporte à IBM un système d’exploitation innovant. IBM est la plate-forme qui apporte sa notoriété, son réseau de vente et sa capacité d’intégration des différents composants. Cette alliance leur permet de rattraper et de dépasser les compagnies indépendantes parties avant elles. A la fin des années 80, IBM a commencé à reculer sur le marché du PC, pour diverses raisons, mais Microsoft est devenue la plateforme incontournable. Tout développeur d’application doit s’assurer que son logiciel est compatible avec Windows le système d’exploitation de Microsoft qui équipe l’essentiel des micro-ordinateurs.
Ces contrats font l’objet d’âpres négociations. La coopération est un combat. Dans cette négociation ce qui importe ce n’est pas la taille de l’entreprise, mais ce que l’économiste Michel Askenazy appelle sa criticité, autrement dit sa capacité   à provoquer des gains ou des pertes à son partenaire dans l’échange. Plus vous êtes capables de générer des gains ou des pertes, plus le co-contractant acceptera de céder une partie importante de la valeur du produit réalisé en coopération.
Ce modèle économique est moins simple à expliquer que le modèle précédent. Il ne répond pas aux canons de l’économie orthodoxe (pas non plus à celui des hétérodoxes). Il ne prétend pas non plus relever de l’amour universel prêché par les Baba Cool.
Mais en l’état il est le plus réaliste.

Bibliographie

Fred Turner : aux sources de l’utopie numérique (Cféditions – 2012)
Monique Dagnaud : Le modèle californien, comment l’esprit collaboratif change le monde (Odile Jacob-2016)
Charlie Gillet : The Sound of the city Histoire du Rock’n’roll (Albin Michel ; 1986)
Alain Lefebvre et Laurent Poulain : Cow-boys contre chemin de fer ou que savez-vous vraiment de l’histoire de l‘informatique ? (Talking Heads-2013)
Walter Isaacson : Les innovateurs (Jean-Claude Lattès-2015)
Nicolas Colin, Henri Verdier : L’âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numérique (Armand Colin-2015)
Philippe Askenazy : Tous rentiers (Odile Jacob-2016)

Discographie

Beatles : Sergent Pepper Lonely Heart Club Band (EMI – 1967)
Jimi Hendrix : Electric Ladyland (Tracks ; 1968)
L’illustration de cette chronique est un tableau de Gabi Jimenez

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L’imaginaire du numérique (partie deux) : Lysergique

gabi guitar 2La contestation du complexe militaro-industriel

Pour préparer la Seconde Guerre Mondiale, le président Roosevelt et son conseiller Vannegar Bush ont favorisé la création d’un complexe militaro-industriel. La maîtrise des techniques était indispensable pour gagner la guerre. Plutôt que de créer de gigantesques organismes, ils ont impulsés la coopération entre l’armée, les universités, les industriels, autour de projets financés par le politique. Si les ordres venaient d’en haut, le fonctionnement encourageait un dialogue permanent entre laboratoires, militaires, entreprise. Ce complexe a puissamment participé à la victoire et aussi développé de nouvelles technologies. C’est grâce à lui, qu’ont pu apparaître la bombe nucléaire et l’ordinateur.
Mais ce complexe survit à la deuxième guerre et devient le symbole d’un effort militaire sans fin. La conscription continue et les jeunes américains se battent en Corée et au Viet Nam. Après avoir mené la lutte pour la décolonisation, condamné l’occupation de l’Inde par la Grande-Bretagne, et celle de l’Algérie par la France, les Etats-Unis deviennent un gendarme du monde lancé dans une guerre qui semble sans fin. A cela s’ajoute une forme de guerre intérieure avec la chasse aux communistes menée par le Maccarthisme pendant les années 50.
Tout cela conduit à une contestation par la jeunesse qui n’a pas envie d’être embrigadée dans une guerre à laquelle elle ne comprend plus rien. Cette contestation va prendre deux formes, une contestation politique et une autre plus philosophique.
La contestation politique vise à changer la société. Ses personnalités les plus emblématiques sont Malcolm X et Martin Luther King. Elle va obtenir la fin de l’apartheid entre autre.
La contestation philosophique cherche plutôt à promouvoir l’épanouissement de l’individu, et le retrait de la société.

L’utopie libertaire

Des milliers de jeunes fuient la ville, le complexe militaro-industriel, et pour les garçons la conscription. Ils se réfugient dans des communautés pour développer un mode de vie différent, principalement en Californie autour de la ville de San Francisco. C’est à l’époque encore une ville petite et provinciale, et les nouvelles communautés s’implantent dans le quartier de Haight-Ashbury et dans les environ. Ils refusent l’embrigadement, prônent la libération des corps et des esprits. Ils recherchent un mode de vie plus proche de la nature. Le mouvement hippie est un mouvement de fuite de la société sans équivalent par son ampleur ni avant ni après. Il faut cesser de penser petit d’accepter les ordres, et aller vers un homme augmenté, ayant des facultés nouvelles. « Ils se font les prosélytes de l’errance, de la vie communautaire, des expérimentations du corps (transe, liberté sexuelle et du retour vers la nature. Ils exaltent un ordre primitif, biologique auto-organisé sur un mode systémique, à l’image d’une ruche d’abeille. » (Monique Dagnaud) Pour cela non seulement ils changent de mode de vie, et on se retire du monde, mais on emploie des substances chimiques censées permettre l’ouverture de l’esprit. Le LSD (LysergSäureDiethylamid) devient la drogue à la mode. Des organisations comme les Merry Spankers  (les joyeux lurons) organisent des fêtes grandioses où on le consomme en grande quantité. La musique joue un rôle essentiel, elle permet aux participants de se plonger dans un bain de sensations, qui les aide à échapper aux pesanteurs du quotidien.
Les musiciens qui accompagnent ces fêtes sont des groupes d’étudiants comme le Grateful Dead ou Jefferson Airplane. Ils sont amateurs de folk, admirateurs de Woody Guthrie et de Pete Seeger. Harmonies vocales simples, accompagnées par des guitares, une basse et une batterie font la base de leur musique. Mais leur répertoire est trop court pour tenir pendant ces fêtes qui durent jusqu’au bout de la nuit. Ils se mettent à allonger les morceaux, s’inspirent du jazz modal de Miles Davis et John Coltrane, des ragas indiens ou même de la musique classique contemporaine (le compositeur Luciano Berio, un des maîtres de ce mouvement enseigne alors dans la baie de San Francisco).

L’adaptation au numérique

Assez curieusement, il y a une continuité entre le complexe militaro-industriel et ses communautés. L’un et l’autre prônent un mode de fonctionnement décentralisé, l’un et l’autres jouent un rôle important dans la naissance de l’industrie numérique. Le rôle du complexe militaro-industriel est central dans la naissance de l’ordinateur et d’internet.
La continuité entre les communautés libertaires de Haight-Ashbury et les entreprises de la Silicon Valley est plus culturelle. La proximité géographique en bordure de la baie de San Francisco est un lien évident. L’idéal d’une humanité augmentée est aussi marquant. Ce n’est plus la drogue ou la mise en condition dans un environnement musical et artistique particulier qui sert à cette augmentation, mais le micro-ordinateur (ce n’est pas pour rien que Michel Serres prend la tète de Saint Denis comme symbole) et aujourd’hui tous les objets connectés qui nous aident à nous diriger dans le monde. De même, le refus de l’embrigadement, de l’Etat sous toutes ses formes s’est transmis d’un monde à l’autre, le goût des communautés, des relations horizontales, d’individu à individu, opposé aux rapport hiérarchiques.
Sont même identifiés des passeurs avec des gens comme Steward Brand. Celui ci fut l’un des organisateurs des fêtes de San Francisco, puis l’éditeur du Whole Earth Catalog, sorte d’encyclopédie collaborative de la contre culture dans les années 70, avant d’être l’un des premier responsable d’un réseau social, avec son réseau WELL.
Cette parenté n’a rien de surprenant, les concepteurs-développeurs du monde numérique ayant grandi dans l’univers culturel mis en place dans les années 1960.

La suite dans la prochaine chronique

Bibliographie

Fred Turner : aux sources de l’utopie numérique (C&F ; 2012)
Monique Dagnaud : Le modèle californien, comment l’esprit collaboratif change le monde (Odile Jacob ; 2016)
Steven Jezo-Vannier : San Francisco l’utopie libertaire des sixties (Le Mot et le Reste : 2010)

Discographie

Les disques du San Francisco des années 60 n’ont pas bien vieillis. Citons deux disques live qui peuvent donner une idée de ce qu’étaient la musique de ces fêtes : Happy Trails du Quicksilver Messenger Services (Capitol 1969) et Cheap Thrills de Janis Joplin and the Big Brother Company (Columbia 1968)

L’illustration de cette chronique est un tableau de Gabi Jimenez

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L’imaginaire du numérique (partie Un) : Rock an Roll

Gabi guitareLes générations qui ont développés l’économie numérique sont celles des babys boomers et de leurs enfants. Elles ont grandi, baignées dans le son des radios FM, qui diffusaient Rock&Roll, blues, soul et autre folk music. Ces chansons ont construits l’imaginaire de ces générations. Mais cette musique a aussi construit le modèle économique, imaginaire ou réel, sur lequel fonctionne le monde du numérique.

L’oligopole des Majors

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale, le marché américain de l’enregistrement musical est dominé par un oligopole, les majors. Quelques entreprises, Colombia, Victor (devenu RCA), Decca, représentent l’essentiel des ventes.
Cette puissance économique leur donne une grande capacité de recherche technique : l’invention du 33T (premier disque par Colombia en 1948), le 45T (RCA en 1949) suivi par la stéréophonie en 1959. Durée allongée, qualité sonore améliorée, les disques de cette époque ont une qualité technique que le numérique n’a pas pu dépasser. Les enregistrements du début des années 60 sont d’une finesse exceptionnelle, les auditeurs peuvent entendre les musiciens de l’orchestre tourner les pages.
Au niveau artistique c’est moins brillant. Les meilleures ventes de disques sont dominées par les crooners et comédies musicales, soit des formes musicales nées dans les années 30, qui ont donc 10 à 20 ans d’âge. Les méthodes de production sont inspirées de la chaine industrielle. Les différentes fonctions sont taylorisées, auteurs, compositeurs, arrangeurs, chefs d’orchestre… (Voir les mémoires de G.Emerick, l’ingénieur du son des Beatles, qui décrit bien l’atmosphère pesante des studios d’enregistrement au début des années 60).
C’est qu’il faut être assuré des ventes pour amortir les investissements réalisés. De plus, le 33T est une prouesse technique mais c’est aussi un objet cher. Le marché est étroit : les clients l’achètent dans des circonstances exceptionnelles (la meilleure vente des années 50 est un disque de chants de Noël par Elvis Presley).

La montée des indépendants

A coté des ventes de masse, existent des marchés de niche. La country, le rythm and blues, le jazz sont des marchés locaux ou de spécialités. Ils intéressent un public restreint mais passionné. De petites entreprises indépendantes, des starts up, fondées par des amateurs, travaillent sur ce marché. Elles sont innombrables dans les années 40 et 50 : Atlantic, Chess, Sun, King,… Elles ont peu de moyens et reviennent aux recettes du début de l’enregistrement. Equipe de musiciens réduite, rassemblée pour les besoins de l’enregistrement, chanson composée juste avant ou pendant l’enregistrement. Beaucoup de ces musiciens sont baptistes. Ces confessions placent l’assemblée au centre de la religion avec les Saintes Ecritures. L’individu doit se fondre dans l’assemblée et éviter de se distinguer. Chacun apporte ses compétences, sans tenir compte de la hiérarchie, tous les musiciens arrivent avec les morceaux de musique auxquels ils pensent et ceux-ci sont réarrangés par la collectivité. Enfin les publications privilégient le format court, les morceaux durent 3 à 4 minutes maximum, ce qui permet de les vendre à faible prix sur l’ancien format 78T, puis sur le 45T.
L’évolution du marché se confond alors avec celle des singles, ces disques 2 titres, dont le journal BillBoard publie le hit-parade.
Pendant dix ans après la guerre, les indépendants vivent leur vie de passionnés sans déranger les majors, exploitants ces marchés de niche. Mais à partir de 1955, ils font le « cross over », c’est à dire qu’ils atteignent le grand public. Musique rythmée, allusions sexuelles plus ou moins explicites, instruments modernes (ils popularisent la guitare et l’orgue électrique). Ils attirent un public jeune.
Les majors se rattrapent en rachetant les contrats des vedettes qu’ont sortis les indépendants. La carrière de Elvis Presley est caractéristique. Il est découvert par Sam Philips, patron de Sun Record, un label indépendant travaillant pour le marché de Memphis. Le 5 juillet 1954 il enregistre un blues des années 40 « That’s allright (mama) » avec deux musiciens seulement, Scotty Moore à la guitare et Bill Black à la contrebasse. C’est un succès immédiat qui lance sa carrière. En 1955, il passe sous contrat avec un major, RCA, qui lui fait enregistrer un premier 33T, directement inspiré de la musique de ses débuts (titres de Little Richard, Ray Charles, etc.). Scotty Moore est toujours à ses coté, et le répertoire puise dans le vivier des indépendants. La suite montre une banalisation de Elvis, pour assurer les ventes, RCA le transforme en crooner, lui fait enregistrer des disques de Noël et même des chansonnettes napolitaines (« It’s now and ever », reprise de O sole mio devient un hit en 1960).
Malgré cela les majors n’endiguent pas la montée des indépendants. la compagne Philles de Phil Spector, Tamla Motown proposent au début des années 60, une pop sophistiquée qui ringardise les vieux crooners. Des dizaines de compagnies indépendantes proposent des Hits Wonders, des chanteurs ou des groupes qui explosent sur un titre avant de disparaître dans l’oubli. Vers 1965, les indépendants représentent la moitié des ventes de disques aux Etats-Unis.

Un modèle pour la suite

Le combat entre indépendants et majors apparaît souvent comme un modèle. Il répond à un imaginaire ancien, David contre Goliath, le combat du vaillant petit poucet contre le méchant géant dans les contes de fée. Dans le contexte américain il rappelle la guerre de sécession. C’est la guerre d’un peuple de fermiers indépendants contre les propriétaires esclavagistes, de deux modes sociaux antagonistes. Enfin ce modèle est raccord avec le concept d’économie de marché. Celui-ci suppose l’atomisation des producteurs, nombreux et petits pour fonctionner correctement. La victoire des indépendants sur les majors montrerait que l’avenir n’était pas nécessairement fait d’une concentration permanente et la victoire inéluctable du monopole.
Une partie de la littérature a projeté ce modèle sur le numérique, chantant la liberté retrouvée de starts up nées dans des garages, comme Apple ou Microsoft. Alain Lefebvre et Laurent Poulain chantent la victoire des cow-boys sur le chemin de fer.
Comme les indépendants, les starts up du numérique savent trouver des marchés de niches, qu’elles développent grâce à leur écoute des clients, la qualité du design. Des indépendants, l’économie du numérique a retenu la nécessité de fonctionner par équipes réduites, faiblement hiérarchisées. Le chef de projet est plus un coordonnateur qu’un hiérarque. Intel, compagnie pionnière du développement de la Silicon Valley comptait dans ses dirigeants Robert Noyce, fils d’un pasteur protestant. Celui-ci imposa un fonctionnement faiblement hiérarchique, des bureaux en open space, où il était difficile de repérer de repérer les chefs, un dressing code décontracté. Cela totalement opposé aux « men in black » d’IBM, entreprise du Nord Ouest, proche des standards des majors.
Mais le numérique comporte aussi des majors ; des plateformes qui exercent un monopole sur certaines fonctions de son réseau. Ni dans la musique, ni dans le numérique, les indépendants n’ont obtenus une victoire finale. Il a bien fallu cohabiter avec les majors. C’est une autre histoire.

La suite dans la prochaine chronique

Bibliographie

Charlie Gillett : The Sound of the city Histoire du Rock’n’roll (Albin Michel ; 1986)
Christophe Pirenne : une histoire musicale du Rock (2011 ; Fayard)
Charlotte Greig : Les cents albums les plus vendus des années 50 (White Star ; 2007)
Geoff Emerick, Howard Massey : En studio avec les Beatles (Le Mot et le Reste ; 2014)
Alain Lefebvre et Laurent Poulain : Cow-boys contre chemin de fer ou que savez-vous vraiment de l’histoire de l‘informatique ? (Talking Heads-2013)
Walter Isaacson : Les innovateurs (Jean-Claude Lattès-2015)

Discographie

N’importe quel best of du Rock&Roll des années 50 (celui de Naïve peut être recommandé). Voir aussi les compilations Sun de Elvis Presley ainsi que son premier disque chez RCA. Pour entendre tourner les pages, voir l’enregistrement du Chant de la terre de Gustav Malher par Otto Klemperer chez EMI en 1964.

L’illustration de cette chronique est un tableau de Gabi Jimenez

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Les bénévoles

benevolesChaque année en septembre, dans tous les villages de France a lieu la Journée des Associations. Tous les clubs de rugby ou de macramé, les associations sportives, culturelles, cultuelles ou de solidarité sont réunis pour recevoir les nouveaux adhérents. Une armée de bénévoles les inscrivent, encaissent les cotisations, expliquent en quoi consiste leur activité. Ils font aussi des démonstrations, tiennent l’indispensable stand café/barbecue/merguez. Face à eux, il y a des badauds à la recherche de l’activité qui ouvrira leur esprit ou entretiendra leur corps, des parents décidés à trouver un moyen d’occuper leur progéniture le mercredi après-midi. Les files d’attente s’allongent, les esprits s’échauffent et à un moment quelqu’un lance l’incontournable « vous êtes payé pour ça ! ».
Car dans notre économie de marché, le bénévolat est perçu comme une anomalie. Il parait incongru que quelqu’un puisse donner son temps sans être payé par la mairie, les associations, l’Etat. Il semble impensable que la gratuité coexiste avec le profit. Pourtant les plus grands évènements sportifs ne peuvent se tenir sans bénévoles. Actuellement, la Fédération Internationale de Football Asssociation (FIFA) recrute des milliers de bénévoles pour la coupe du monde 2018 en Russie. Ils permettront aux spectateurs de voir évoluer dans les meilleures conditions des stars surpayées (voir http://fr.fifa.com/worldcup/news/y=2015/m=9/news=les-benevoles-au-cœur-du-compte-a-rebours-2678161.html ). Il y a là un mélange stupéfiant d’amateurisme généreux et de capitalisme.
La Toile est aussi un haut lieu du bénévolat. Les maîtres d’internet ont compris que plus il y a de contributions sur la Toile, plus il y a de personnes qui accèdent et plus le trafic augmente (et les profit avec). A chaque fois que vous mettez un texte, une image, une vidéo sur internet vous contribuez à l’enrichissement de la Toile. Des applications, dont la plus célèbre est Wikipédia ne sont même faites que pour permettre le partage gratuit de connaissance. Nous sommes des milliers, notre portable à la main, à consulter cette application pour vérifier l’orthographe d’un mot, la date d’un événement, l’histoire d’une personnalité ou la description d’une bataille. Les fabricants de Smartphones, les Fournisseurs d’Accès internet (FAI), Google et ses concurrents peuvent élever une statue à Wikipédia et ses millions de contributeurs bénévoles.
Il y a aussi des bénévoles pour créer des algorithmes et du code. Le hacker existe avant même internet. Dès que les premiers ordinateurs entrent dans les universités, des jeunes étudiants ont essayé de comprendre comment ils fonctionnaient. « les premiers hackers de l’informatique firent leur apparition au MIT (Massachussetts Institute of Technology) en 1959. Il s’agissait d’un groupe d’étudiants de premier cycle qui gravitaient autour d’un ordinateur mainframe de type TX-0, construit pour les besoins de la recherche liée à la défense , puis donné au MIT . Durant les quelques années qui suivirent ces étudiants furent rejoints par une kyrielle d’adolescents des environs de Cambridge et d’étudiants de troisième cycle du MIT et se mirent à travailler avec les ordinateurs offerts par Digital Equipement Corporation (DEC). » C’est pour cette population d’amateurs que furent invités les premiers micro-ordinateurs. Les premiers comme l’Altaïr et ou le Micral étaient des kits plus ou moins faciles d’emploi, que seuls des passionnés peuvent utilisés. Si le premier micro-ordinateur d’Apple facilité l’emploi, il reste un outil pour geeks acharnés, sur lesquels on ne peut faire que des jeux et de la programmation.
Les bénévoles ont aussi joué un rôle dans le développement du logiciel libre (Linux, Apache, Firefox). Linux, logiciel développé en partenariat par des armées de bénévoles a permis de contester le monopole dont disposait Microsoft sur les logiciels d’exploitation (même Androïd le système d’exploitation de Google a été construit sur une base Linux).
Enfin remercions ici ces bénévoles d’un type particulier, qu’ont été les lanceurs d’alerte, comme Edward Snowden et Chelsea Manning, qui en révélant les manipulation de l’administration et de l’armée américaine ont joué un rôle important dans la libéralisation du Cyberspace.
En somme, si le monde numérique a permis la construction de quelques unes des plus grandes fortunes mondiales, il doit aussi une grande partie de sa configuration actuelle au travail de bénévoles.
Toutes ces contributions sont gérées par des contrats. Dès que vous accédez à un système d’information, et ouvrez une application, elle vous demande de vous identifier en ouvrant un compte, puis d’accepter des conditions d’emploi. Ces conditions sont appelées en droit des « contrats d’adhésion ». Le contrat d’adhésion est un objet juridique particulier. « Le Code dans son article 1110 nous définit le contrat d’adhésion, désormais, comme celui dont les conditions générales soustraites à la négociation sont déterminées à l’avance par l’une des parties par opposition au contrat de gré à gré qui est celui dont les stipulations sont librement négociées entre les parties. ».
Les contrats dont il a été question dans les chroniques précédentes, étaient des contrats de gré à gré qui font l’objet de négociation et dont les obligations sont réciproques. Les contrats d’adhésion sont fondamentalement déséquilibrés, car les clauses sont imposées par l’une des parties. Le producteur de l’application ou le propriétaire du réseau impose ses règles à ses utilisateurs
Ce déséquilibre a été constaté par la loi et la jurisprudence, qui ont considéré que le juge pouvait intervenir. Ce point a été validé en France dans le nouveau code civil à l’article 1171 « dans un contrat d’adhésion, toute clause qui crée un déséquilibre significatif entre les droits et obligations des parties au contrat est réputée non écrite ». Ce principe a trouvé une application directe dans un contentieux entre Facebook et un de ses utilisateurs. Celui-ci met le tableau de Courbet, « l’origine du monde » sur sa page (pour rappel il s’agit de la représentation d’un sexe de femme). Facebook conformément à sa politique d’édition supprime cette image. L’utilisateur attaque la société devant un tribunal français. Devant le tribunal, l’avocat de Facebook fait deux remarques liminaires : d’une part il ne s’agit pas d’un vrai contrat puisque le service de Facebook est gratuit, d’autre part il y a une clause d’attribution de compétence dans les conditions d’utilisation prévoyant que tout conflit entre un utilisateur et Facebook doit être jugé devant un tribunal de Californie. Les considérations du Tribunal d’Appel qui jugea la chose méritent d’être citée :
« que si le service proposé est gratuit pour l’utilisateur, la société Facebook Inc retire des bénéfices importants de l’exploitation de son activité, via notamment les applications payantes, les ressources publicitaires et autres, de sorte que sa qualité de professionnel ne saurait être sérieusement contestée ; qu’il n’est pas plus contestable que le contrat souscrit est un contrat d’adhésion sans aucune latitude autre que l’acceptation ou le refus ; »….  « que le juge de la mise en état a relevé de manière pertinente que la clause attributive de compétence prévue à l’article 15 des conditions générales du contrat oblige le souscripteur, en cas de conflit avec la société, à saisir une juridiction particulièrement lointaine et à engager des frais sans aucune proportion avec l’enjeu du contrat souscrit pour des besoins personnels ou familiaux ; »  en fois de quoi, le Tribunal d’appel considéra la clause abusive et l’annula.
Mais l’intervention du juge ne rend pas ces contrats vraiment équilibrés. Le point qui montre le plus leur déséquilibre, c’est l’absence de partage de la valeur. En ajoutant des informations sur le système d’information, on ne cesse d’augmenter sa valeur (et donc les profits de ceux qui les exploitent) « Quelle est la valeur d’une contribution spontanée de l’utilisateur d’une application ? Quelle est la valeur de l’application qui a inspiré, facilité révélé, démultiplié cette contribution spontanée ? L’individu doit-il payer l’organisation qui opéère l’application parce que celle-ci lui a permis d’être plus créatif et plus innovant ? L’organisation doit-elle payer l’utilisateur de son application parce que celui-ci l’a autorisée à capter la valeur de sa contribution spontanée ? »
En fait, il semble improbable qu’arrivent des réponses à ces questions, pas plus qu’il n’y en a dans les économies prénumériques. Depuis longtemps les bénévoles sont exploités et jouent un rôle essentiel dans les domaines du sportif, du culturel, du cultuel et de l’entraide. Entre des professionnels qui ne souhaitent pas partager la valeur, et des amateurs qui souhaitent contribuer, il est improbable que l’intervention de l’Etat ou du juge change le rapport de force.
Alors pourquoi continuent-ils à participer ? La reconnaissance des autres, qui s’exprime souvent par des applaudissements ou des médailles, la volonté d’aider ou de passer son temps à des choses utiles pour les autres… Quelque soit la raison les bénévoles ont au moins une bonne raison de continuer. Les études épidémiologiques les plus récentes montreraient qu’avoir un comportement altruiste aurait des effets positifs sur le stress, et sur la santé. Les bénévoles ont donc une bonne chance de voir passer les cercueils des profiteurs, rongés par le stress.

Bibliographie

Fred Turner : Aux sources de l’utopie numérique (C&F ; 2012) (première citation)
Blog Cottineaux.net : arret du 12 février 2016 de la cours d’Appel de Paris (quatrième citation)
Bruno Dondero : MOOC droit des contrats : leçon sur les clauses abusives (organisateur Paris Panthéon sorbonne-2016) deuxième et troisième citation
Nicolas Colin, Henri Verdier : L’âge de la multitude : entreprendre et gouverner après la révolution numérique (Armand Colin-2015) dernière citation

benevoles

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Querelle de famille

sacrificeL’équipe projet est une petite communauté qui a ses règles (voir diarrhée de papier). Ses membres mangent ensemble à la cantine, organisent des pots, des sorties, des parties de bowling ou de football en commun. Les membres de l’équipe deviennent des amis et plus si affinité. Les mariages, la naissance des enfants sont des cérémonies habituelles et l’occasion de boire frais ensemble, avec ou sans alcool, selon la religion ou les règles à respecter dans les locaux professionnels. En somme c’est une petite famille. Et, comme dans la plupart des familles, les placards se remplissent de cadavres, de querelles rances qui n’ont jamais été résolues. La vie d’un projet est faite d’arbitrages constants. Tous les arbitrages ne sont pas nécessairement équilibrés, et certains peuvent penser qu’ils sont perdants dans cette affaire. Il y a aussi les tire-au-flanc, les opportunistes qui trichent dans les tâches qu’ils doivent mener.
Pour purger ces contentieux, ces fautes, les juifs anciens sacrifiaient un bouc émissaire, les chrétiens célèbrent le sacrifice de leur Dieu lors de la messe comme l’explique René Girard. Dans le monde du SI numérique, les maîtres d’ouvrages, héritiers des évêques chrétiens, font des appels d’offres.

L’appel d’offre

Pour les tenants de la théorie des coûts de transaction, l’observation d ‘un appel d’offre dans le domaine du numérique est une démonstration de la justesse de leur thèse.
Il faut d’abord préparer cet appel d’offre. Pour cela les futurs clients élaborent le cahier des charges définissant leur besoin et le contexte dans lequel il se fait (présentation de l’entreprise, de son système d’information existant et de ses contraintes). Il sera le support principal de la mise en concurrence. Il faut aussi préparer une première version du futur contrat, le règlement de l’appel d’offres, la grille de prix unitaires que l’on souhaite voir utiliser, rechercher les éventuels fournisseurs à consulter, faire une publicité pour s’assurer que tous les prestataires potentiels sont ou courant de ce besoin. Tous ces documents sont élaborés avec le souci de garantir un équilibre entre les futurs concurrents. Il convient d’éviter qu’un concurrent évincé puisse attaquer pour concurrence déloyale.
L’appel d’offre commence, les maîtres d’œuvre élaborent leurs offres, expliquent la solution qu’ils envisagent de construire, les moyens qu’ils prévoient d’apporter pour cette réalisation. Ils peuvent aller jusqu’à fournir les curriculum vitae des futurs membres de l’équipe. Ils peuvent aussi faire une maquette, une première version de l’étude d’architecture. Pour sécuriser le maître d’ouvrage, ils lui présentent les références des projets qu’ils ont déjà faits, pour lui ou pour un autre client.
Ces offres remise au maître d ‘ouvrage, celui-ci doit les compare entre elles. Il doit d’abord vérifier les offres techniques, s’assurer qu’elles répondent totalement au cahier des charges. Ensuite il compare les grilles de prix, ce qui peut supposer quelques équations plus ou moins complexes. Les prestataires potentiels n’ont pas forcement répondu exactement de la même manière, la grille de prix pouvant être influencée par la solution. Il faut aussi interroger les entreprises dont le prestataire a donné les références, éventuellement les rencontrer. Il faut enfin rencontrer les concurrents pour vérifier la bonne compréhension de leur offre, éclaircir les points qui apparaissent encore obscur.
Une fois le maître d’œuvre choisi, et les autres concurrents avertis de leur défaite, il faut préparer la phase projet et d’abord finaliser le contrat. Un contrat maîtrise d’ouvrage/maîtrise d’œuvre est un contrat de gré à gré, c’est à dire un contrat où les deux parties sont censées s’être entendues sur chaque clause. C’est l’heure où entrent en scènes les avocats et juristes, acharnés à défendre l’intérêt de leur entreprise ou leur client. Il faut aussi approfondir la connaissance que le maître d’œuvre doit avoir de l’entreprise existante. Si son intervention se greffe sur un système d’information existant qu’il est censé modifier ou remplacer, il faut former le nouveau prestataire à se système d’information, lui donner les habilitations, lui expliquer le contexte de développement.
Tout cela coûte cher. Entre le temps passé par les uns et les autres à la préparation de l’appel d’offres, à la fabrication des offres, à leur comparaison, à la mise au point des contrats et à l’installation de l’équipe projet, c’est des heures de concepteurs-développeurs passés en rédaction ou en réunion, et le temps c’est de l’argent. Pour peu que vous soyez chez un maître d’ouvrage procédurier et aimant les validations avec triple signatures, c’est rapidement hors de prix.

Incitation

Pourquoi faire cela ? A quoi sert l’appel d’offre ? La théorie économique classique explique qu’il incite le fournisseur à proposer le meilleurs prix pour un produit donné. En même temps, il est aussi censé connaître ses intérêts et proposer un prix qui lui laissera un petit bénéfice. Ne revenons pas sur la difficulté à savoir ce qu’est un bon prix sur un produit complexe.
Remarquons juste que le mécanisme d’incitation fonctionne bien lorsque le produit a été fait avant la mise en concurrence. Le dossier remis pour répondre à l’appel d’offre est souvent bon, et si les responsables du dépouillement font correctement leur travail c’est le meilleur qui est retenu. Mais ce qui compte véritablement c’est ce qui se passe après, lorsque le prestataire réalise vraiment le système d’information pour lequel il a été engagé. Les économistes classiques, qui défendent l’économie de marché ont quelques problèmes avec la notion de temps : avant, après tout cela est la même chose.
Cependant il est difficile de voir en quoi la mise en concurrence peut inciter un prestataire à faire ses meilleurs efforts une fois qu’il est dans la place. Son premier reflexe va d’abord être de se rembourser des frais qu’il a engagé pour répondre à l’appel d’offre.
Les partisans de la théorie des coûts de transaction ont travaillé sur ces sujets et font apparaître :

  • La « malédiction du vainqueur » le gagnant de l’appel d’offre découvre qu’on ne lui a pas tout dit ou que les conditions ont changé ; pendant la réalisation il perd tout l’argent qu’il veut ;
  • La renégociation : le maître d’ouvrage a obtenu un bon prix ; mais pendant la phase de réalisation le maître d’oeuvre s’aperçoit qu’il perd de l’argent ou tout simplement qu’il est en position de force (il serait encore plus couteux de changer de prestataire en cours d’exécution) ; des analyses faites sur d’autres types de contrat (concession de service public), ont montré que le maître d’ouvrage perd systématiquement la renégociation et qu’il aurait eu un meilleurs prix s’il avait accepté un prix plus élevé pendant la phase d’appel d’offre.

Autrement dit, rien ne dit que les prix obtenus et le prestataire choisi soient les meilleurs possibles. C’est la coopération honnête des deux partenaires qui permet au projet d’avancer et donc de limiter les coûts.
Ajoutons que le monde du numérique est un petit univers. Pour un même type de projet les maîtres d’œuvre possibles sont en nombre limité, et le fonctionnement des appels d’offres s’apparente souvent au jeu des chaises musicales. Un prestataire qui gagne un appel d’offres n’a plus les capacités de répondre à l’appel d’offres suivant effectué par un autre maître d’ouvrage, laissant la place a à un de ses concurrents malchanceux (et il n’y a pas nécessairement besoin d’entente pour que la situation fonctionne ainsi).
Rien ne dit donc qu’il n’y aurait pas été moins couteux de s’épargner les coûts de l’appel d’offre et de continuer à travailler avec le même maître d’oeuvre qu’avant.
Mais c’est là que la comparaison avec la messe que célébraient les maîtres d’ouvrage d’antan prend tout son sens. La messe, c’est ce moment où les fidèles demandent à Dieu de pardonner leurs péchés. L’appel d’offres est le moment où les termes du contrat sont remis à plat, et où la négociation permet de repartir sur de nouvelles bases. Chacune des parties confesse ses péchés (les fois où elle a tenté de profiter de l’autre) et accepte l’arrangement qui lui assure la meilleure coopération de son partenaire dans le projet. Même si le contrat devra évoluer, l’appel d’offre a permis de revoir ses bases.
Car un facteur important pour la bonne avancée du projet est la capacité des deux partenaires à coopérer entre eux. C’est indispensable pour permettre au projet d’aller rapidement vers l’objectif final. L’appel d’offre avec toute sa solennité est une purge de tous les conflits, les aigreurs qui ont pu s’accumuler pendant la réalisation du précédent projet.

Bibliographie

René Girard : Des choses cachées depuis la fondation du monde (Grasset 1978)
Stéphane Saussier, Anne Yvrande-Billon : Economie des coûts de transaction (La Découverte-2007)

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Tarte à la crème

justiceComment parler de contrat sans parler d’obligations de résultat et de moyen ? Cette dichotomie est la tarte à la crème juridique sur le contrat. Le professeur et ensuite leur management rappelleront constamment à l’acheteur de négocier un contrat en terme d’obligation de résultat.

Un concept juridique complêxe

De quoi parte-t-on exactement et pourquoi cette insistance ?
Obligation de moyen et de résultat sont des concepts venus de la jurisprudence et de la théorie juridique.
Le cas se pose en cas d’inexécution par l’une des parties des obligations définies par le contrat. En obligation de résultat, celui qui n’a pas rempli ses obligations est tenu de d’apporter la preuve que les circonstances l’empêchait de remplir son devoir. En obligation de moyen, c’est à celui qui devait bénéficier du travail, de démontrer que le fournisseur n’a pas rempli son obligation et est en faute.
Pour sortir de ce vocabulaire abscons, prenons deux exemples.
Un boulanger est en obligation de résultat de fournir du pain de bonne qualité. C’est lui qui a acheté les ingrédients, qui les a façonné, lui seul connaît le processus de fabrication. Le client est passif et ne maîtrise pas ce processus, qu’il subit. Si le boulanger ne fournit pas ou fournit du pain de mauvaise qualité, c’est à lui de démontrer, pour ne pas être condamné, qu’il n’a pas pu réaliser son travail du fait des circonstances (maladie, coupure d’électricité, etc.).
Un médecin est considéré en obligation de moyen. Son obligation est de soigner le malade. Mais le malade a sa propre histoire, lié à sa génétique, ses habitudes alimentaires, son activité physique. A cela, le médecin ne peut rien, il ne peut donc être tenu pour responsable s’il ne guérit pas le patient. Il est donc en obligation de moyen, et ce sera au patient de démontrer que le médecin n’a pas donné des soins  « consciencieux, attentifs et, réserve faite de circonstances exceptionnelles, conformes aux données acquises de la science » (arrêt Mercier de la cour de Cassation du 20 mai 1936).
La jurisprudence a apporté des aménagements à cette distinction de base. Le médecin est présumé être un professionnel, connaissant les risques qu’il fait courir. Il a donc une nécessité d’information vis à vis de son patient, pour laquelle il est en obligation de résultat (s’il n’a pas donné cette information il est présumé en faute). Même obligation de résultat si l’affection du patient est due à ses soins (infection nosocomiale, prothèse inadaptée).
Il est donc difficile de dire a priori dans quel cas se trouvent les parties aux contrats. Certains espéraient que la refonte du code civil apporterait une clarification. Il n’en a rien été. Le législateur s’est gardé d’aborder le sujet. Il a sans doute considéré que cette distinction était affaire de circonstance et ne pouvait être tranchée par une loi.
Quel impact dans le monde du numérique. Tout maître d’ouvrage souhaite que le fournisseur soit présumé en faute en cas de non exécution du contrat. Pour cela, le conseil habituel est d’avoir le contrat le plus précis possible, en particulier en ce qui concerne l’expression de besoin. Il faut détailler ce besoin, le processus attendu, les règles de gestion, la volumétrie présumée des objets, les progiciels à utiliser, le contexte technique. Le risque à faire cela est d’ôter tout liberté de réalisation au maître d’œuvre. Celui-ci se réfugiera derrière le classique « j’ai fait ce qu’on m’a demandé », pour justifier l’absence d’initiative, d’imagination et en définitive de compétence (celui qui a verrouillé le contrat à ce point ne s’attendait pas à avoir un aigle en face de lui ?).

Faux ami

La problématique posée est rendue confuse par l’existence d’un faux ami venu de l’ingénierie de fabrication. Il est conseillé de rédiger son besoin en terme de résultat et non de moyen. Cela veut dire que vous devez définir le produit que vous attendez, et non le processus et les outils employés pour atteindre ce résultat. Ceci laissera plus d’initiative au maître d’œuvre pour répondre à votre besoin.
Prenons a nouveau un exemple. Si vous demandez une table en chêne, vous mettez votre fournisseur en obligation de résultat. S’il vous amène une table en pin, en terre cuite ou en papier mâché, il sera en faute. Mais en même temps vous vous interdisez d’examiner la possibilité d’une table en métal ou en matériaux composite. Vous avez mis le fournisseur en obligation de résultat, mais vous l’avez contraint sur les moyens : il doit s’approvisionner en planches de chênes (vous suivez toujours ? pas besoin d’aspirine ?). Pour définir votre besoin réel, vous devrez vous interroger sur les caractéristiques attendues des matériaux de la table : solidité, élasticité, confort. Cela vous oblige à prendre du recul par rapport à vos habitudes, à travailler la rédaction, et à réfléchir intensément sur le produit dont vous avez véritablement besoin. Sans aller jusqu’à dire qu’obligation de résultat et définition en terme de résultat s’opposent, il faut bien reconnaître que concilier les deux suppose subtilité et finesse.

La fin des baroudeurs

Fort heureusement, l’époque est résolue où les commerciaux étaient des baroudeurs, spécialistes de l’esbroufe, considérant qu’une bonne poignée de main valait tous les contrats et que les textes juridiques à l’anglo-saxonne étaient d’épouvantables pensums aussi illisibles qu’inutiles.
Même si un de ces spécimens est arrivé à la Maison Blanche, et si certains prônent la post-vérité, il me semble que dans le monde des affaires, l’habitude a été prise de travailler les contrats, de se mettre autour d’une table pour rédiger un texte rationnel, laissant à chacun la possibilité d’apporter des améliorations et de faire face en commun aux aléas éventuels.
Ces contrats sont-ils en obligation de moyen ou de résultat ? Disons déjà qu’ils sont plus riches en traçabilité, ce qui permettra de mieux déterminer l’éventuelle faute de l’un des contractants.
Mais surtout lorsque la question se pose, c’est que tout le monde est déjà en situation d’échec. La question de l’obligation de résultat ou de moyen se pose au moment d’apporter une preuve au juge. C’est donc que les parties ne sont pas parvenues à s’entendre, que le projet est arrêté, que toutes les autres voies de recours ont échoués, et les parties au contrat sont devant la glorieuse incertitude du Tribunal.

Voir bibliographie de la chronique make or bay

 

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Une diarrhée de papiers

pqAvant d’écrire du code, il faut noircir du papier. Il y a le ou les contrats entre le ou les clients et le ou les prestataires. Ensuite il y a les lettres de mission, les accords de confidentialité, le cahier des charges, le plan d’assurance qualité, l’étude d’architecture et celle d’urbanisme, l’analyse de risque, les spécifications générales et détaillées, fonctionnelles et techniques. Il faut ajouter les cahiers de recettes, les comptes rendus, de comité de pilotage, de directoire…Tous ces papiers font l’objet de comités de relecture, de signatures par des vérificateurs, puis des valideurs.
Tous font partie du contrat au sens d’Oliver Williamson, l’économiste spécialiste des coûts de transaction. L’ensemble de ces documents définit les règles du jeu que doivent respecter les membres de l’équipe projet. Il faut entendre par là, qu’en cas de conflit, tous ces papiers pourront être utilisés devant un juge, qui les considèrera comme ce sur quoi se sont entendues les participants au projet.

Pourquoi ce flot de papier ?

La réponse première est la traçabilité. Les acteurs veulent conserver une trace de la manière et du pourquoi ils ont faits les choses, éventuellement de qui a fait quoi, pour pouvoir le réinterroger. Cette réponse a sa part de vérité.
Les concepteurs-développeurs sont obsédés par la traçabilité. D’abord parce que c’est l’un des atouts majeurs du système d’information numérique par rapport à ceux qui l’on précédé. Les membres d’un projet chercheront à mettre de la traçabilité partout.
Ensuite parce qu’ils ont souvent perdu du temps à rechercher les processus et modes opératoires des systèmes d’informations précédents. Ils espèrent ainsi préparer les évolutions du système d’information, se donnant à eux-mêmes ou à leurs successeurs des informations précieuses. Le risque c’est que trop d’information tue l’information, et que cette masse touffue de données constitue un massif impénétrable malgré tous les moteurs de recherche.
Mais, la réécriture constante du contrat a une autre cause. Nous avons été éduqué dans la crainte du Pater Familias, et sommes habitués au comportement indiscipliné et rebelle des enfants. L’économie de marché nous permet d’éviter les inconvénients de cette indiscipline. L’échange est quasi instantané (aujourd’hui sur les marchés de valeurs une nanoseconde). Il ne laisse pas le temps de la tromperie et celle-ci est d’ailleurs sévèrement réprimée par la justice et la police. Mais dans le projet, il va falloir collaborer pendant des semaines, voire des mois avec les autres en espérant qu’ils ne joueront pas aux enfants rebelles. Le contrat est donc une règle du jeu, qui doit être assez souple pour s’adapter aux évènements qui auront lieu au cours de la réalisation du projet, et assez précise pour s’opposer aux tentatives d’opportunisme des partenaires. Tout au long du projet, les documents fournis, validés et revalidés permettront de préciser ou de modifier ce contrat.

Que trouve-on dans ces papiers ?

Le contrat peut être découpé en cinq chapitres qui se retrouvent toujours dans l’ensemble des papiers échangés : l’objet, les modalités d’exécution, les procédures de résolutions de conflit, la gestion des suites du contrat, les modalités de partage de la valeur.
L’objet c’est le produit ou le service que le projet est en charge de construire. Au fur et à mesure de l’exécution, sont produits des documents précisant de plus en plus ce produit. Cela commence par le cahier des charges établi par le maître d’ouvrage ou son assistant. Il s’agit d’un document à mi chemin entre la lettre au Père Noël et le manuel d’inquisition, où ont été consignés tous les espoirs dans le produit envisagé et toutes les règles et lois qu’il devra respecter. Cela finit par les spécifications techniques et fonctionnelles détaillées qui détaillent l’algorithme, et jusqu’à la couleur des écrans, la forme et la taille des icones, la marque des imprimantes.
Ensuite, il y a la description des ressources mises à disposition du projet, les personnes qui y participent, le chef de projet et l’organisation, leurs conditions de travail (locaux, badge d’accès, accords de confidentialité, matériels, …), il faut aussi préciser les documents et informations à échanger. Le maître d’œuvre ne pourra pas commencer son travail sans connaître les processus et procédures en cours au départ, celles qui peuvent être modifiées celle qui sont intangibles, les documents, les règlements intérieurs ,les lois sur lesquels devra s’appuyer le projet. A l’inverse le maître d’ouvrage aura besoin de connaître le résultat, les nouvelles procédures qu’impose le nouveau système d’information. Il n’y a pas besoin de disposer de tout à départ, mais il faudra préciser à quel moment ces documents sont nécessaires et les procédures de contournement à prévoir s’ils ne sont pas fournis. Ces chapitres sont essentiels. Plus la collaboration est intense, plus le projet avance vite, et moins l’une des parties pourra avoir un comportement opportuniste.
Les nouveautés apparues pendant l’exécution vont donner lieu à des arbitrages. Et qui dit arbitrage dit conflit potentiel. Aucune des parties d’un projet n’a intérêt à un procès. Ils ont tous de l’argent déjà dépensé et inutilisable tant que le produit final n’est pas livré. Ces capitaux immobilisés dictent leur conduite. Aller au procès, c’est faire intervenir un interlocuteur extérieur, qui ne connaît ni le sujet ni le contexte, donc c’est une source de perte de temps et d’argent, sans parler de l’aléa de faire intervenir quelqu’un qui peut avoir un avis totalement différent de celui des parties sur ce qu’est un projet et un système d’information. Tout est donc organisé pour éviter d’aller jusque là. Il y a d’abord le comité de pilotage qui permet de se concerter entre membres de l’équipe projet, si besoin le comité de contrat où sont discuté les aspects financiers entre acheteurs et commerciaux des prestataires , le Directoire où se rassemblent les hiérarchiques qui s’efforcent d’aplanir les litiges. Si le litige n’a toujours pas été réglé, il reste le recours à l’arbitrage. Les deux parties choisissent un tiers, compétent sur le sujet concerné, dont les deux reconnaissent l’impartialité et la compétence, et dont ils espèrent qu’il rendra un arbitrage équilibré et rapide. Si enfin rien n’a été réglé, il faudra passer à l’étape ultime, le passage devant le juge, investi de l’autorité de l’Etat, mais qui découvrira bien tard le projet et sa volumineuse documentation. Et il est préférable que les deux parties se soient mis d’accord au préalable sur le choix du juge (tribunal de Paris, de Londres, de New York ?), et du droit applicable (français, allemand, américain, Belouchistanais ?). Si la question n’est pas tranchée c’est le premier qui saisit un tribunal qui gagne.
Quatrième aspect du contrat, la gestion des suites du contrat. La documentation du système est d’abord définie, quels documents, où ils sont classés, qui doivent les produire. Ensuite les parties doivent s’entendre sur les garanties. Dans le monde du numérique, les garanties légales ne jouent pas beaucoup. La garantie pour vice caché, la garantie décennale, ou la garantie biennale ne joue pas de rôle significatif. Ce sont les garanties contractuelles qui définissent qui doivent payer en cas d’erreur. Un autre aspect de l’après projet fait l’objet de clauses complexes et détaillées, la propriété intellectuelle du produit. Ce dernier sujet fera l’objet d’amples développements dans d’autres chroniques.
Dernier aspect du contrat, le paiement des prestataires. Quelle va être la répartition de la valeur entre les différents participants au projet ? La valeur d’usage du système d’information produit reste au maître d’ouvrage. Le produit est fait pour lui, pour répondre à ses besoins, et donc il en retire le bénéfice direct par l’usage. Il lui revient donc de rétrocéder une partie de cette valeur générée aux différents autres participants du projet (maître d’oeuvre, assistant maître d’ouvrage, PMO…). Comme la valeur exacte du produit n’est pas connue à l’avance (voir facteur PI), il faut mettre en place des mécanismes complexes pour définir la part de valeur rétrocédée pendant l’avancée du projet.
Cela commence par des prix détaillés : prix de l’heure ou de la journée, d’ingénieur ou de technicien (les grilles de rémunérations peuvent être inépuisables), coût de mise à disposition de matériel. Le développement du SAAS complexifie les unités de paiements. Le SAAS (Software As A Service : logiciel comme un service) est une pratique en plein développement où le maître d’oeuvre au lieu de construire un système d’information pour le maître d’ouvrage d’information, met à disposition un service et est rémunéré en fonction de ce service (nombre de kilo-octets stockés, nombre de lettres traitées, nombre de lignes comptables, etc.). Quelle que soit l’unité choisie, l’important est que la quantité puisse faire l’objet d’un contrôle contradictoire par les deux parties, permettant de mesurer la valeur à rétrocéder.
Le prix de l’unité de référence est lui aussi soumis à des variations. Les contrats comprennent souvent des formules de variation de prix faisant référence à des indices publics sur lesquels les deux sont d’accord. A cela s’ajoutent des formules de pénalité ou de bonus destinées à inciter les prestataires à atteindre, voire dépasser les objectifs du projet.

« Le contrat est la loi des parties»

L’article 1103 du nouveau code civil français stipule que « Les contrats légalement formés tiennent lieu de loi à ceux qui les ont faits. » L’équipe projet est une communauté humaine comme une autre. Elle est obligée de se donner des règles, qui permettront de s’organiser, de définir le produit qu’elle doit réaliser et in fine de répartir équitablement la valeur du produit. C’est l’objet du contrat, et de l’ensemble des papiers qui l’accompagnent. Il est rédigé au préalable, mais comme le projet ne cesse d’évoluer en fonction des évènements et des nouvelles connaissances qu’il fait apparaître, le contrat aussi évolue, et la machine à produire du papier ne peut s’arrêter.

Bibliographie

Voir bibliographie de la chronique précédente.

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